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Des vies chamboulées par le REM

« On a sacrifié des humains au prix d’un projet politique, on se sent abandonnés. »

Une femme entre dans un train qui s'apprête à quitter la gare de Deux-Montagnes.

Le train quitte la gare de Deux-Montagnes.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Vincent Rességuier

Le REM fait rêver. Mais entre-temps, il brise des carrières, sépare des familles et crée surtout beaucoup de détresse psychologique.

C’est qu’à partir du 6 janvier, et ce, pour trois ans, le tunnel sous le mont Royal, qui permet un accès direct au centre-ville, sera fermé pour être adapté au REM.

Les 15 000 usagers de la ligne de train Deux-Montagnes-Montréal se sentent pris en otages.

Certains serrent les poings et se préparent à affronter les embouteillages, d’autres ont jeté l’éponge : ils changeront de vie. Témoignages.

Karolyne Viau, Deux-Montagnes

Trajet quotidien : Deux-Montagnes - centre-ville

Temps de trajet actuel : 2 heures par jour au maximum

Temps de trajet estimé après le 6 janvier 2020 : 4 heures par jour au minimum

Karolyne Viau dans le stationnement de la gare de Deux-Montagnes.

Karolyne Viau

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Karolyne Viau se bat corps et âme depuis de longs mois pour tenter de convaincre le gouvernement de repousser les travaux, le temps de trouver des solutions acceptables pour réduire les nuisances.

Cette mère chef de famille monoparentale, une semaine sur deux, sacrifie de nombreuses heures pour coordonner un comité d’usagers.

Et de son propre aveu, elle ne lâchera pas avant d’avoir tout essayé.

Je me sens coincée, je suis frustrée de façon extrême, c’est choquant qu’un projet contrôle toute ma vie.

Karolyne Viau

Lorsqu’elle a acheté sa maison, tout a été planifié en fonction du train : le travail, les écoles, les loisirs.

Aujourd’hui, tout tombe à plat.

Elle a pensé changer d’emploi ou déménager, mais aucune solution n’est satisfaisante. Pourquoi vendre maintenant alors que le prix de sa maison va grimper en flèche après les travaux?

En attendant, elle redoute les impacts sur sa famille. Son temps de présence à la maison va se réduire comme une peau de chagrin. Les cours de théâtre de sa fille, par exemple, sont remis en cause, parce qu’ils commencent trop tôt… à 18 h.

Sa santé mentale et physique se dégrade semaine après semaine.

Karolyne Viau souffre d’anxiété et de douleurs aux bras et au dos.

Et elle n’est pas la seule. Son comité d'usagers reçoit de nombreux témoignages inquiétants.

On se sent floués et sacrifiés. Il y a vraiment de la détresse psychologique. Il y a des gens qui nous ont témoigné de la dépression, envie de suicide, parce qu'ils ne voient pas d'issue.

Karolyne Viau

Iyad Khoury, Laval

Trajet : Sainte-Dorothée - gare Centrale

Temps de trajet actuel : 1 h 30 par jour au maximum

Temps de trajet estimé après le 6 janvier 2020 : 3 heures par jour, l’hiver, beaucoup plus

Iyad Khoury devant un étalage de fleurs.

Iyad Khoury

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Dès les premiers mots, la vulnérabilité d’Iyad Khoury est palpable. Il était déjà fragilisé par le cancer de sa femme. Elle est épuisée par ses traitements de chimiothérapie.

Matins et soirs, M. Khoury doit donc s’occuper seul de leur fille de 11 ans. Une situation exigeante qui promet de devenir intenable.

Le stress lié à la perspective des travaux du REM a fait déborder le vase.

Il y a près de deux ans, il a emménagé dans un grand condo à Laval pour se rapprocher du train, bien loin de se douter des impacts du REM sur sa vie future.

Se sentant ensuite pris en tenailles, il a rapidement mis en vente son appartement pour s’installer sur l’île de Montréal afin de limiter le temps de transport.

Sans succès.

Je n'ai pas de visite. Rien. Je perds de l'argent. À cause des travaux, je n’arrive pas à vendre.

Iyad Khoury

Parallèlement, il a tenté de convaincre son employeur, le CN, de lui permettre de faire du télétravail. Un long chemin semé d'embûches, parce qu’il occupe un poste syndiqué et que cette solution engendre des coûts supplémentaires, comme l'obtention d’un ordinateur portable.

Il y a quelques jours, il a appris avec un certain soulagement que son lieu de travail allait se rapprocher de son domicile. Mais le mal est fait : il reçoit un traitement pour détresse psychologique.

Il ne désespère pas d'arriver à vendre son appartement.

En attendant, il se rendra au travail en voiture.

Sylvie Papineau, Deux-Montagnes

Trajet : Deux-Montagnes - gare Centrale

Temps de trajet actuel : 2 h 40 par jour, au maximum

Temps de trajet estimé après le 6 janvier 2020 : au moins 2 heures le matin et sans doute plus le soir

Sylvie Papineau, les bras croisés, dans une cour intérieure.

Sylvie Papineau

Photo : Radio-Canada / Vincent Resseguier

À cause du REM, Sylvie Papineau a sacrifié ses revenus financiers pour une meilleure qualité de vie.

Elle fait partie des quelque 2000 employés d’Hydro-Québec qui subissent les répercussions des travaux.

Pour protéger sa santé, elle a accepté un nouveau poste avec le même employeur, à Laval.

Elle perd au passage 12 000 $ de salaire annuel et de nombreux avantages.

Dans sa nouvelle routine, elle utilise quotidiennement sa voiture.

Son vieux citron devra être remplacé, ce qui occasionnera des dépenses supplémentaires imprévues.

Un autre élément qui a rendu sa décision difficile.

Dans le stress occasionné par tout ça, il y a eu des larmes. Je suis confortable avec ma décision, mais le côté financier m'inquiète quand même.

Sylvie Papineau

Il y a quelques années, elle s’est installée à Deux-Montagnes justement pour réduire son temps de transport.

À l’époque, elle devait multiplier les transferts pour se rendre au centre-ville. Le train de banlieue lui offrait alors une ligne directe.

Nos journées sont déjà métro-boulot-dodo, je ne voulais pas en rajouter davantage, explique-t-elle.

Actuellement, elle marche jusqu’au train et elle est ensuite à quelques pas de son bureau.

En janvier, les choses auraient été beaucoup plus difficiles : la marche, puis le train, le bus, la ligne orange et enfin la ligne verte du métro.

Une situation qu’elle ne voulait absolument pas revivre.

On a sacrifié des humains au prix d’un projet politique, on se sent abandonnés, délaissés. Tout cela aura des conséquences pour la famille des usagers et pour leurs collègues.

Sylvie Papineau

Antoine Gemayel, Montréal

Trajet : Canora - gare Centrale

Temps de trajet actuel : 20 minutes par jour

Temps de trajet estimé après le 6 janvier 2020 : 1 h 20 par jour

Antoine Gemayel à la gare Centrale au centre-ville de Montréal.

Antoine Gemayel

Photo : Radio-Canada / Vincent Resseguier

Le REM aura eu raison de la carrière d’Antoine Gemayel.

À 70 ans, cet architecte chevronné a décidé de jeter l’éponge.

Il est pourtant un des trois piliers d’un bureau d’architecture qui se trouvera fragilisé par son départ inattendu.

M. Gemayel n’aura pas le temps de former la relève, et ses associés ne pourront pas assumer sa charge de travail. L’entreprise devra abandonner des contrats.

On a un quota de personnes à gérer. Il y en a six qui vont perdre leur emploi.

Antoine Gemayel

Jusqu’ici, il profitait de conditions idéales pour se rendre au centre-ville.

Quelques minutes de marche, puis 7 minutes de train qui le déposait à quelques dizaines de mètres du bureau.

Il se dit désormais trop vieux pour supporter une nouvelle routine qui comprendrait une quarantaine de minutes de trajet, dont plusieurs transferts.

J'ai l'arthrite, l'arthrose, toutes les maladies imaginables pour ne pas marcher.

Antoine Gemayel

Ilian Kirimidtchiev, Montréal

Trajet : Roxboro-Pierrefonds - gare Centrale

Temps de trajet actuel : 1 heure par jour

Temps de trajet estimé après le 6 janvier 2020 : au moins de 2 h 30, en étant très optimiste

Ilian Kirimidtchiev à l'intérieur de la gare de Deux-Montagnes.

Ilian Kirimidtchiev

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Ilian Kirimidtchiev est l’associé d’Antoine Gemayel. Il se voit doublement pénalisé par le REM.

D’une part, il perd son vieux complice et avec lui la stabilité de leur entreprise.

D’autre part, sa vie de famille va être bouleversée.

Il est lui-même usager de la ligne de Deux-Montagnes, comme ses deux fils, étudiants au Collège Dawson et à l’Université Concordia.

C’est une catastrophe pour ma famille. Nous sommes trois usagers avec des horaires différents. Je ne peux pas acheter trois voitures. On n’a pas de solution, on ne sait ce qu’on va faire en janvier.

Ilian Kirimidtchiev

Il s’inquiète pour ses enfants jeunes et naïfs, qui, selon lui, ne se rendent pas compte de l’ampleur des changements.

Sur le quai de la gare, il remarque que certains voisins sont extrêmement stressés, mais il s’étonne aussi du nombre de personnes qui ne sont pas bien informées.

Ilian Kirimidtchiev a, lui, pris d’assaut les réseaux sociaux.

Avec l’énergie du désespoir, il a publié des centaines de messages à destination du gouvernement et des élus municipaux.

À ce jour, il n’a reçu aucune réponse.

Même pas de la part de la mairesse de Montréal, Valérie Plante, qu’il interpelle régulièrement pour lui signifier que la Ville va subir des pertes d’emplois et de revenus.

Le gouvernement a pour mission de défendre les intérêts de ses citoyens en priorité, plutôt que les intérêts des grandes compagnies. Dans ce cas, c’est le cas contraire qui se produit.

Ilian Kirimidtchiev

Marc-Antoine Millaire et Francis Millaire, Saint-Eustache

Trajet : Deux-Montagnes - centre-ville

Temps de trajet actuel : 2 h 30 par jour

Temps de trajet estimé après le 6 janvier 2020 : plus de 4 heures par jour

Francis Millaire et Marc-Antoine Millaire debout sur un quai à la gare de Deux-Montagnes.

Francis Millaire (gauche) et son fils, Marc-Antoine Millaire (droite)

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Chez les Millaire, il y a aussi trois utilisateurs quotidiens du train.

Francis travaille actuellement à Saint-Laurent, mais, manque de chance, son employeur s'apprête à déménager au centre-ville.

Le temps de transport de sa fille va doubler, mais il demeurera acceptable pour se rendre au collège Vanier, à quelques kilomètres de leur domicile.

Mais celui qui devra consentir le plus grand sacrifice, c’est son fils Marc-Antoine, étudiant à McGill en 1re année du baccalauréat en administration.

À partir de janvier, il va aller vivre chez sa grand-mère qui habite un petit quatre et demi sur l’île de Montréal.

On a toujours eu une unité familiale très rapprochée. J’ai hésité avant d'accepter, mais il n’y a pas d’autre choix, sinon ce sera 20 heures dans les transports par semaine.

Marc-Antoine Millaire

Le visage tiraillé par l’émotion, Francis Millaire concède évidemment avoir pris cette décision à contrecœur, mais il préfère que son fils utilise son temps pour étudier, plutôt que de le perdre dans les transports.

Mon engagement envers mes enfants, c’était qu’ils puissent continuer à vivre à la maison pendant leurs études universitaires. On me vole 4, 5 ans de vie avec mes enfants.

Francis Millaire

Sylvie Germain, île Bigras

Trajet : île Bigras - gare Centrale

Temps de trajet actuel : 1 heure environ

Temps de trajet estimé après le 6 janvier 2020 : 2 heures au minimum

Sylvie Germain sur le trottoir face au stationnement de la gare Centrale au centre-ville de Montréal.

Sylvie Germain à la gare Centrale de Montréal

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Sylvie Germain porte sa famille à bout de bras.

Lors de notre rencontre, son visage trahissait le poids de ses responsabilités et des maux de tête que lui cause la perspective des travaux au mois de janvier.

Chaque jour, les déplacements vers son lieu de travail au centre-ville sont difficiles, car elle souffre d’une maladie qui engendre des douleurs musculaires chroniques, la fibromyalgie. Les symptômes s'amplifient lorsqu’elle reste debout trop longtemps.

À partir du mois de janvier, elle s'attend à ne plus avoir de place assise, ni à l’aller ni au retour. Sans compter la marche et les temps d’attente lors des transferts.

Avec la douleur chronique, je vais être plus fatiguée si je dois faire des correspondances. C'est surtout le soir. J'aime bien avoir une place assise dans le train. Je pars d'ailleurs plus tôt du bureau.

Sylvie Germain

Sylvie Germain a bien pensé à déménager, mais elle a abandonné cette idée pour son fils, atteint de déficience intellectuelle.

Il a besoin de stabilité et, selon elle, la marche aurait été trop haute pour lui, surtout dans ces conditions.

D’autant qu’elle ne peut pas toujours compter sur le soutien de son mari, qui est lui aussi atteint d’une maladie chronique.

Sylvie Germain habite depuis 55 ans à l’île Bigras et, malgré tous les défis, elle espère pouvoir profiter du REM dans quelques années.

Un travailleur sur le chantier du REM.

Le tunnel ferroviaire sous le mont Royal doit être rénové en profondeur pour respecter les normes de sécurité actuelles.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

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