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La dysphorie des lièvres empaillés, de Sébastien Émond, finaliste du Prix de poésie 2019

Portrait en couleur, de trois-quarts, de Sébastien Émond. L'artiste a les yeux et les lèvres maquillées, tient un chapeau de la main droite, porte un collier de grosses perles à double rang et une chemise à carreau ouverte.

Le poète Sébastien Émond

Photo : Simon Douville

Radio-Canada

Sébastien Émond a 26 ans. Originaire de Chibougamau, iel a choisi de s’extirper de son « incubateur boréal » pour s’établir dans la ville de Québec et fait partie du collectif de poètes RAMEN.

Les opinions exprimées par les auteurs et autrices ne reflètent pas nécessairement celles de Radio-Canada. Certaines personnes pourraient s'offenser du contenu des textes. Veuillez noter que certains textes s'adressent à un public averti.

La dysphorie des lièvres empaillés

Cauchemars de marâtres, encore hier. Le beurre de ta mémoire émaciée sur un toast ranci, mais tu t’obstines, tu commémores le raclement des fourchettes, le métal sidéré de cette fatigue de toujours échappée au sol et le soupir de maman. Tu crains d’être punie pour tes villages d’écho (tes perversions), tu demandes pardon les doigts croisés – c’est une feinte.

Un jour, on t’a déclarée cliniquement folle, délire boosté d’hormones, de chirurgies sitôt accusées de violer l’éthique médicale, mais dans l’interstice de la violence, tu n’es pas intacte : tu ne pourras plus te taire désormais, pas plus que tu ne pourras empêcher les chutes de métal en fusion sur tes carnavals de dystopie queer et d’animaux fabuleux.

le soir venu
tu te soulèves alors
à l’abri des regards, des jambes illisibles
des paysages androgynes défilant sous les tables endormies
tu trouves refuge dans les glaces limitrophes
d’un vieux conte boréal

(quelque chose à propos d’une enfant qui meurt doucement
la langue collée
sur une rampe de métal)

***

tu oublies dès lors
ton corps diffracté
n’as plus besoin d’yeux ni de peau
car tu entends le silence se gorger d’alcool
quelque part sur Saint-Joseph

tu te liquéfies à jamais
dans ta dysphorie cadavérique –
même fœtale tu gardes pourtant l’asphyxie
des sexes en bataille
et des maisons de poupées

c’est toute la tristesse des enfants
que tu revendiques en secret

***

avant que la douleur ne reprenne
dans ton destin de corps
tu deviens Mary
pour la toute première fois

Mary-Printemps-Rose
Mary-Underground
Mary-Barbare
tu deviens Mary-Crevée-Paumée-Reine-du-Bal
Mary-Euphorique-Mégère-au-Foyer
Mary-Tourmente
Mary-Mamie-Rebelle
Mary-Butch-Ruinée

(Le docteur énumère les organes de l’enfant qui prendra place dans ton corps sanglant, celle-là même qui s’agite, la langue collée sur la rampe de métal.)

***

Tu es un lièvre empaillé, Mary princesse de pierres polies, et tu ne cours plus. Tu dialogues avec le vide replié sur toi comme un gant. Tu ne respires plus, on t’a saisie dans l’élan, on n’a pas essuyé les ravages sur ta fourrure, on a déroulé la banderole, on a fait le strip-tease de tes entrailles bleues comme pour dire, bienvenue, allez venez, qu’on
te regarde aller
te regarde t’en aller

spectacle exponentiel

paillettes de lumière

***

naufragée de ton corps
tu portes maintenant la solitude
de celle qui va
métamorphosée
en quelque chose d’absolu

Tu es un lièvre empaillé qu’on appelait jadis garçon comme une vieille rumeur de meurtre et rien ne t’apaise plus, tu aspires aux portes et aux fenêtres mais te voici errant dans les gymnases vides de ton crâne diluvien, tu es un lièvre humide et humilié déferlant le long de nos plages blanches, tu écartes les parois de ta personne annexe, de ton cyclone, de ta honte, de ces tripes que tu portes aux bords des lèvres, tu es un lièvre de béton silencieux comme l’enfance et la forêt qu’on tripote de la tête aux pieds, tu as maintenant des chenilles savantes qui poussent un peu partout, des monstres dans le relief de ton pelage saisi dans l’élan.

où étais-tu avant de naître
où es-tu maintenant
le cœur offert
sous ta chemise ouverte

on sait où iront le foie les poumons la cornée
mais quelqu’un a-t-il déjà pensé
au cœur de Mary
toute nue
les bras en croix
quelqu’un a-t-il déjà pensé
recoudre
la dépouille de Mary
enfin lui décoller la langue
de la rampe de métal


Découvrez les autres finalistes du Prix de poésie Radio-Canada 2019

Véritable tremplin pour les écrivaines et écrivains canadiens, les Prix de la création Radio-Canada (Nouvelle fenêtre) sont ouverts à toute personne qui écrit, de façon amateur ou professionnelle. Ils récompensent chaque année les meilleurs récits (histoires vécues), nouvelles (fictions) et poèmes inédits soumis au concours.

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