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Tollé contre une vidéo saoudienne assimilant féminisme et extrémisme

Des silhouettes de femmes voilées devant le logo de « Vision 2030 ».

Plusieurs réformes touchant aux droits des femmes ont été avancées en Arabie saoudite dans le cadre de la Vision 2030 du prince héritier Mohammed ben Salmane.

Photo : Getty Images / KARIM SAHIB

Rania Massoud

Dans une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux, les autorités saoudiennes dénoncent les « idéologies extrémistes », les qualifiant de « perverses » et d'« inacceptables ». Parmi celles-ci figurent le féminisme, l’homosexualité et l’athéisme, au même titre que le radicalisme islamiste.

Le clip en arabe, qui a été publié vendredi sur Twitter par le département saoudien pour la lutte contre le terrorisme, explique que « tout excès qui vient aux dépens de la patrie est considéré comme étant extrémiste ».

L’extrémisme, sous toutes ses formes, représente un fléau important auquel il faut remédier. Il y a ceux qui sont extrémistes pour une certaine cause [...] et d’autres qui sont loyaux à une certaine communauté plus qu’à leur propre religion ou pays.

Extrait de la vidéo

Selon l’avocat saoudien Nawaf Al-Nabati, les personnes accusées « d’extrémisme » dans le cadre de la définition avancée par les autorités saoudiennes sont passibles d’une peine de prison, voire de flagellation.

Cité par le journal saoudien Al-Watan, il affirme par ailleurs qu’une personne pourrait être accusée de « propagation d’idées extrémistes » si elle défendait, par exemple, le féminisme sur Twitter.

La vidéo en question, qui a été retirée mardi matin, a suscité plusieurs réactions sur les réseaux sociaux, condamnant cette analogie. Le féminisme est un terme qui regroupe plusieurs concepts et contextes différents, dont le féminisme musulman. [...] Des professeurs et spécialistes des études de genre ont-ils été consultés avant d’inclure ce terme dans cette annonce?, demande notamment Muna Abu Sulayman, une personnalité médiatique saoudienne.

C'est simplement ridicule, lance Madawi El-Rasheed, professeure invitée au Middle East Center de la London School of Economics et spécialiste des questions saoudiennes, en entrevue à Radio-Canada.

Pour les autorités saoudiennes, les féministes sont des femmes extrémistes qui portent un agenda occidental, qui refusent de se marier et prônent les relations homosexuelles. Aux yeux des autorités, ces femmes doivent être emprisonnées et flagellées.

Madawi El-Rasheed, professeure et spécialiste des questions saoudiennes

Octroyer des droits pour les mauvaises raisons

Cette nouvelle annonce intervient alors que le royaume wahhabite tente de redorer son image par une série de réformes, dont l’autorisation accordée aux femmes de voyager sans permission, ou encore l’autorisation de conduire une voiture en juin 2018. Les femmes ont également été autorisées récemment à assister à des matchs de football et à accéder à des emplois autrefois réservés aux hommes.

Une femme saoudienne apprend à conduire sur un simulateur.

Une Saoudienne apprend à conduire sur un simulateur.

Photo : Radio-Canada / Marie-Ève Bédard

Pour Adam Coogle, chercheur pour Human Rights Watch (HRW) sur le Moyen-Orient, inclure le féminisme dans la liste des activités considérées comme étant extrémistes démontre clairement que les autorités saoudiennes ont encore beaucoup de chemin à faire pour éliminer la discrimination et permettre aux femmes de jouer leur plein rôle dans la société.

Améliorer les conditions de vie des femmes ne doit pas être motivé par le désir de redorer l’image du pays dans le but d’attirer plus d’investissements étrangers. Cela montre que les mentalités n’ont pas encore changé, surtout au sein de l’appareil sécuritaire.

Adam Coogle, HRW

Malgré ces réformes, l’Arabie saoudite est souvent montrée du doigt pour sa répression des militants des droits de la personne. Le 2 octobre 2018, le journaliste Jamal Khashoggi, critique du régime, avait été assassiné dans le consulat saoudien à Istanbul, et plusieurs rapports internationaux ont conclu à la responsabilité du prince héritier Mohammed ben Salmane dans ce meurtre.

Riyad est également critiquée pour avoir arrêté plusieurs personnalités reconnues pour leur engagement en faveur des droits des femmes, dont Loujain Al-Hathloul, condamnée à 30 ans de prison et qui a été torturée et harcelée sexuellement en prison, selon sa famille.

Des mains tiennent des pancartes.

Une manifestation en solidarité avec Loujain Al-Hathloul, organisée par ses anciens camarades de l'Université de Colombie-Britannique où la militante a étudié.

Photo : Radio-Canada / Eva Uguen-Csenge

Un régime fragilisé

Selon la professeure Madawi El-Rasheed, en assimilant féminisme et extrémisme, les autorités saoudiennes cherchent à justifier l'arrestation des femmes activistes arrêtées il y a près de deux ans.

Le fait de mettre les féministes dans le même panier que les terroristes qui se font exploser montre à quel point le régime est fragilisé. La famille royale essaie ainsi de calmer les conservateurs qui s'opposent aux récentes réformes, surtout après l'ouverture du pays aux touristes.

Madawi El-Rasheed, professeure et spécialiste des questions saoudiennes

L’Arabie saoudite fait face également à plusieurs cas d’évasion à l’étranger de jeunes femmes se disant victimes de violences de la part de membres de leur famille. Le cas le plus médiatisé a été celui de la réfugiée Rahaf Mohammed Al-Qunun qui a été accueillie par la ministre des Affaires étrangères, Chrystia Freeland, au Canada en janvier dernier. La recevant à l’aéroport Pearson de Toronto, Mme Freeland avait souligné l'importance de protéger les droits des femmes partout dans le monde.

Ce n’est pas la première fois que l’Arabie saoudite associe le féminisme à l’extrémisme. À la suite de l’affaire de la jeune Rahaf, plusieurs commentateurs saoudiens avaient comparé les réseaux qui aident les Saoudiennes à fuir leur pays à ceux qui recrutent les militants extrémistes du groupe radical État islamique en Irak et en Syrie. L’Université Naïf pour les sciences sécuritaires, basée à Riyad, avait même, en février 2018, qualifié le féminisme de menace à la sécurité nationale, au même titre qu’Al-Qaïda et l’État islamique, étant donné qu’il vise à déstabiliser l’unité de la société et de la famille.

Rappelons que Riyad a coupé ses relations avec Ottawa depuis la publication le 2 août 2018 d’un tweet de la ministre Freeland qui s’inquiétait de l’arrestation de la militante saoudienne des droits des femmes Samar Badawi, la sœur de Raif Badawi, lui-même emprisonné dans ce pays depuis 2012, et demandait leur libération.

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