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Les papillons daltoniens en hiver, de Mélodie Charest, finaliste du Prix de poésie 2019

Autoportrait en couleur de l'autrice Mélodie Charest, qui a les cheveux longs, ramenés sur le côté, et qui porte un chandail à col roulé écru.

L'autrice Mélodie Charest

Photo : M. C.

Radio-Canada

Mélodie Charest vient d'avoir 19 ans et est originaire de Saint-Liboire. Lire et écrire ont été des défis pour elle à l'école, avant de devenir des passions.

Les opinions exprimées par les auteurs et autrices ne reflètent pas nécessairement celles de Radio-Canada. Certaines personnes pourraient s'offenser du contenu des textes. Veuillez noter que certains textes s'adressent à un public averti.

Les papillons daltoniens en hiver

Le métronome de ma respiration

0,9 cm de diamètre.
5 cm de haut.
7,5 cm de haut avec le filtre blanc.

Dark Red.

Mes poumons noirs.
Mon cœur noir.

Dark Red, c’est la seule chose qui reste rouge en moi.

Quelle est la couleur du choix?

Je ne sais plus comment respirer;
comment goûter l’air.

J’ai besoin d’un poison pour respirer.
J’ai besoin d’un rythme, d’une batterie, pour mes poumons;
pour que mon cœur puisse continuer à faire semblant d’être normal.

LA FUMÉE DU
TABAC NUIT
AUX ENFANTS1.

La fumée cache mon visage2.

Au bout de mes lèvres,
j’ai une lampe torche
dans les moments sombres.

Ma pureté est dans le fond du cendrier.

Inspirer.
Expirer.
Recommencer.
Toujours recommencer.

Écraser sa clope.

Je suis tannée
de me suicider
chaque
fois
que
j’ai
peur.

Je roule vers l’Ontario.
Sans Captain Black Red.

****

J’aimerais écrire quelque chose de vrai.

J’ai dix-huit ans et j’ai écrit des textes sur la philosophie antique. J’ai écrit sur des films, sur des livres, sur des animaux, sur des pays, sur des planètes, sur des molécules, sur des personnes vivantes, sur des personnes mortes, sur des personnes qui écrivent sur des personnes qui écrivent. J’ai écrit des courriels, des textos, des post-it pour ne pas oublier mon lunch, mais je ne suis pas capable d’écrire sur le bruit du vent.

Je ne suis pas capable d’écrire le bruit du vent;

    celui qui fait secouer les feuilles des arbres;
    celui qui fait voler les sacs en plastique du Walmart devant le parlement;
    celui qui fait voyager les semences des fleurs.

Je ne suis pas capable d’écrire la musique d’un oiseau.

    Celle qui rappelle que le ciel n’est pas juste bleu qui fait se rappeler que le ciel
n’est pas juste bleu;
le ciel est une chanson infinie;
il nous parle.

Je ne suis pas capable d’écrire sur le murmure de l’eau;

    celui qui coule dans la rivière Noire et qui abreuve les champs;
    celui qui tombe douze mois par année;
    celui qui dort avec moi durant les nuits blanches.

Je ne suis pas capable d’écrire les bruits qui construisent mon corps;

    écho de la solitude;
    mélodie d’une nature insaisissable.

C’est ce que je veux écrire.

J’aimerais écrire quelque chose de vrai.

J’aimerais écrire sur les étoiles pis sur le soleil qui me chauffe la face3

Sur l’ocre sur d’un West. Sur le gris de la Transcanadienne. Sur le blanc de la neige d’Edmonton Nord-Ouest. Sur le jaune de l’avoine de Saskatoon. Sur le bleu des Great Lakes de l’Ontario.

J’aimerais écrire quelque chose de vrai, mais je suis prise dans une poche de coton4.

Ça doit faire six mois que j’ai envie de me sauver5.

Je dors dans un sleeping bag, comme un osti de papillon.

Je ne sais plus si j’attends de m’envoler ou si j’attends de mourir.

Ou si c’est la même chose.
Ou si j’ai juste oublié de m’inscrire à mon cours de drive avec des ailes.
Ou si je suis daltonienne et que je ne le sais pas.
Ou si les couleurs n’existent juste pas pour moi.

Les papillons daltoniens, c’est dans ma tête.
Les papillons sont morts en hiver.
Les papillons sont au sud en hiver.
Je suis un papillon daltonien myope qui va vers l’ouest.

Pis fuck.
J’ai mal à la tête.
J’ai mal au dos.

J’ai
envie
de
fumer;
de
me
suicider.

Mais
aussi
de
continuer
vers
l’ouest.


1 Captain Black Red
2 Ce qu’on respire sur Tatouine, Jean-Christophe Réhel
3 Sleeping Bag, Dany Placard
4 Idem
5 Idem


Découvrez les autres finalistes du Prix de poésie Radio-Canada 2019

Véritable tremplin pour les écrivaines et écrivains canadiens, les Prix de la création Radio-Canada (Nouvelle fenêtre) sont ouverts à toute personne qui écrit, de façon amateur ou professionnelle. Ils récompensent chaque année les meilleurs récits (histoires vécues), nouvelles (fictions) et poèmes inédits soumis au concours.

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