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analyse

Les vieux arguments de François Legault

Un homme utilise de la machinerie dans une usine.

La pénurie de main-d'œuvre se fait sentir dans plusieurs secteurs de l'économie québécoise.

Photo : getty images/istockphoto / Omar Osman

Gérald Fillion

Les propos du premier ministre du Québec, François Legault, qui a laissé entendre que les chambres de commerce veulent plus d’immigrants pour faire baisser les salaires, sont étonnants. Ils sont surtout sortis d’une autre époque, porteurs de préjugés et en décalage avec la réalité actuelle du monde du travail, à l’aube de 2020.

D’abord, il est vrai que les milieux d’affaires espèrent avoir une offre plus grande de travailleurs que de se retrouver dans la situation actuelle où on manque de main-d’œuvre. Et on constate aussi que le faible chômage et la rareté de main-d’œuvre contribuent à faire grimper un peu plus fortement les salaires.

Un meilleur équilibre entre l’offre et la demande dans le marché du travail tend à réduire la pression à la hausse sur les salaires. Comprenons-nous bien : les salaires continuent d’augmenter, mais moins rapidement. La situation actuelle est tout autre : les employeurs doivent offrir de meilleures conditions pour attirer et retenir les talents. Pour certaines entreprises, c’est tout simplement impossible. Elles doivent fermer ou réduire les jours et les heures de travail.

Maintenant, le premier ministre pose le mauvais diagnostic. Cherchant à justifier le resserrement des conditions d’entrées des immigrants, il donne un argument qui appartient à une autre époque, et ce, pour trois raisons.

Écoutez le balado de Gérald Fillion, Question d'intérêt

Des arguments d’une autre époque

D'abord, nous l’avons amplement expliqué : il y a 140 000 postes à pourvoir au Québec. La demande du marché du travail en matière d’immigration vise à réduire cette rareté, à soulager les entreprises, à leur permettre de poursuivre leurs activités et leur développement, que ce soit dans le commerce de détail ou en technologie de l’information. Réclamer plus de main-d'œuvre n’a pas pour objectif de faire baisser les salaires, mais de trouver des solutions à une situation absolument problématique.

Ensuite, les emplois du présent et de l’avenir exigeront davantage de connaissances, étant donné l’automatisation de plusieurs tâches et fonctions. S’il est vrai que les agriculteurs et les détaillants ont besoin d’une main-d’œuvre moins spécialisée, quantité d’autres secteurs ont besoin de travailleurs qui possèdent une grande expertise et un niveau élevé d’études. Ce sont de bons salaires qui attendent ces travailleurs.

Les besoins pour la main-d’œuvre moins spécialisée sont grands. Mais, la croissance de l’emploi vient de postes plus spécialisés. Et elle viendra de secteurs et de champs d’études qu’il est aujourd’hui difficile de définir. La grande majorité des postes à pourvoir dans le futur ne sont pas encore créés. Les milieux d’affaires le savent et on s’attend à ce que le premier ministre en soit informé également.

Et, enfin, l’évolution des salaires ne dépend pas que du bassin de travailleurs disponibles. Le niveau de productivité des entreprises est un élément fondamental dans leur capacité à offrir de meilleurs salaires. De plus, l’apport des immigrants ne se réduit pas seulement à la fonction d’employé. Ces gens consomment, innovent, entreprennent, réussissent et échouent comme tout le monde!

L’effet des nouveaux arrivants sur les salaires

Dans une entrevue accordée à latribune.fr en 2017, l’économiste Anthony Edo explique que le lien entre immigration et réduction des salaires n’est pas juste. Citant les travaux des économistes David Card et Jennifer Hunt, il explique que l’immigration n’a presque pas d’effet sur les salaires et l’emploi. Le premier a étudié l’effet sur l’économie de l’arrivée de 125 000 réfugiés cubains en 1980 à Miami. Et le second s’est intéressé à l’effet du retour de 900 000 Français d’Algérie de 1962 à 1968.

Les résultats de David Card indiquent que le choc migratoire n'a eu aucun effet sur le salaire et le taux d'emploi moyen de Miami. Ceux de Jennifer Hunt montrent qu'en moyenne le rapatriement des 900 000 Français d'Algérie a eu un effet négatif, bien que limité, sur l'emploi et les salaires des métropolitains. La principale conclusion de ces études est que l'immigration n'a pratiquement pas d'effets sur le salaire et l'emploi moyens des travailleurs, explique-t-il dans cet entretien.

Des études plus récentes (théoriquement fondées et neutralisant les problèmes liés aux choix de localisation des immigrés), menées aux États-Unis, en Grande-Bretagne, en Allemagne et en France, le confirment, a-t-il ajouté. Certaines d'entre elles montrent même que l'immigration a parfois des effets légèrement positifs sur le salaire moyen des natifs : les nouveaux arrivants dégraderaient plutôt les conditions d'emploi des précédentes vagues d'immigration et permettraient aux natifs de se réorienter vers des emplois plus rémunérateurs.

Dans une étude importante publiée en 2014 (Nouvelle fenêtre), les chercheurs Brahim Boudarbat, de l’Université de Montréal et du CIRANO, et Gilles Grenier, du Groupe de recherche sur l’économie de l’immigration de l’Université d’Ottawa, citent également David Card et Jennifer Hunt à propos de leurs recherches.

Card a comparé la région de Miami à d’autres régions métropolitaines semblables où les immigrants ne se sont pas installés, afin de voir si les immigrants avaient eu un impact notable sur les conditions des autres travailleurs, écrivent-ils. Il y a bien eu une détérioration des conditions de travail à Miami dans les quelques années qui ont suivi, mais celle-ci était due à la situation de l’économie dans son ensemble plus qu’à l’arrivée des immigrants. Adoptant la méthode de "l’écart des différences", Card arrive à la conclusion que l’arrivée massive de ces immigrants n’a pas eu d’influence significative sur les conditions du marché du travail à Miami.

Une étude semblable a été faite par Hunt (1992), qui s’est intéressée au rapatriement d’environ 900 000 ressortissants d’origine européenne en France en 1962, à la suite de l’accession à l’indépendance de l’Algérie. Ces nouveaux arrivants se sont installés pour la plupart dans le sud de la France et ont augmenté considérablement l’offre de travail. Tout comme dans l’étude de Card, on n’a pas observé d’effet majeur sur le marché du travail de cette région. Des résultats similaires ont été obtenus par Friedberg (2001), qui a étudié l’impact de l’arrivée de plus de 600 000 immigrants russes en Israël entre 1989 et 1994, écrivent-ils encore.

Un portrait vieux de 30 ans

Quand François Legault affirme que les chambres de commerce veulent faire baisser les salaires à 12 dollars de l’heure, il pense à des fonctions peu spécialisées. Or, les travailleurs temporaires, une partie du moins, tendent à occuper les fonctions peu rémunératrices, dans le secteur agricole notamment. Ce sont des fonctions que les natifs ne souhaitent plus occuper. Et la venue de travailleurs immigrants temporaires permet dans les faits aux natifs d’aller occuper d’autres postes mieux payés.

Dans un monde moins ouvert, et dans un contexte où on ne manquerait pas de travailleurs, on peut imaginer que l’immigration aurait un effet négatif sur les salaires. C’était peut-être vrai il y a 30 ou 35 ans quand le chômage dépassait les 10 %. Mais, à quelques semaines de l’arrivée de 2020, le marché du travail n’est pas celui qu’imagine le premier ministre du Québec.

Un dernier point, si vous le permettez. Nous savons qu’il y aura de moins en moins de travailleurs par retraité au Québec pour financer les services publics. Si en 1940, il y avait 10 travailleurs par retraité, il est attendu qu’en 2030, il n’y en aura plus que 2,1 par retraité. Selon l’Institut du Québec, en accueillant 70 000 immigrants par année, on serait à 2,3, une légère amélioration. Autrement dit, il est clair que l’immigration n’est pas le seul moyen pour atténuer la rareté de main-d’œuvre et répondre au défi démographique du Québec. Mais, il est clair aussi que de resserrer l’accès à l’immigration pourrait amplifier les difficultés du Québec et non les atténuer.

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