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  • Envoyé spécial
  • Les Haïtiens se méfient des opposants au président

    Un homme se promène dans la rue sous une épaisse fumée reliée aux manifestations.

    Pendant que le président Jovenel Moïse s'accroche au pouvoir, la crise et la colère populaires ne s'essoufflent pas en Haïti depuis deux mois.

    Photo : Reuters / Andres Martinez Casares

    Philippe Leblanc

    Après deux jours de négociations, les groupes d'opposants se sont entendus sur une marche à suivre pour remplacer le président d’Haïti, Jovenel Moïse; ils nommeront un président provisoire issu de la Cour de cassation.

    Presque chaque personne rencontrée dans la dernière semaine souhaitait un changement de système politique en Haïti pour améliorer la qualité de vie dans ce pays où une personne sur trois ne mange pas à sa faim, selon une étude du Programme alimentaire mondial.

    Une remise en question de la nature même de l’État qui va bien au-delà de la démission du président actuel.

    On nous répète souvent qu'il est difficile de croire en un véritable changement de culture politique quand les principaux groupes d'opposition comptent parmi leurs membres d'anciens politiciens et qu’ils paient des manifestants pour être dans la rue.

    Gilbert Mirambeau travaille sur son ordinateur portable.

    Gilbert Mirambeau, cinéaste et militant anticorruption.

    Photo : Radio-Canada / Philippe Leblanc

    Ce sont d'anciens sénateurs et députés. Il y en a même qui sont des sénateurs et députés actifs. Ce sont des gens contre qui il y a des allégations de trafic de drogue, de corruption et même d'assassinat, explique Gilbert Mirambeau, cinéaste et militant anticorruption.

    On sait que ces gens-là ne nous représentent pas. On sent qu'ils ont des intérêts politiques. C'est pas un discours "pays", c'est pas un discours de changement qu'ils tiennent.

    Gilbert Mirambeau

    Le militant pour la justice sociale, Nixon Bomba, est venu observer les délibérations, car il veut croire que la lutte pour le changement dans son pays est possible. Mais il ne se fait pas d’illusion par rapport aux opposants à Jovenel Moïse.

    Ces gens-là sont incapables de changer le système parce qu'ils sont bénéficiaires du système, lance-t-il.

    La plupart des leaders de ces groupes sont sur la scène politique depuis plus de 30 ans. Ils se connaissent tous. Ils essaient de pallier leur déficit de crédibilité envers la population. Ils se disent que, s'ils ne font rien, ils seront écartés du pouvoir qu’ils veulent prendre, ajoute M. Bomba.

    Travailler ensemble par nécessité

    Jonathan Renois a 25 ans. Il est un des porte-parole de Nou Pap Komplis, un groupe de jeunes petrochallengers qui réclame, entre autres, la fin de la corruption et de la dilapidation du Fonds Petro Caribe, un fonds de près de 4 milliards de dollars qui devait servir au développement du pays.

    Ces militants font le choix de participer à cette rencontre pour obtenir le changement que son groupe souhaite.

    C'est pas une question de faire confiance ou non aux politiciens, précise M. Renois en créole. Il faut s'asseoir avec plusieurs sénateurs et députés pour leur dire: voici le travail que vous auriez dû faire et vous avez échoué. On va pas les défendre. La jeunesse demande qu'il y ait un autre système et que les choses soient faites différemment. Nous sommes venus ici pour porter leurs revendications, ajoute-t-il.

    André Michel, du groupe d'opposants qui a lancé les appels aux manifestations ces dernières semaines, rejette ces critiques contre la classe politique. Les sénateurs Nenel Cassy et Sorel Jacinthe étaient d'ailleurs présents dans la pièce lorsque nous l'avons rencontré plus tôt cette semaine.

    Quand le peuple dit qu'il faut changer le système, c'est le système d'exclusion de la population représenté surtout par le secteur privé et par l'oligarchie qui prend ce pays en otage depuis plus de 200 ans, soutient-il. en excluant ces deux sénateurs jugés près du peuple.

    Tous les politiciens dans le même sac

    Beaucoup d'Haïtiens voient pourtant tous les politiciens d'un même œil. Lorsque le sénateur Sorel Jacinthe a fait allusion vendredi au moment hypothétique où le président Jovenel Moïse sera envoyé en prison pour corruption, une personne a répondu en créole sur les médias sociaux Sorel va aussi aller en prison. C'est les mêmes mafias que Jovenel.

    De quoi alimenter davantage la méfiance, on rapportait samedi sur les médias sociaux qu'un ancien membre du gouvernement aurait détourné 700 000 dollars provenant d'une saisie de drogue à l'aéroport en 2001. Réaction d'un Haïtien sur Twitter: Autant l'opposition que le gouvernement sont des voleurs.

    Yanick Lahens, bras croisés, écoute son interlocuteur, sourire en coin.

    Yanick Lahens, lauréate du Prix Femina 2014

    Photo : Radio-Canada / Philippe Leblanc

    L'auteure haïtienne et lauréate du prestigieux prix Femina 2014, Yanick Lahens, souhaite que les groupes d'opposition réalisent enfin que la population réclame plus que la simple démission du président, Jovenel Moïse.

    Aussi bien l'opposition que le pouvoir, je ne sais pas s'ils prennent la mesure de ce qui se passe dans les rues.

    Yanick Lahens

    Si on revient avec des solutions qui datent de 20 ans, ils ne vont pas se rendre compte que le pays a changé. Il faut que des groupes sérieux préparent une offre politique. Ça ne va pas être facile, ajoute-t-elle avant de conclure : Vous savez. Plus un pays est dans le chaos et plus les forces mafieuses investissent la justice, la douane. Tout, tout, tout est investi par les forces mafieuses.

    Notre envoyé spécial Philippe Leblanc est en Haïti toute la semaine pour rendre compte de la situation sur le terrain au moment où le pays traverse une profonde crise.

    Crises politiques

    International