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Chute du mur de Berlin : « J'ai senti très vite que le monde basculait »

Il a annoncé qu'il prenait sa retraite.

Le journaliste Raymond Saint-Pierre au moment d'annoncer sa retraite.

Photo : Avanti Groupe / Karine Dufour

Radio-Canada

Correspondant pour Radio-Canada, le journaliste Raymond Saint-Pierre a assisté à la chute du mur de Berlin, le 9 novembre 1989. Dans un entretien avec Radio-Canada, il se remémore cet événement historique.

Un texte de Pierre Chapdelaine de Montvalon


Raymond Saint-Pierre, pouvez-vous nous raconter les heures qui ont précédé la chute du mur?

Le Parti communiste allemand faisait depuis quelque temps l’objet de grosses pressions de la part de la population. De nombreuses manifestations se sont succédé à travers l'Allemagne de l'Est dans les semaines qui ont précédé la chute du mur. Le gouvernement sentait qu’il fallait lâcher un peu de vapeur. Mais ouvrir le mur n’était pas du tout dans ses intentions.

Alors qu’il venait de rentrer de vacances, le porte-parole du gouvernement, Günter Schabowski, s'est présenté aux journalistes lors d’une conférence de presse et a annoncé que le gouvernement levait les restrictions très sévères sur les voyages à l’étranger. « À partir de quand? », a demandé un journaliste. Günter Schabowski a survolé ses papiers, et il a répondu : « Tout de suite ».

Günter Schabowski est assis à une table sur laquelle se trouvent de nombreux microphones.

Günter Schabowski, le 9 novembre 1989, lors de la conférence de presse où il a annoncé que les restrictions sur les voyages à l'étranger étaient levées.

Photo : dpa/afp via getty images

La conférence de presse était diffusée à la télévision en Allemagne de l'Est, donc toute la population a entendu l'annonce.

Pour envoyer notre reportage à Montréal, il fallait passer régulièrement par le poste-frontière Checkpoint Charlie pour retourner à Berlin-Ouest, où étaient installées nos salles de montage. Lors d'un de nos passages, nous avons demandé à des gardes-frontières est-allemands : « Savez-vous que les gens vont pouvoir circuler librement? » Ce n’était pas des gens particulièrement sympathiques, habitués à tirer sur les individus qui essayaient de traverser illégalement le mur. Ils se sentaient pas mal insultés que nous suggérions que le mur allait tomber.

Finalement, bien des Allemands de l’Est sont allés voir. Les gens ne savaient pas ce qui allait se passer, mais ils étaient décidés à aller voir.


Vous prépariez un reportage le soir même, que vous alliez envoyer à vos collègues de Montréal. Quel était le sens initial du reportage?

Il y avait depuis peu un nouveau gouvernement au pouvoir, l’ancien président Erich Honecker ayant été débouté auparavant. Ce nouveau pouvoir était un peu plus progressiste, mais n'envisageait pas de remettre en question l’autorité du Parti communiste, sa participation au bloc de l’Est et sa soumission à Moscou.

Il s’agissait de laisser un tout petit espace de liberté à la population, en faisant de petites concessions ici et là, mais pas de changer radicalement la situation. C’était ça le sens initial de notre reportage : comment le gouvernement allait-il réagir face aux nombreuses manifestations qui avaient lieu à Berlin, mais aussi à Leipzig, à Dresde?


Mais les choses ont changé rapidement…

On sentait bien qu’il se passait quelque chose d'important. Le sujet de notre reportage était en train de changer radicalement. Vers 11 h du soir, on entendait les gens qui criaient à Checkpoint Charlie : « Ouvrez le mur, ouvrez le mur, on veut passer! »

La pression est montée, et vers 23 h 15, si je me souviens bien, les gardes-frontières ont été dépassés. Ils ont laissé tomber, car ils n’avaient pas d’ordre dans un sens ou dans l’autre. Ils étaient complètement débordés. Et pour la population, il n’était pas question que les gardes-frontières les empêchent de traverser vers Berlin-Ouest, après les propos du porte-parole du gouvernement.


C’est aussi un mur mental qui tombait?

Oui, mais aussi le mur physique, les gens affluaient de toutes parts aux points de passage. C’était une entrée massive à Berlin-Ouest, qui a commencé à pied, puis quelques jours après, en automobile.

Pendant ce temps, nous nous sommes dépêchés de changer notre reportage. Mais Berlin était isolé comme une île du reste du bloc de l’Ouest. Il y avait une seule ligne de communication qui reliait Berlin à l’Occident. Et les fonctionnaires qui s’en occupaient partaient à minuit.

Avec CBC, nous avions réservé la dernière heure de la ligne pour envoyer le plus d’images au Canada. Jusqu’à minuit, nous avons envoyé le plus d’images possible. Donc les premières images qui sont sorties de la chute du mur, de Berlin-Est et de Berlin-Ouest, c’étaient nos images, parce que personne d’autre n’a pu envoyer quoi que ce soit avant l’ouverture de la ligne le matin. Les premières images que l’Amérique du Nord a vues de la chute du mur, c’étaient les images de Radio-Canada et de CBC.

Raymond Saint-Pierre à Berlin (Archives)

Raymond Saint-Pierre était à Berlin lors de la chute du mur (archives Radio Canada)

Photo : Radio-Canada


Comment la nuit s’est-elle déroulée?

Les jeunes se sont mis à grimper sur le mur, à célébrer, à taper très fort dans le mur, à en arracher des bouts. Il y en a qui sont allés rapidement chercher des masses, des gros marteaux, comme pour se venger après tant d’années de cette oppression qui venait, semble-t-il, de tomber.

Il y en a beaucoup qui avaient fêté toute la nuit, mais qui se sont demandé le matin venu : est-ce que je peux rentrer chez moi, parce que peut-être le mur va se refermer? Peut-être que le pouvoir va sévir à nouveau, et fermer les points de passage? Peut-être que si je me retrouve de l’autre côté, je ne pourrai plus rentrer chez moi? Peut-être est-ce temporaire?

Il y avait tous ces doutes qui étaient là. Au bout de deux ou trois jours, les grues sont arrivées et de grands pans de mur sont tombés. À ce moment-là, on a compris que le mur était définitivement fini. C’était la fête.

Entre temps, les Allemands de l’Est découvraient les magasins de Berlin-Ouest qui se préparaient pour les fêtes de Noël, tout lumineux. Ils débarquaient sur une autre planète : c’était lumineux, décoré, alors que Berlin-Est était terne, grise, avec une architecture laide, industrielle. C’était un immense contraste.


Malgré les signes avant-coureurs, personne n’avait vu venir la chute?

Non, personne! […] Malgré les importantes manifestations qui ont précédé la chute du mur de Berlin, personne ne demandait sa chute. Parce que personne n’imaginait que le mur pouvait tomber. Personne ne s’en doutait, du tout – ni en Allemagne de l’Est ni en Allemagne de l’Ouest.


Le mur a-t-il entièrement disparu dans la tête des Allemands?

La structure, oui, mais le mur économique, social, politique, industriel, non. Ça prend du temps. Quand on a vécu en vase clos dans un système qui vous prend en charge dès la naissance, qui s’occupe de vous jusqu’à la mort, un système très répressif, un système omniprésent qui contrôle la population avec une police très violente, la Stasi, qui torture, qui harcèle et qui punit les individus qui désobéissent. Tout cela crée un état esprit, tout cela encadre un individu pour la vie. Et, on l’a vu dans le reportage de Céline Galipeau, le mur est encore présent dans bien des têtes.


À quel moment avez-vous réalisé que vous assistiez à un grand moment de l’Histoire?

Je l’ai senti très vite. Je le disais dans mes reportages : le monde vient de basculer, l’histoire vient de changer. Nous avions compris dans les semaines qui ont suivi la chute du mur que le monde venait de basculer, que ça ne serait plus jamais pareil.

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