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  • Envoyé spécial
  • Deux millions d'enfants privés d'école en Haïti

    Quatre enfants appuyés sur un mur.

    Des enfants dans un passage de Cité André, un quartier populaire de Port-au-Prince

    Photo : Radio-Canada / Philippe Leblanc

    Philippe Leblanc

    Pendant qu'Haïti s'enlise dans la crise politique et que les manifestations pour réclamer la démission du président Jovenel Moïse se poursuivent en dehors de la capitale, les jeunes sont pris en otage. Les Nations unies estiment que deux millions d'écoliers sont privés de cours depuis deux mois.

    La grande majorité des écoles et des lycées n'ont même pas connu la rentrée scolaire prévue le 9 septembre dernier. Les établissements ont été forcés de fermer, les manifestations faisant en sorte que beaucoup d’élèves n’osaient plus sortir pour se rendre à l’école. Certaines écoles ont aussi été menacées de représailles si elles ne respectaient pas le mot d’ordre des manifestants pour la grève générale.

    Un jeune de Cité André à Port-au-Prince.

    Un jeune de Cité André à Port-au-Prince

    Photo : Radio-Canada / Philippe Leblanc

    Une année scolaire qui n'a pas encore commencé

    Dans le quartier populaire de Cité André à Port-au-Prince, Naëlton Jean-Pierre, un jeune de 19 ans, enfourche une moto à 9 h le matin pour aller sillonner le labyrinthe d'allées de pierres et de béton. Il jouera plus tard aux dominos avec ses amis, mais pas question de jouer au soccer depuis qu'il est tombé et qu’il s'est blessé.

    Un jeune homme est assis sur sa moto.

    Naëlton Jean-Pierre ne sait quand il pourra retourner à l'école.

    Photo : Radio-Canada / Philippe Leblanc

    Naëlton a toutes ses journées à lui depuis la fin de juin. Il n'est pas retourné à l'école depuis cette date et n'a pas encore pu commencer sa 9e année.

    J'aurais aimé retourner à l'école, explique-t-il en créole avec sa petite voix et son air gêné. J'aurais aimé continuer d'apprendre pour pouvoir aider mes parents éventuellement s'ils devenaient malades et qu'ils avaient besoin d'argent.

    La mère de Naëlton lui demande de faire de petits travaux pour l'aider puisqu'il reste à la maison. Chaque jour, il attache quatre gros bidons à sa moto et descend chercher de l'eau pour que sa famille puisse se laver. Il doit faire près de dix minutes de route.

    La famille Jean-Pierre à Haïti.

    La famille Jean-Pierre

    Photo : Radio-Canada / Philippe Leblanc

    Ses trois frères et soeurs non plus ne peuvent pas aller en classe. Armstrong a 21 ans, Naëly 17 ans et Danica 10 ans. Les allées de Cité André sont pleines de jeunes comme eux qui ne prennent pas le chemin de l'école.

    Si des jeunes ne vont pas à l'école, qu'ils sont toujours ensemble et qu'ils n'ont rien à faire, ils sont plus à risque de commencer à se tourner vers des mauvaises influences et faire des petits crimes.

    Wadler Jean-Pierre, le père de Naëlton

    De lourdes conséquences à long terme

    Vladimir Rameau est le directeur du lycée de La Saline, un bidonville de Port-au-Prince, repaire de criminels armés, où au moins 26 personnes ont été mutilées et brûlées lors d'un massacre perpétré par des gangs l'an dernier. L'établissement n'a été ouvert que trois mois dans la dernière année.

    À long, à moyen et à court terme, il y a des conséquences néfastes sur l'avenir du pays. Pas seulement pour les jeunes, sur l'avenir du pays entier parce qu'on dit : jeune aujourd'hui et dirigeant demain, jeune aujourd'hui, et responsable demain.

    Vladimir Rameau, directeur du lycée de La Saline

    Vladimir Rameau accorde une entrevue en compagnie de Carlo Duperval, coordonnateur du district scolaire Varreux 1 et 2, qui englobe les bidonvilles de La Saline et Cité Soleil. Ils refusent de se faire prendre en photo, car ils ont peur de représailles criminelles.

    Ils se désolent du cul-de-sac dans lequel président et groupes d'opposition sont engagés. Selon eux, la crise détériore davantage le système scolaire négligé et sous-financé depuis les années 80.

    Des adolescents s'accotent sur un mur de béton.

    Des adolescents à Cité André

    Photo : Radio-Canada / Philippe Leblanc

    Un ministre de l'Éducation aussi responsable de la Sécurité publique

    Carlo Duperval va plus loin et dénonce le fait que le ministre de l'Éducation soit aussi responsable de la police du pays depuis le 24 septembre dernier. Ce sont deux rôles incompatibles, selon lui, surtout en temps de crise.

    Le pays est bloqué, certes, mais quand on a un ministre de l'Éducation nationale qui est aussi ministre de l'Intérieur et des Collectivités intérieures et qu'on entend qu'il a envoyé un groupe de bandits habillés en policiers pour faire des réprimandes ou pour tuer des gens, ça fait mal, dit-il. Est-ce qu'on peut attendre quelque chose de ce ministre-là? Est-ce qu'on peut s'attendre à ce qu'il nous dise qu'il faut penser aux enfants et à l'école? On ne peut pas.

    Naëlton Jean-Pierre, lui, n'a aucune idée du moment où il pourra enfin entamer sa 9e année scolaire. Son père, qui est chauffeur de taxi et ne gagne presque plus d'argent en raison de la paralysie du pays, n'a pas l'argent pour payer les 210 $ de frais de scolarité pour le moment.

    Les manifestants ont encore brûlé un autobus jeudi. Il y a des endroits qui ne sont pas sécuritaires. Il y a encore des barricades à certains endroits. On va reprendre l'école quand? Juste en janvier? J'espère pouvoir faire mon année scolaire.

    Naëlton Jean-Pierre

    Le directeur de lycée Vladimir Rameau affirme qu'il sera prêt à rouvrir les portes de son établissement dès que le gouvernement l'aura ordonné. C'est au président de décider quand les jeunes reprendront le chemin de l'école, selon lui.

    Notre envoyé spécial Philippe Leblanc est en Haïti toute la semaine pour rendre compte de la situation sur le terrain alors que le pays traverse une profonde crise.

    Crises politiques

    International