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Immigration : la liste de formations du gouvernement Legault pleine d’incohérences

Cette liste est au cœur d'un vif débat entre le gouvernement, le milieu des affaires et les universités.

Une capture d'un magazine.

Les sciences domestiques étaient notamment enseignées aux jeunes filles à l'Université Laval il y a plusieurs décennies. Ce programme fait partie de la liste des domaines de formation accessible au Programme de l'expérience québécoise (PEQ).

Photo : Archives de l'Université Laval

Romain Schué
Alexandre Duval

Programmes inexistants, diplômes offerts seulement aux citoyens canadiens ou terminologies qui ont changé depuis des années : la liste des domaines de formation désormais accessibles au Programme de l’expérience québécoise (PEQ) est truffée d’incohérences.

Dans cette énumération comprenant 218 formations (Nouvelle fenêtre) pour le volet des diplômés québécois, on trouve notamment le Bac en sciences domestiques. Quel est ce programme et quelles sont les écoles ou les universités qui le proposent? Impossible de trouver la moindre trace, récente, de ce programme.

En remontant à travers le temps, on s’aperçoit que cette formation était proposée aux jeunes femmes, au siècle dernier, notamment à l’Université Laval et à l’Université de Sherbrooke.

« Symbole de la résistance du monde universitaire aux idées féministes, les « sciences » domestiques entretiennent les femmes dans leurs rôles de ménagère, de mère et d'épouse d'abord », rapporte-t-on dans un article intitulé « Un parcours inachevé! Les femmes à l’Université », issu de la revue Cap-aux-Diamants.

La situation est semblable pour un autre programme inclus dans la liste, soit le diplôme d’études professionnelles (DEP) en modelage. Il a été officiellement aboli le 27 mars dernier, confirme le ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur (MEES).

Les besoins de main-d’oeuvre dans ce domaine ne justifiaient plus le maintien d’un programme d’études ministériel et [...] aucun élève ne s’y était inscrit au cours des dernières années, indique Bryan Saint-Louis, porte-parole du ministère.

Cette réponse a de quoi étonner, puisque le but avoué de cette réforme est de répondre aux besoins du marché du travail, a expliqué cette semaine le ministre de l'Immigration, Simon Jolin-Barrette.

Le leader parlementaire du gouvernement et ministre de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration, Simon Jolin-Barrette.

Le leader parlementaire du gouvernement et ministre de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration, Simon Jolin-Barrette.

Photo : Ivanoh Demers

Des programmes non offerts aux étrangers

Alors qu’il n’y avait aucune restriction de ce type par le passé, seuls les candidats détenant maintenant un diplôme ou ayant travaillé au Québec dans un domaine défini par le ministère de l'Immigration peuvent désormais postuler au PEQ, une voie rapide vers l’immigration permanente. Après un vif débat, une clause de droits acquis a cependant été finalement promise pour les personnes vivant déjà dans la province.

Deux listes ont ainsi été publiées, l’une avec des domaines de formation visant les étudiants étrangers, l’autre concernant les « emplois en demande », pour les travailleurs temporaires.

Dans ces documents, on trouve également des formations qui ne peuvent pas être suivies par des étudiants étrangers. C’est le cas par exemple des doctorats de premier cycle en médecine vétérinaire, médecine dentaire et optométrie, proposés par l’Université de Montréal.

Ces programmes ne sont pas offerts aux étudiants internationaux. Il en a toujours été ainsi. Ce sont des programmes excessivement contingentés, c’est ce qui explique cette décision, indique Geneviève O'Meara, porte-parole de l'université, tout en précisant que des étudiants internationaux qui ont pu déjà obtenir leur diplôme dans leur pays d'origine peuvent néanmoins intégrer la Faculté de médecine, pour y faire par exemple « de la recherche » ou suivre « d'autres programmes ».

La liste publiée contient effectivement des ambiguïtés et nos étudiants nous en parlent et nous questionnent.

Geneviève O'Meara, porte-parole de l'Université de Montréal

Par ailleurs, très peu d’étudiants étrangers en médecine sont admissibles au PEQ. Chaque année, seuls cinq étudiants de nationalité étrangère peuvent étudier en médecine au Québec, selon le ministère de la Santé et des Services sociaux, qui fixe ce contingent.

Une liste.

Cette liste comprend 218 formations admissibles au Programme de l'expérience québécoise (PEQ).

Photo : Radio-Canada

Peu d’étudiants étrangers admissibles

Une situation semblable se dessine pour le domaine de la pharmacie, qui figure aussi sur la liste du ministre Jolin-Barrette. Le doctorat de premier cycle, qui mène à la profession de pharmacien, est un programme contingenté dans les universités québécoises, ce qui signifie que les places sont limitées.

Or, à l’Université Laval par exemple, les critères d’admission sont clairs : les candidats de l’étranger sont les derniers à pouvoir intégrer le programme. La priorité est accordée aux candidats québécois, suivis des candidats d’autres provinces canadiennes.

Par ailleurs, l’accès au PEQ serait possible, selon cette liste, aux personnes ayant soit un bac ou une maîtrise en ergothérapie. Or, depuis 2009, il faut suivre un continuum bac-maîtrise, aboutissant à une maîtrise professionnelle, afin d’exercer la profession d’ergothérapeute.

Toujours dans le domaine de la santé, le bac en « périnalité » semble être une erreur orthographique. En partant du principe que le ministère de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration (MIFI) évoque la « périnatalité », on remarque qu’une telle dénomination n’est pas proposée dans les programmes universitaires de la province.

On retrouve cependant un programme court de premier cycle en soins infirmiers en périnatalité à l’UQAR, mais un tel cursus n’est pas admissible au PEQ.

Des changements de nom

La maîtrise en génie des pâtes et papiers n’existe plus sous cette appellation depuis 2010. Cette formation de l'Université du Québec à Trois-Rivières, qui voulait « élargir le bassin de candidats », se nomme maîtrise en sciences et génie des matériaux lignocellulosiques.

La maîtrise en santé communautaire et épidémiologie, que l’on trouvait à l’Université de Montréal et à l’Université Laval, est quant à elle désormais appelée maîtrise en santé publique. Ce changement est en vigueur depuis 2014 à l’Université de Montréal et depuis 2016 à l’Université Laval.

Un DEP trop court

Le ministre Jolin-Barrette s’est également vanté, avec cette réforme, d’élargir l’accès au PEQ, en ouvrant les portes aux détenteurs d’un diplôme d’études professionnelles (DEP) d’au moins 900 heures, contre 1800 par le passé.

D’après un décompte de Radio-Canada, au moins une vingtaine de DEP de la liste sont effectivement d’une durée de moins de 1800 heures. Mais, l’un d’entre eux n’atteint pas le seuil minimal fixé : le DEP en assistance à la personne à domicile.

En réalité, l’intitulé de ce programme n’existe plus, révèle le MEES. Depuis 2017, ce DEP menant au métier de préposé aux bénéficiaires se nomme plutôt « assistance à la personne en établissement et à domicile » et sa durée de formation n’est que de 870 heures.

Les étudiants étrangers diplômés de ce programme n’auront donc pas le minimum de 900 heures pour être sélectionnés dans le PEQ.

Or, de nombreux établissements de santé à travers le Québec se sont plaints, ces dernières années, d’avoir de la difficulté à pourvoir ce type de poste, notamment dans les établissements de soins pour aînés.

Jean Boulet qui parle devant un lutrin.

Le ministère du Travail, de l'Emploi et de la Solidarité sociale, dirigé par Jean Boulet, a précisé ne pas être à l'origine de ces listes publiées par le ministère de l'Immigration, de la Francisation et de l'Intégration.

Photo : Radio-Canada

Des listes inspirées par un rapport du ministère du Travail

Comment ces listes ont-elles été établies?

La réforme qui est proposée par Simon Jolin-Barrette n'invente rien, avait lancé le premier ministre Legault, en évoquant une collaboration avec le ministre « Jean Boulet » et des listes qui seront révisées annuellement.

Le MIFI s’est en réalité inspiré de l’édition 2018 d’un rapport publié annuellement par le ministère du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale (MTESS), intitulé « État d’équilibre du marché du travail ». Ce rapport établit un diagnostic de 500 professions, en notant celles en déficit, en équilibre ou en surplus, en reprenant des informations remontant jusqu’à 2017.

Selon le MTESS, ce dernier n’a nullement participé directement à l’élaboration de ces énumérations faites par le MIFI.

L’utilisation [du rapport] qui en est faite [...] ne relève pas du MTESS, et n’est convenue ni avec le ministère ni avec la Commission des partenaires du marché du travail [qui participe à la rédaction de ce rapport], a précisé Catherine Poulin, porte-parole du MTESS.

Un rapport pour analyser « l’offre et la demande »

« Le but premier » de ce document « est d’établir, pour chacune des 500 professions de la Classification nationale des professions (CNP), l’état d’équilibre actuel (2018) et futur (2021) entre l’offre et la demande, soit la main-d’oeuvre disponible et les besoins de main-d’œuvre des entreprises, et ce, pour chaque région administrative du Québec. » Cette publication a pour but d’informer « les différents acteurs du marché du travail afin de les soutenir dans la prise de décisions éclairées et, ainsi, contribuer à l’adéquation formation-compétences-emploi », indique le MTESS. 

Le journalisme présent, bien qu’en « surplus »

À travers cette liste des domaines de formation permettant l’accès au PEQ, on retrouve aussi le bac en communications et journalisme.

Pourtant, alors que les salles de rédaction ont connu de nombreuses coupes ces dernières années, le journalisme ne figure pas parmi les professions recherchées par le ministère du Travail et de l’Emploi (MTESS), qui évoque un « surplus » de journalistes dans l’ensemble du Québec.

Par ailleurs, il y a également des incohérences entre les deux listes visant le PEQ. Alors que les personnes ayant travaillé comme techniciens en comptabilité peuvent avoir accès à ce programme, cette même formation n’est pas incluse dans la liste des domaines de formation.

Seul le niveau bac est mentionné en ce qui concerne la comptabilité et l’administration, bien que le secteur des services administratifs soit, selon un récent rapport de l’Institut de la statistique du Québec, l’un des plus touchés par la pénurie de main-d’oeuvre (6 % de postes vacants au deuxième trimestre 2019).

Legault ouvert à des changements

Alors que le MIFI n'a pas répondu aux demandes de Radio-Canada, le premier ministre Legault a reconnu vendredi après-midi, au cours d'un déplacement dans le Nord-du-Québec, que des ajustements pourraient avoir lieu.

Est-ce qu’il y a des formations qu’il faudrait enlever? C’est possible.

François Legault, premier ministre du Québec

Je pense que ce qui est important, c’est que toutes les formations, que ce soit les DEP au secondaire, DEC au cégep, ou des bacs, maîtrises ou doctorats, que tous les programmes où il y a des besoins sur le marché du travail soient sur la liste, a-t-il précisé, sans commenter néanmoins précisément les incohérences relevées.

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