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analyse

En Europe de l’Est, un 30e anniversaire sans joie, malgré des avancées extraordinaires

Un pan du mur s'effondre.

(Archives) Des gens du côté ouest se massent le long du mur en novembre 1989, sous l’œil des soldats de Berlin-Est..

Photo : afp via getty images / GERARD MALIE

François Brousseau

Le 30e anniversaire de la chute du mur de Berlin est vécu très diversement – et plutôt sans joie – dans plusieurs pays de l’ancien « bloc communiste ». Les reportages de nos collègues, en Allemagne de l’Est, en Roumanie et aussi en ex-Yougoslavie, qui n’était pas formellement dans le bloc, montrent la diversité des situations et des perceptions, 30 ans plus tard.

Il y a dans l’air une certaine dose d’amertume, et même de révolte contre l’état actuel des choses. Certains de ces pays continuent de connaître l’exode de leur jeune population. Dans plusieurs de ces pays devenus démocratiques, les scores des formations populistes montent en flèche. C’est vrai en Allemagne, mais aussi en Pologne ou en Hongrie, où ces partis sont même arrivés au pouvoir.

1989-2019 : un boom remarquable

Tout cela – il faut le dire – malgré 30 années qui ont tout de même représenté, pour les Polonais, les Allemands de l’Est, les Hongrois, les Tchèques… et même pour les Roumains ou les Bulgares, une libération par rapport à la situation de 1989. Des pays qui étaient jusque-là, à l’exception de la Yougoslavie, sous la coupe de l’Union soviétique, qui leur imposait le système de parti unique.

Dans les années qui ont suivi 1989, l’apprentissage de la liberté était plutôt bien vécu. Liberté nationale d’abord, pour des pays comme la Pologne et la Hongrie, où l’on avait beaucoup souffert de la domination soviétique.

Liberté individuelle aussi, parce que ces pays-là – à différents degrés, le pire étant peut-être l’Allemagne de l’Est avec la sinistre Stasi – étaient, peu ou prou, des États policiers.

Sur le plan économique, la libération politique a aussi entraîné des progrès remarquables. En un quart de siècle, le niveau de vie a monté en flèche. En 1990, un pays comme la Pologne avait un PIB annuel par habitant d’environ 1500 $ US. Aujourd’hui, c’est 12 fois plus!

De la grisaille à la consommation de masse

Pour qui – j’en suis – a pu voir Varsovie, Prague ou Budapest à la fin de l’époque communiste, c’est une véritable métamorphose, loin de l’austérité et de la grisaille de toute une époque.

La plupart de ces pays – pas tous – ont aujourd’hui rejoint le « premier monde » : un rattrapage extraordinaire. À Varsovie, Budapest ou Prague, en 2019, vous êtes dans le monde occidental développé. Ils ont découvert la consommation de masse, avec ses beautés et ses vulgarités.

Chose certaine : la grande majorité des habitants de ces pays, matériellement parlant, vivent beaucoup mieux qu’en 1989, année de la chute du mur.

Wolf Biermann, auteur-compositeur-interprète allemand, ex-dissident célèbre de l’Allemagne de l’Est (déchu de sa nationalité en 1976), vient de déclarer au quotidien Le Monde (édition du 8 novembre 2019) : « Aujourd’hui, les Allemands de l’Est vont fondamentalement beaucoup mieux qu’à l’époque de la RDA. Et je ne dis pas ça seulement parce qu’ils ont gagné la liberté, mais aussi par rapport aux conditions matérielles. »

Jaroslaw Kaczynski parle à ses partisans lors d'un rassemblement politique.

Jaroslaw Kaczynski, du parti Droit et Justice, vient d’être reporté au pouvoir en Pologne, avec plus de 40 % des voix.

Photo : Getty Images / Sean Gallup

Malgré tout, la défiance et la déception...

Alors pourquoi, aujourd’hui, cette défiance? Pourquoi cette faible participation aux élections, la percée des partis populistes, la montée d’une certaine xénophobie, le recul de l’État libéral, le ressentiment anti-occidental?

Une extase ne peut durer indéfiniment. Après les vertiges de la liberté nouvelle, on retombe forcément. Il y a des tensions Est-Ouest, comme en Allemagne. Malgré le progrès matériel pour la majorité des individus, ce progrès reste variable selon les pays et les régions. Les Balkans « yougo-roumano-bulgares » ont moins profité, par exemple, que la Pologne ou la République tchèque.

Il y a aussi un sentiment de perte, une nostalgie qui est parfois de l’amnésie. Par exemple, pour les plus âgés, la nostalgie d’un passé idéalisé malgré ses aspects tyranniques. Il y a les complexes rétrospectifs de ceux qui n’avaient pas combattu la dictature par rapport à ceux qui avaient osé le faire.

Il y a la question des inégalités – avec une nouvelle classe de super-riches, parfois issue de l’ancienne nomenklatura recyclée – vécue comme l’injustice suprême, et qui suscite bien des rancœurs. C’est particulièrement flagrant en République tchèque et en Hongrie avec le détournement des fonds européens par de grands entrepreneurs agricoles, amis du régime.

Le malaise et la déception n’ont pas qu’un fondement économique. Le populisme peut percer aujourd’hui dans des régions au demeurant prospères.

Parmi la population des campagnes, plus nationaliste, plus traditionaliste, plus attachée à la famille, il y a un sentiment de rejet à l'égard des élites urbaines, plus éduquées, plus ouvertes sur le monde, qui s’en flattent et qui regardent souvent avec dédain, et même avec mépris, leurs compatriotes de l’arrière-pays.

Les campagnes en Hongrie ou en Pologne ne sont pas misérables. Elles ont beaucoup profité, sur le plan des infrastructures, des subventions européennes (les autoroutes polonaises sont très bonnes).

Le reportage de Yanik Dumont-Baron en ex-RDA évoquait un sondage dans lequel 80 % des personnes interrogées déclaraient la situation économique « bonne ». Mais, du même souffle, 70 % des répondants se disaient déconsidérés, se trouvant citoyens de seconde zone par rapport aux Allemands de l'Ouest.

Au-delà de l’économie ou du niveau de vie, il y a une défiance du pays profond envers les gens des villes, les gens de l’Ouest. Envers les valeurs libérales, parfois décrites – on l’entend beaucoup dans la Pologne catholique, qui vient en octobre de reporter la droite nationaliste au pouvoir – comme « décadentes », cosmopolites, importées, « antinationales » avec l’avortement, le divorce, la liberté sexuelle, etc.

Un homme porte un drapeau allemand sur ses épaules, en regardant des politiciens qui font des discours sur une estrade.

Le parti d'extrême droite Alternative für Deutschland (AfD) est arrivé deuxième aux élections régionales de septembre, avec 28 % des voix.

Photo : Reuters / Hannibal Hanschke

Un terreau pour le populisme

Ce qui donne, dans plusieurs de ces pays, l’émergence de forces politiques « populistes ».

L’AfD en Allemagne (Alternative für Deutschland) était un parti qui, à l’origine, se disait « anti-euro » et anti-monnaie commune, mais qui a ratissé plus large en devenant un parti explicitement anti-migrants et eurosceptique. L’AfD vient de connaître des succès régionaux, avec parfois un quart des suffrages, dans des lands de l’ancienne Allemagne de l’Est.

Dans d’autres pays de la région, des forces similaires ont carrément conquis le pouvoir. Dans les années 2010, à Varsovie comme à Budapest, elles ont été élues et réélues. Avec Viktor Orban (et son parti FIDESZ, l’Union civique) en Hongrie, ou Jaroslaw Kaczynski (et son parti Droit et Justice, le PiS), qui vient d’être reporté au pouvoir en Pologne, avec plus de 40 % des voix.

Ce qui, après l’extraordinaire percée démocratique de 1989, donne l’impression d’une régression. Et aussi, à Bruxelles, vu de l’Ouest, d’une ingratitude dans des États qui ont été, après tout, libérés, intégrés (OTAN, Union européenne), soutenus économiquement à coups de dizaines de milliards. Mais dont une fraction importante, aujourd’hui, rejette le modèle occidental et n’a pas envie de dire « merci ».

Viktor Orban debout devant un podium, des drapeaux hongrois en arrière plan.

Le premier ministre hongrois, Viktor Orban

Photo : Reuters / Bernadett Szabo

Le cas hongrois

Le pays qui est allé le plus loin dans ce rejet du modèle libéral, dans la subversion des institutions pluralistes au profit d’un seul parti, c’est la Hongrie.

Avec la manipulation des cartes électorales (comme le font les républicains aux États-Unis), la mise au pas des autorités indépendantes, les nominations partisanes dans la culture et l’éducation, l’épuration de la haute fonction publique, de la justice, les copains du régime placés à la tête de l’économie, la quasi-élimination des journaux indépendants, etc.

Dans d’autres pays de la région, la tendance est moins poussée.

En Pologne, l’opposition reste vivante et mobilisée. La mainmise autoritaire des appareils d’État par le parti dominant est moins accusée qu’en Hongrie. Le score du parti principal est inférieur (il fait 40 ou 42 %, comparativement à 50 ou 55 %).

En Pologne, hormis la télé publique devenue propagandiste, il existe encore de vrais médias indépendants. Il y a une société civile mobilisée, en particulier dans les grandes villes, gouvernées par des forces libérales.

Donc, la partie n’est pas terminée. Mais c’est un grand paradoxe que de voir, en 2019 – en particulier en Pologne et en Hongrie, à l’avant-garde des luttes pour la libération entre 1956 et 1989 – retomber aujourd’hui dans l’autoritarisme, après l’avoir tellement combattu.

Avec des opinions publiques souvent coupées en deux, à 50-50, sur les grandes questions fondamentales de la démocratie, du libéralisme, de la modernité.

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