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Électricité : pourquoi Doug Ford ne réussit-il pas à réduire votre facture?

Une petite main d'enfant est tendue vers l'interrupteur, qui permettra d'éteindre la lumière.

Selon plusieurs analyses, le prix élevé de l'électricité en Ontario n'est pas dû à une seule politique, mais à une succession de mauvaises décisions depuis des décennies.

Photo : Radio-Canada

Rozenn Nicolle

Dans un rapport publié début novembre (Nouvelle fenêtre), l’Institut Fraser dénonce l’échec du gouvernement de Doug Ford à respecter sa promesse électorale de baisser le coût de l’électricité en Ontario. Mais les progressistes-conservateurs ne sont pas les seuls à blâmer. Si les Ontariens payent leur électricité plus chère que partout ailleurs au pays, c’est aussi dû à une succession de décisions politiques prises au cours des dernières décennies.

Selon le rapport intitulé « Les politiques du gouvernement de l’Ontario sur l’électricité 2018-2019 : comment elles échouent et comment les réparer », le prix de l’électricité pour les résidents de l’Ontario a globalement augmenté de 5 % entre juin 2018, date de l’arrivée de Doug Ford à Queen’s Park, et juin 2019, soit un an plus tard.

Tableau de hausse du prix de l'électricité en Ontario entre juin 2018 et juin 2019.

Le coût de l'électricité a augmenté de 5 % pour les clients résidentiels au cours de la première année au pouvoir du premier ministre ontarien Doug Ford.

Photo : Radio-Canada / Camile Gauthier

Et l’augmentation est encore plus importante pour les entreprises de la province qui ont vu leur facture gonfler pour certaines de 15 % en une année.

En moyenne, pour les clients résidentiels, la facture est 22 % plus élevée que pour le reste du Canada, explique Kenneth Green, président des études sur l'énergie et l'environnement à l'Institut Fraser.

Pour les entreprises, la situation est encore plus flagrante : les grands consommateurs payent 65 % plus cher qu’ailleurs au pays, dit-il.

Tableau comparatif des tarifs du kilowattheure pour les clients industriels en 2019. À Toronto, le tarif est de 13,23 cents, à Ottawa, il est de 12,56 cents, à Montréal il est de 5,66 cents, à Vancouver il est de 6,36 cents et au Canada, hors Ontario, il est de 7,82 cents.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

En Ontario, les grands clients industriels payent environ 65 % plus cher leur électricité qu'ailleurs au Canada.

Photo : Radio-Canada / Camile Gauthier

Après avoir promis pendant la campagne qu'il ferait baisser les tarifs de 12 % et après un an à la tête de la province, Doug Ford n’a toujours pas respecté ses engagements, malgré l'abolition de la Loi sur les énergies vertes et l’annulation de 758 contrats d'énergie renouvelable.

À qui la faute ?

Si l’Institut Fraser dénonce l’échec du gouvernement actuel à tenir ses promesses, ce n’est pourtant pas seulement les progressistes-conservateurs qu’il blâme.

Les responsables politiques en Ontario ont pris de mauvaises décisions au cours des dernières années, résume la première phrase du rapport. La raison pour laquelle ces prix sont si élevés, c’est à cause d’une partie de la facture d’électricité qui s’appelle le rajustement global, complète Kenneth Green.

D’après l’analyse de l’Institut Fraser, le rajustement global est la première cause du problème. Son montant a explosé au cours de la dernière décennie. Rien qu’en un an, entre juin 2018 et juin 2019, il a augmenté de 13 %.

Évolution des prix du rajustement global entre 2014 et 2018.

Entre 2014 et 2017, le coût du rajustement global a presque doublé.

Photo : Radio-Canada / Camile Gauthier

Qu’est-ce que le rajustement global ?

Sur la facture d’électricité d’un client résidentiel, apparaissent plusieurs frais. On a d’une part, le coût du produit, l’électricité elle-même, et les coûts associés comme le transport ou la régulation. Le tout forme la facture d’énergie globale.

Si l’on décompose un peu plus… Le coût du produit est composé de deux éléments : le prix de gros (le prix horaire de l'énergie en Ontario, ou encore le prix courant) et le rajustement global.

Sur les factures des particuliers, le coût du produit est présenté dans son ensemble, alors que sur les factures des industriels, le coût du produit est décomposé. Tous les consommateurs d’électricité en Ontario payent ces deux parties.

Ces frais appelés « rajustement global » sont apparus en 2009, sous le gouvernement libéral de Dalton McGuinty qui a adopté la Loi de 2009 sur l’énergie verte. La pierre angulaire de cette législation était, entre autres, de développer les énergies renouvelables notamment à travers des programmes de tarifs de rachat garantis (TRG).

Ces TRG sont des contrats à long terme négociés avec des producteurs d’énergie verte (solaire, éolien, bioénergie) à des prix bien au-dessus de ceux du marché, et c’est un peu cette perte jugée démesurée qui est dénoncée aujourd’hui.

Même si la loi a été abolie en 2018, le rajustement global existe toujours pour aider à financer ces énergies, mais aussi des politiques de conservation ou encore l’entretien des infrastructures et ce rajustement global représente une grande part du montant total des factures d’électricité des Ontariens.

Le coût de l’électricité en Ontario expliqué en trois décisions politiques

Pour le professeur invité au département des sciences économiques de l’Université d’Ottawa, Jean-Thomas Bernard, on peut souligner le rôle de trois facteurs dans la grande disparité entre les prix de l’électricité en Ontario par rapport au reste du Canada.

1. Les coûts du nucléaire

En Ontario, dès les années 1950-1960, on a misé sur le nucléaire pour produire de l’électricité, rappelle M. Bernard. Aujourd'hui encore, environ 60 % de l’électricité en Ontario provient du nucléaire. Mais la construction des centrales a été très coûteuse.

On a eu d’énormes dépassements de coûts, poursuit l’expert. À titre d’exemple, la centrale de Darlington avait comme coût initial 3,4 milliards de dollars à la fin des années 1970. Entre l’inflation, plusieurs années d’audiences publiques et de comités gouvernementaux retardant le projet et les frais de taux d’intérêt, la construction de la centrale a finalement coûté 14,4 milliards.

Une turbine à vapeur.

La centrale nucléaire de Darlington, à Courtice, en Ontario, le 30 octobre 2014

Photo : La Presse canadienne / Frank Gunn

Et ces centrales ont vieilli plus vite que prévu.

On pensait qu’elles dureraient peut-être 30-35 ans avant d’être rénovées, mais malheureusement, après 25 ans, elles ont montré des signes de vieillissement prématurés et il a fallu les remettre à niveau.

Jean-Thomas Bernard, professeur d’économie à l’Université d’Ottawa

Dans ces cas-là, il faut répartir le coût sur de plus petites périodes que ce qui était anticipé, explique le professeur.

2. La déréglementation

L’autre facteur qui a contribuer à l'accroissement des prix de l’électricité en Ontario, c’est la déréglementation, entrée en vigueur en mai 2002, selon M. Bernard : On avait des sociétés publiques qui avaient des difficultés à contrôler leurs coûts, donc on pensait qu’en introduisant de la concurrence, ça amènerait un meilleur contrôle des coûts.

Mais cette année-là, la chaleur inhabituelle du mois de septembre combinée à des problèmes d'approvisionnement en électricité depuis plusieurs années, ont fait presque doubler les tarifs, créant le mécontentement des consommateurs. En vue des élections de l’année suivante, le gouvernement progressiste-conservateur de Ernie Eves a donc fait marche arrière et gelé les prix.

Jean-Thomas Bernard, professeur au département de Sciences économiques à l'Université d'Ottawa.

Jean-Thomas Bernard, professeur au département de Sciences économiques à l'Université d'Ottawa.

Photo : Radio-Canada

Ça a empêché certains investissements de se réaliser, ça a amené le gouvernement à jouer un rôle plus important dans la planification des équipements de production en Ontario, explique Jean-Thomas Bernard.

3. La Loi de 2009 sur l’énergie verte

Enfin, le troisième facteur selon l’expert en politiques énergétiques, est la Loi sur l’énergie verte de M. McGuinty, adoptée en 2009 et qui a, comme expliqué plus haut, introduit le rajustement global.

En dopant les tarifs de l’énergie solaire, M. McGuinty espérait faire naître une industrie manufacturière dans ce domaine et créer de l’emploi. Mais l’arrivée de la Chine sur ce marché à des prix compétitifs a vite compliqué les ambitions du premier ministre libéral.

Ça n’a pas donné de résultat et ça a généré des coûts d’électricité très élevés, résume Jean-Thomas Bernard.

Comment rendre l’électricité plus abordable aujourd’hui?

Ce que l’on peut faire, à ce stade, c’est renégocier les contrats, lance Kenneth Green de l’Institut Fraser. À eux seuls, l’énergie solaire et les générateurs de bioénergie forment 15 % du rajustement global, tout en ne produisant que 3 % de l’électricité ontarienne. C’est donc sur les accords avec les producteurs de ces deux types d’énergie qu’il faudrait consacrer les efforts de renégociation, dit le rapport.

Ça ne peut pas venir de l’exécutif, mais le pouvoir législatif peut amender ou annuler des contrats.

Kenneth Green, président des études sur l'énergie et l'environnement, Institut Fraser

On parle de contrats qui ont été signés et il y a des décisions d’investissements qui ont été faits suite à ces contrats signés, répond de façon plus pessimiste Jean-Thomas Bernard.

Je pense que les politiciens qui se promènent avec des lunettes roses à l’égard des prix de l’électricité en Ontario, on doit leur manifester beaucoup de scepticisme.

Jean-Thomas Bernard, professeur d’économie à l’Université d’Ottawa

C’est idiot de casser les contrats et ne pas payer, rétorque l’ancienne commissaire à l’environnement de l’Ontario Dianne Saxe. Si on casse un contrat, on doit payer toutes les pertes, donc on ne gagne rien!

Selon elle, ne voir le prix de l’électricité que par le montant d’une facture est trop réducteur. Dans son rapport, l’Institut Fraser ne prend pas en compte, par exemple, le prix de la pollution ni la durabilité à long terme des énergies vertes, ce qui fausse totalement leur analyse, selon Mme Saxe.

Après l’expiration des contrats en vigueur, les énergies solaire et éolienne pourront continuer à fournir de l’énergie à des coûts beaucoup plus faibles, notait un rapport du Commissariat de l’environnement de l’Ontario en 2018.

Diane Saxe répond au micro de Radio-Canada à l'intérieur du bâtiment de l'Assemblée législative de l'Ontario.

Diane Saxe a déposé le 27 mars son dernier rapport en tant que commissaire à l'environnement de l'Ontario.

Photo : Radio-Canada / Matéo Garcia-Tremblay

Ce que j’ai montré dans mes rapports précédents, c’est que les gens vivent dans des maisons qui ne sont pas du tout écoénergétiques, rappelle-t-elle, mentionnant que le gouvernement Ford a coupé dans des programmes incitant la construction de maisons à faible consommation d’énergie.

Les Ontariens devraient payer moins parce qu’ils consomment moins d’électricité, et non pas payer moins en consommant beaucoup d’électricité.

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Toronto

Énergie