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Combattre la désinformation un élève à la fois

Des enseignants sentent le besoin de mieux outiller leurs élèves contre l’émergence du phénomène des fausses nouvelles.

Un enseignant pointe un tableau blanc.

À l’ère du numérique, des professeurs sentent l'urgence d'aider les jeunes à mieux comprendre les médias.

Photo : Radio-Canada

Alexis De Lancer

L’accès à l’information atteint des sommets inégalés, mais jamais les citoyens n’ont eu autant de difficulté à s’y retrouver. Un problème auquel l'enseignant Nicolas Ouellet a décidé de s'attaquer.

Il faut outiller nos jeunes pour qu’ils comprennent dans quel univers médiatique ils se retrouvent, lance le professeur à l'École d'éducation internationale McMasterville.

De plus en plus d’écoles secondaires publiques sentent le besoin d’offrir des cours d’éducation aux médias. Mais au Québec, ce type de cours ne peut qu’être optionnel, puisqu’il ne figure pas en tant que cours obligatoire au programme d’enseignement secondaire du ministère de l’Éducation.

Une erreur, selon Nicolas Ouellet, qui enseigne l’univers social dans le réseau public.

Il en va de l'avenir de notre démocratie. Ce n'est pas quelque chose à prendre à la légère.

Nicolas Ouellet, enseignant, École d'éducation internationale McMasterville
Nicolas Ouellet.

L'enseignant Nicolas Ouellet a mis sur pied de sa propre initiative un cours d'éducation aux médias.

Photo : Radio-Canada

M. Ouellet enseigne depuis une vingtaine d’années. Il voit venir depuis longtemps la nécessité d’aborder davantage la question des médias dans le cadre de ses cours d’univers social (histoire et géographie).

En 2016, les astres ont commencé à s’aligner. L’arrivée de Donald Trump à la présidence des États-Unis a soudainement braqué les projecteurs sur la notion de fausses nouvelles.

J’en suis venu à me dire : "on a un cours à créer dans lequel on va pouvoir parler de l’enjeu des fausses nouvelles, de la désinformation, de la propagande", se souvient-il.

À temps perdu, même pendant ses vacances, il bâtit alors de toutes pièces un cours baptisé « Médias et Démocratie ». Il soumet ensuite un synopsis à la direction de son école qui accepte avec enthousiasme l’ajout de ce cours optionnel aux élèves de secondaire 5.

Je ne peux pas laisser partir mes jeunes au cégep et commencer leur vie adulte sans leur avoir parlé de tout ça. J’avais le devoir de le faire, précise-t-il.

Nicolas Ouellet est l’invité des Décrypteurs, émission présentée le vendredi à 20 h sur ICI RDI, en rediffusion le samedi à 11 h 30 et le dimanche à 16 h 30, et sur ICI TOU.TV (Nouvelle fenêtre).

À première vue, le ministère de l’Éducation semble aussi partager ce souci.

En avril dernier, le ministre Jean-François Roberge présentait le cadre de référence de la compétence numérique, un document qui vise à soutenir les démarches pédagogiques (Nouvelle fenêtre) orientées vers l’adaptation au monde numérique. Mais au-delà des principes, il y a un manque de ressources, selon plusieurs enseignants que nous avons consultés.

Philippe Gendreau a aussi forgé seul, il y a 16 ans, un cours destiné à développer un sens critique chez les jeunes face aux médias. J’ai mis sur pied le cours que j’aurais aimé avoir dans la vie, dit-il.

L’éclairage que ce type de cours offre aux élèves devrait être accessible à l’ensemble des écoles, et de façon obligatoire, selon lui. Ça devrait être fondamental dans la pyramide du curriculum, soutient Philippe Gendreau.

Pour moi, le cadre de référence de la compétence numérique, c’est beau, mais c’est bon pour la table à café. Ce n’est pas un outil véritable qui nous fournit des ressources.

Philippe Gendreau, enseignant d’Éthique et médias, École secondaire Ozias-Leduc

Qu’en pensent les élèves?

Trois ans se sont écoulés depuis que Nicolas Ouellet a mis sur pied son cours et, déjà, il dit être capable d’en mesurer l’impact sur les élèves.

Ils sont interpellés, parce qu’ils ne se sont pas posé ces questions-là vraiment. Ce que j’aime, c’est qu’ils disent : "je ne peux plus consommer l’information de la même façon maintenant", explique-t-il.


Marie Lebrun.

Marie Lebrun

Photo : Radio-Canada

Il y a tellement de fausses informations qu’on ne sait plus qui il faut croire et qui il ne faut pas croire. Le cours vient nous montrer quelles ressources sont là pour nous aider.

Marie Lebrun, élève, École d’éducation internationale McMasterville

Sarah Rémillard.

Sarah Rémillard

Photo : Radio-Canada

Vu qu’on a grandi avec ça, on n’a pas été nécessairement outillés parce que nos parents n’avaient pas Facebook. On ne nous a pas appris si Facebook était fiable ou pas.

Sarah Rémillard, élève, École d’éducation internationale McMasterville

Julien Dion.

Julien Dion

Photo : Radio-Canada

On vit dans un monde où l’information se propage très rapidement. Si on n’a pas la conscience que ça peut être une fausse information, ça peut créer une société au complet qui est mal informée.

Julien Dion, élève, École d’éducation internationale McMasterville

Léanne Robichaud.

Léanne Robichaud

Photo : Radio-Canada

Si on raconte n’importe quoi, si on partage n’importe quoi... au final, ça va être quoi la vérité?

Léanne Robichaud, élève, École d’éducation internationale McMasterville

Félix Gélinas.

Félix Gélinas

Photo : Radio-Canada

Notre génération est basée sur les réseaux sociaux et la rapidité [...]. C’est un fléau qui ne fait que se propager. On a de plus en plus de fake news dans nos médias sociaux.

Félix Gélinas, élève, École d’éducation internationale McMasterville

Comment s’enseigne la lutte contre la désinformation?

Comme ce type de cours n’est lié à aucun contenu spécifique de programme d’études, chaque enseignant y va de sa propre recette, mais certains éléments sont incontournables :

  • donner des outils pour identifier et comparer les sources d’informations;
  • cerner le contexte d’une nouvelle;
  • vérifier l’authenticité d’une image;
  • comprendre les questions éthiques liées aux médias;
  • assimiler des notions d’histoire de la propagande;
  • apprendre à protéger ses données personnelles.

Si les ressources fournies par le ministère aux enseignants sont parfois jugées insuffisantes, d’autres organismes viennent à la rescousse.

La Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) offre aux écoles depuis 2017 le programme « 30 secondes avant d'y croire » (Nouvelle fenêtre). L’idée derrière cette initiative est simple : des journalistes se rendent dans les classes pour guider autant les jeunes que leurs enseignants dans le combat contre les fausses nouvelles. Près de 10 000 élèves ont déjà bénéficié de cette formation.

Preuve que l’appétit pour ce type de contenu est grand, lors du passage des Décrypteurs à l’émission Tout le monde en parle dimanche dernier, il a suffi qu’on mentionne ce programme pour que les demandes explosent, affirme Catherine Lafrance, directrice générale de la FPJQ.

En quelques heures à peine, 120 écoles et enseignants ont manifesté leur intérêt pour ces ateliers sur la désinformation, un record, selon Mme Lafrance.

À l'échelle canadienne, le géant Google soutient financièrement un programme similaire baptisé Actufuté (Nouvelle fenêtre), parrainé par l'organisme Civix.

Le cas de la France

En France, plusieurs entreprises de presse d’envergure participent au programme Entre les lignes (Nouvelle fenêtre), qui ressemble grandement à ce qu’offre chez nous la FPJQ.

Là où la différence est plus nette, c’est dans le soutien fourni par l’État aux initiatives de lutte contre la désinformation dans les écoles.

Comme le soulignait récemment le New York Times (Nouvelle fenêtre), l’aide financière du gouvernement français permet annuellement à environ 15 000 enseignants de bénéficier d’une formation publique sur la désinformation en ligne.

Au total, le budget ministériel annuel consacré à ce type de formation frise les 9 millions de dollars.

Pistes de solution pour le Québec

Le professeur devant la classe.

Nicolas Ouellet constate déjà l'impact de son cours sur ses élèves.

Photo : Radio-Canada

En 2017, l’introduction du cours d’éducation financière par le ministre libéral de l'époque, Sébastien Proulx, a forcé l’amputation de moitié des heures de cours prévues dans le programme Monde contemporain, dans le cadre duquel peuvent justement s’insérer des cours sur la désinformation et les médias.

Pour Nicolas Ouellet, il s’agit là du noeud du problème. On n’a pas de véhicule, dit-il. Ça reste des initiatives à gauche et à droite, ce qui n’aura jamais la même portée que de l’inscrire concrètement dans un programme d’étude.

En attendant qu’un cours obligatoire d’éducation aux médias soit formellement inscrit au programme, une solution à plus court terme, selon Philippe Gendreau, pourrait découler de la refonte du cours d’Éthique et culture religieuse (ECR) promise par le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge.

Ce cours, une fois réformé, pourrait alors intégrer officiellement des éléments liés à la désinformation et à l’éducation aux médias.

Mais il s’agit là d’une solution partielle et non d’un idéal. La principale chose pour moi serait [...] de reconnaître une plage horaire dédiée à l’éducation aux médias, conclut M. Gendreau.

Le ministre Jean-François Roberge n’a pas été en mesure de nous accorder une entrevue.

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