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Commission Laurent : la DPJ doit mieux connaître la violence conjugale

Une main de bébé sur un jouet.

Le Regroupement des maisons d'hébergement pour femmes victimes de violence conjugale estime que 10 000 signalements d'enfants auraient été liés à de la violence conjugale au Québec en 2018.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Anne Marie Lecomte

La Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse entendait, mercredi, les responsables du Regroupement des maisons d'hébergement pour femmes victimes de violence conjugale. Un fléau que la DPJ connaît mal, selon elles.

Créé en 1979, le réseau compte 43 maisons pour femmes victimes de violence conjugale. Sur le site Internet du Regroupement, on peut lire que depuis cinq ans, le Regroupement intensifie ses actions auprès de la Protection de la jeunesse pour mieux garantir la protection des enfants, sans compromettre celle des mères victimes de violence conjugale.

Aux commissaires, Louise Riendeau, coordonnatrice des dossiers politiques au sein du Regroupement, a expliqué que, dès 2011, les responsables des maisons d'hébergement avaient demandé au ministère de la Santé et des Services sociaux du Québec de créer un mécanisme pour améliorer la protection des enfants victimes de violence conjugale et favoriser la collaboration entre les diverses instances.

S'en est suivi un comité de travail qui a planché pendant deux ans sur la question. Malheureusement, le rapport est sorti en 2015, en pleine réforme de la santé et des services sociaux, a déploré Mme Riendeau, et il est resté sur les tablettes.

Près de cinq ans plus tard, et malgré d'heureuses initiatives qui ont vu le jour ça et là, les choses sont au même point, selon Louise Riendeau et Chantal Arseneault, présidente du Regroupement.

On demande que la Direction de la protection de la jeunesse soutienne concrètement les mères victimes de violence conjugale et les aide à se protéger et à protéger les enfants.

Chantal Arseneault, présidente du Regroupement des maisons d'hébergement pour femmes victimes de violence conjugale

Mardi, une experte de l’Université McGill avait affirmé à la commission présidée par Régine Laurent que le personnel de la DPJ manquait de formation dans le domaine des traumatismes vécus par les enfants maltraités et négligés.

Mercredi, les responsables du Regroupement ont transmis aux commissaires un message semblable : les intervenants de la DPJ connaissent peu ou mal le phénomène de la violence conjugale.

Une femme assise en salle d'audience parle au micro.

Louise Riendeau travaille depuis 25 ans au Regroupement des maisons d'hébergement pour femmes victimes de violence conjugale.

Photo : Radio-Canada

Un motif de signalement

Depuis 2007, la Loi sur la protection de la jeunesse reconnaît que la violence conjugale est un traumatisme psychologique et qu'elle constitue un motif de signalement. Une étude effectuée peu après avait révélé qu'environ le quart des enfants – dont le signalement avait été retenu par la DPJ – avaient vécu dans un contexte de violence familiale.

Se basant sur cette étude, Chantal Arseneault et Louise Riendeau évaluent que, l'an dernier, 10 000 signalements d'enfants auraient été liés à de la violence conjugale au Québec.

Selon elles, il est donc important que la DPJ s'outille pour bien gérer ces situations difficiles. De la formation de base est nécessaire et, aussi, de la formation en continu. Car même les experts dans le domaine ne parviennent pas à tout comprendre. Ainsi, Louise Riendeau dit travailler depuis 25 ans au Regroupement et, chaque année, elle apprend du nouveau sur le sujet.

C'est une problématique complexe, la violence conjugale. [...] Ça dépasse notre entendement que quelqu'un puisse commettre des gestes de violence conjugale, de contrôle et de domination. Et c'est pas parce qu'on est intervenant qu'on comprend plus pourquoi ça se passe.

Louise Riendeau, Regroupement des maisons pour femmes victimes de violence conjugale

Par exemple, il est difficile de saisir pourquoi une femme qui vit de la violence ne quitte pas sur-le-champ le foyer conjugal. Pour voir clair, le personnel de la DPJ doit comprendre ce qu'est la violence conjugale, quelles conséquences elle entraîne et quels sont les indices permettant de la détecter, dit Mme Riendeau.

De plus, intervenir auprès de femmes et d'enfants qui subissent cette violence comporte son lot de défis et de risques, poursuit-elle; il faut appréhender les conséquences possibles de cette intervention sur la sécurité des membres de cette famille.

Enfin, il faut savoir une chose cruciale : loin de cesser, la violence conjugale va se poursuivre, voire s'intensifier au lendemain d'une rupture.

Pas un risque hypothétique

Quand les intervenantes de maisons d’hébergement font un signalement, le risque que s'ensuivent de mauvais traitements psychologiques n'est pas hypothétique, il est réel, insiste Chantal Arseneault. Et il faut que les intervenants de la DPJ le comprennent : Ça va fort probablement arriver. On ne sait pas quand. Mais ça va arriver.

En protection de la jeunesse, le travail à faire auprès d'enfants victimes de violence conjugale est exigeant et délicat, dit Louise Riendeau, notamment parce que ces enfants ne sont pas toujours en mesure d'exprimer ce qu'ils ont vécu. Et quand ils l'expriment, parfois, on n'ose pas les croire, ''pour leur bien''.

Les femmes elles-mêmes ne sont pas toujours conscientes qu'elles subissent de la violence conjugale, explique pour sa part Chantal Arseneault. D'où la nécessité, pour la DPJ, de poser les bonnes questions à ces mères, afin de les amener à comprendre ce qu'elles vivent.

Les maisons d'hébergement ne peuvent toutefois pas répondre à toutes les questions de la DPJ qui enquête pour évaluer un signalement. Elles sont assujetties à une loi sur la confidentialité et elles doivent se préoccuper de la sécurité de celles qu'elles hébergent.

En cour de justice, Louise Riendeau dit avoir la perception que ces milieux-là sont restés imperméables à toute la recherche faite sur les conséquences de la violence sur les enfants, et sur le fait que cette violence persiste après une séparation. Les décisions rendues en justice doivent tenir compte de ces phénomènes, dit-elle.

Chantal Arseneault, qui dit avoir reçu quantité de récits de femmes revenant des tribunaux, a fait la réflexion suivante aux commissaires : On parle beaucoup des droits des parents, mais jusqu'à quel point met-on, au coeur des décisions, le meilleur intérêt de l'enfant et sa sécurité?

Une femme assise dans une salle d'audiences parle au micro.

Chantal Arseneault, présidente du Regroupement des maisons pour femmes victimes de violence conjugale

Photo : Radio-Canada

Pas une chicane de couple ordinaire...

Il arrive que la DPJ et les tribunaux parlent de conflit de séparation pour décrire ce qui oppose deux ex-conjoints, disent Mmes Arseneault et Riendeau, alors qu'il faudrait en réalité parler de violence conjugale.

Car un conflit dans un couple et de la violence conjugale, ce n'est pas du tout la même chose : dans le dernier cas, il s'agit d'un rapport de pouvoir, et non d'une mésentente entre deux adultes.

En raison de cette confusion, la médiation et la conciliation seront quelquefois recommandées aux parents séparés, ce qui peut s'avérer pour le moins inadéquat lorsqu'il s'agit de violence conjugale, selon les représentantes des maisons d'hébergement.

Vous comprendrez qu'une femme déjà atterrée par toute la violence qu'elle a vécue doit faire preuve de beaucoup de courage pour aller à l'encontre d'une position comme celle-là qui est prise par la DPJ, affirme Mme Arseneault.

Se déraciner

Lorsqu'elles résident sur un grand territoire comme en Abitibi ou sur la Côte-Nord, les femmes qui fuient la violence conjugale avec leurs enfants parcourent de grandes distances. Cet éloignement peut leur être bénéfique comme il peut leur être néfaste, de l'avis de Louise Riendeau. Car ces mères se trouvent ainsi privées de leur réseau, et leurs enfants aussi.

En maison d'hébergement, mon premier objectif est de permettre aux enfants de jouer sans se préoccuper de ce qui va se passer, sans entendre papa crier ou frapper dans le mur.

Chantal Arseneault, présidente du Regroupement des maisons pour femmes victimes de violence conjugale

En ville ou en zone rurale, ces mères réfugiées en maison d'hébergement sont accompagnées d'enfants déstabilisés, apeurés ou survoltés. Certains recommencent à faire pipi au lit, d'autres reprennent la suce, d'autres encore ne disent mot, mais font des dessins criants de tristesse et de peine.

Dans tous les cas, le soutien apporté aux mères doit permettre à ces dernières de soutenir à leur tour leurs enfants, non seulement durant le séjour en maison d'hébergement, mais par la suite également.

On fait fausse route quand on pense qu'on peut dissocier la sécurité des enfants de celle de leur mère, conclut Louise Riendeau.

Société