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« Où qu'elle soit, ils vont aller la chercher » : l'exploitation sexuelle en Gaspésie

Un homme assis dans une voiture cherche de l'argent dans son porte-feuille. À l'extérieur du véhicule, une jeune femme s'appuie sur le rebord de la fenêtre.

Les jeunes vivant en Gaspésie ne sont pas à l'abri des proxénètes, qui recrutent leurs victimes sur les réseaux sociaux.

Photo : getty images/istockphoto / KatarzynaBialasiewicz

Catherine Poisson

Cette semaine, la Commission spéciale sur l'exploitation sexuelle des mineurs a entendu plusieurs intervenants des grands centres, mais ce phénomène fait des victimes partout au Québec, dont en Gaspésie.

Il y a du recrutement qui se fait aussi en région par des proxénètes qui ciblent évidemment des filles assez vulnérables qui rêvent de quitter leur patelin, affirme Ève Lamont.

La réalisatrice du documentaire Le commerce du sexe (2015) constate que l'exploitation sexuelle est présente partout au Québec, même en région dite éloignée.

J'ai déjà vu des filles en région qui avaient été recrutées par des pimps qui étaient expressément descendus pour faire du recrutement et les amener à Montréal.

Ève Lamont, documentariste

Même constat au Centre d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel (CALACS) La Bôme-Gaspésie, qui vient en aide chaque année à des victimes d'exploitation sexuelle.

Ce qu'on voit, c'est qu'elles vont migrer vers les villes, Montréal, Québec. C'est souvent des hommes qui viennent les chercher, observe la directrice du CALACS La Bôme-Gaspésie, Annick Bouchard-Beaulieu.

Les proxénètes peuvent ainsi approcher leurs victimes sur les réseaux sociaux, parfois sous une fausse identité, avant même de se déplacer.

Le recrutement se fait un peu partout; et avec l'essor des réseaux sociaux, c'est encore plus facile, parce que maintenant ils recrutent sur Facebook ou Instagram et ils n'ont plus à se fatiguer, ils peuvent analyser le pedigree de leur cible sur le web, affirme la criminologue Maria Mourani.

La distance n'est pas un critère de risque. Je vous dirais que toute jeune fille qui est belle, qui pour eux est un potentiel de vente, est à risque, poursuit-elle.

Mme Mourani regardant directement la caméra lors d'une entrevue télévisée.

La criminologue Maria Mourani.

Photo : Radio-Canada

C'est le stratagème des pimps de les amener ailleurs. Comme ça, elles perdent leurs repères, elles n'ont plus d'amis, leurs familles sont éloignées, poursuit Mme Lamont.

Qu'elle soit à Saguenay ou en Gaspésie, à partir du moment où la fille est hameçonnée, ils vont aller la chercher.

Maria Mourani, criminologue

Cela dit, les proxénètes des grands centres recrutaient déjà en région bien avant l'arrivée d'Internet.

Déjà même avant qu'on parle de présence sur le web, les recruteurs avaient tendance à bouger un peu partout au Québec pour trouver des nouveaux produits, parce que c'est comme ça qu'ils les appellent. Même si les proxénètes ont à faire un voyage, c'est toujours plus rentable, parce qu'avec une fille, ils peuvent faire à peu près de 160 000 $ à 330 000 $ par année. Donc, une fille vaut beaucoup d'argent, souligne Mme Mourani.

Ève Lamont est aussi d'avis que les réseaux sociaux n'ont rien inventé, ils ont tout simplement remplacé les lieux physiques où avaient lieu les transactions, comme les salons de massage et les bars de danseuses.

Autrefois, c'était des femmes, des jeunes filles, qui étaient amenées des grands centres par leur proxénète dans les bars de danseuses. C'était reconnu que les bars de danseuses en région, [ c'était ] de la prostitution complète, affirme la documentariste.

Des mains sur un clavier d'ordinateur.

Les proxénètes utilisent les réseaux sociaux pour approcher des mineures, souvent sous une fausse identité.

Photo : La Presse canadienne / Jonathan Hayward

Là, ce que je remarque, c'est qu'il y a des annonces de femmes sur le web qui proviennent de l'extérieur. Vu le type d'annonce, j'en déduis que, parmi elles, c'est clair qu'il y en a qui sont sous l'emprise d'un proxénète, observe Mme Lamont.

Elles vont offrir tous les services qui en général sont refusés par des filles, des femmes, qui travaillent à leur compte. C'est assez dégradant et c'est comme ça que le proxénète fait de l'argent, il passe des annonces où Madame est prête à tout faire.

Ève Lamont, documentariste

Tous les intervenants consultés sont catégoriques : les jeunes filles et garçons de la Gaspésie ne sont pas à l'abri de l'exploitation sexuelle.

Il est toutefois difficile de mesurer l'ampleur du phénomène dans la région. Ni la Sûreté du Québec ni le CALACS La Bôme-Gaspésie ne compilent de données sur le sujet.

Ces deux organisations estiment cependant que les jeunes Gaspésiennes et Gaspésiens sont moins à risque que les jeunes qui grandissent près des grands centres.

Je dirais qu'elles sont un peu moins à risque, parce qu'on est une petite communauté, tout le monde se connaît. Oui, il y a de la prostitution en Gaspésie, mais c'est pas sur le coin de la rue. Il faut connaître les endroits, il faut connaître les gens, nuance toutefois Mme Bouchard-Beaulieu.

Prévention et répression

Mme Mourani insiste sur l'importance de parler aux jeunes, autant filles que garçons, des phénomènes tels que la prostitution, la pornographie et l'exploitation sexuelle.

Elle recommande de le faire dès qu'ils ont atteint l'âge de 10 ans, puisque les proxénètes recrutent des filles à partir de 12 ans.

Quand je pose la question aux parents : ''Avez-vous parlé de prostitution à votre fille quand elle avait l'âge de 10 ans?'' ''Ah non, jamais, on n'aurait jamais pensé à ça.'' ''Lui en avez-vous parlé quand elle était adolescente?'' ''Non, on n'aurait jamais cru que ça aurait pu arriver.'' Ben non, faut pas attendre que nos jeunes soient hameçonnés pour leur parler de prostitution, de pornographie, affirme-t-elle.

Le CALACS La Bôme-Gaspésie mène d'ailleurs régulièrement des activités de prévention dans les écoles de la région.

Elles vont venir nous voir juste pour une agression sexuelle, et plus on gratte, plus on se rend compte qu'elles ont été exploitées sexuellement.

Annick Bouchard-Beaulieu, directrice du CALACS La Bôme-Gaspésie

Mme Mourani et Mme Lamont soulignent également l'urgence d'appliquer de façon plus sévère la loi C-36, adoptée en novembre 2014, qui criminalise l'achat de services sexuels.

La révolution depuis l'adoption de la loi C-36, c'est que les femmes maintenant sont décriminalisées et que les clients de la prostitution sont reconnus comme étant à la racine du problème, parce que s'il n'y avait pas de demande, il n'y en aurait pas, de prostitution, explique Mme Lamont.

C'est notamment les clients, et leurs préférences, qui poussent les proxénètes à rechercher constamment de nouvelles filles, souvent mineures.

Ève Lamont devant un micro lors d'une entrevue à la radio de Radio-Canada.

Ève Lamont a réalisé en 2015 le documentaire « Le commerce du sexe », qui dévoile les dessous de l'industrie du sexe au Québec.

Photo : Radio-Canada / Olivier Lalande

La documentariste déplore toutefois que les efforts consacrés à casser cette demande ne soient pas suffisants.

S'il y avait une volonté politique et si on avait les ressources suffisantes, la police devrait empêcher cette exploitation-là et surtout arrêter les clients de la prostitution, ce qui ne se fait pas.

Ève Lamont, documentariste

Je pense que le gouvernement actuel n'a pas cette volonté politique, parce que malheureusement la prostitution n'est pas encore comprise comme une forme de violence contre les femmes, avance Mme Lamont.

La situation pourrait changer dans les prochaines années, car l'un des objectifs de la Commission spéciale sur l'exploitation sexuelle des mineurs concerne justement la répression envers les clients.

Les membres de la commission auront un an pour faire des recommandations réalistes au gouvernement et devront déposer un rapport à l'automne 2020.

Gaspésie et Îles-de-la-Madeleine

Société