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Les intervenants de la DPJ manquent de formation, dénonce une experte

Un toutou vêtu d'un blouson aviateur et d'un casque sur une table avec en fond de décor un enfant dans son lit de bébé.

Les audiences de la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse prendront fin le 5 décembre.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Prenez note que cet article publié en 2019 pourrait contenir des informations qui ne sont plus à jour.

Les intervenants du réseau de la protection de la jeunesse sont insuffisamment formés et soutenus pour traiter les traumatismes d'enfants vulnérables, selon la chercheuse Delphine Collin-Vézina qui a témoigné, mardi, à la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse.

En vingt ans de recherche en protection de la jeunesse, Delphine Collin-Vézina dit que l'attention accordée à la supervision clinique et à l'accompagnement des professionnels et autres intervenants du réseau a diminué.

La chercheuse affirme que n'ayant ni le temps, ni le recul, ni les ressources nécessaires, ces intervenants s'en tiendront aux motifs qui ont conduit au signalement de l'enfant auprès de la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ), sans regarder l'ensemble de l'histoire de ce dernier.

Le réseau doit prendre soin des donneurs de soins , a-t-elle expliqué à la commission présidée par Régine Laurent. Sinon, comment ces derniers parviendront-ils à s'occuper adéquatement de jeunes ayant vécu des traumatismes?

Maltraitance, abus sexuels et traumatismes durant l'enfance : tels sont les domaines de recherche de cette psychologue clinicienne et professeure agrégée à l'Université McGill.

Une femme assise parle à un micro dans une salle d'audience.

Delphine Collin-Vézina est psychologue clinicienne et dirige le Centre de recherche sur l'enfance et la famille de l'Université McGill.

Photo : Radio-Canada

Mme Collin-Vézina englobe dans ces donneurs de soins les intervenants de la DPJ, les familles d'accueil, les avocats, les psychologues, les enseignants, les médecins, les infirmiers et les policiers.

Bien que les besoins des jeunes soient au cœur de toutes les interventions, ce sont d’abord les adultes responsables auxquels nous devons prêter main-forte afin qu’ils soient des piliers solides sur lesquels les enfants peuvent s’appuyer pour mieux se développer.

Une citation de : Delphine Collin-Vézina, directrice du Centre de recherche sur l'enfance et la famille et présidente de  la Chaire Nicolas Steinmetz-Gilles Julien en pédiatrie sociale en communauté

La porte d'entrée du système

En 2018-2019, pour la première fois de son histoire, la DPJ a franchi le cap des 100 000 signalements avec 106 000 signalements. Et, au fil des ans, le nombre de signalements n'a cessé d'augmenter.

Cette situation nous préoccupe grandement, ont écrit les directeurs de la DPJ dans les premières pages de leur rapport annuel, rendu public en septembre dernier.

Le signalement, c'est la porte d'entrée du système, a expliqué Delphine Collin-Vézina à la commission Laurent.

Or, elle est d'avis que ceux qui sont postés à l'entrée du système sont souvent peu expérimentés. De plus, au sein de ces troupes surchargées au-delà de ce qui est humainement possible, le roulement de personnel est considérable.

Le gouvernement devrait allouer plus de ressources et de meilleures conditions de travail à ceux qui travaillent au traitement et à l'évaluation des signalements, insiste Mme Collin-Vézina.

Dans les centres de réadaptation - autre tronçon important du réseau - les équipes n'ont souvent qu'une réunion par mois, alors qu'elles font face 24 heures sur 24, 7 jours sur 7 à de grands défis et besoins, dit encore la chercheuse. Comment peuvent-ils apprendre les uns des autres?, demande-t-elle.

Enfin, en vertu de la Loi sur la protection de la jeunesse (LPDJ), on intervient auprès d'adolescents en proie à des troubles sérieux de comportement : fugues, décrochage, agressivité... Dans une intervention, dit Mme Collin-Vézina, on occulte trop souvent les causes de ces troubles, soit possiblement de nombreux traumas.

En utilisant cette étiquette de troubles de comportement, on donne le sentiment au jeune qu'on intervient parce que lui a un problème, dit-elle. En centres de réadaptation, la chercheuse soutient que les intervenants vont connaître de manière informelle le passé traumatique des jeunes. Mais ce passé ne sera pas partie prenante du plan d'intervention.

Maux durs, mots durs

La chercheuse estime qu'il est primordial que cégeps et universités dispensent une formation générale sur le trauma et ses séquelles à tous ceux qui sont appelés à agir auprès des jeunes. Des formations approfondies devraient être offertes à ceux qui interviendront de plus près en protection de la jeunesse. Cependant, peu de programmes comportent ces notions à l'heure actuelle, dit-elle.

Il est impensable que ces professionnels interviennent auprès de cette clientèle sans avoir les connaissances nécessaires, dit Mme Collin-Vézina.

Car, lorsqu'on ne comprend pas bien le phénomène des traumatismes, on risque d'apposer des mots durs aux comportements manifestés par les jeunes, explique-t-elle.

Lorsqu’on traite un enfant de ''manipulateur'', de ''menteur'', et qu’on ne prend pas en considération le fait qu’il a grandi dans un contexte où, peut-être, ça a été sa seule chance de survie [...] dans un contexte traumatique; alors on fait fausse route, je pense.

Une citation de : Delphine Collin-Vézina
Photo générique pour illustrer la DPJ, les jeunes ados, la dépression, l’isolation, l’intimidation, solitude,  etc…

Les familles d’accueil mal encadrées

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Un sac à dos de souffrances

Au premier jour des audiences de la commission, le 22 octobre dernier, de jeunes adultes ont raconté de manière poignante leur passé d'enfants de la DPJ au groupe de commissaires composé d'élus et d'experts.

Un passé que la chercheuse Collin-Vézina décrit comme un sac à dos renfermant la plupart du temps des expériences traumatisantes.

Nombre de ces enfants ont connu la peur et l'insécurité, et se sont sentis trahis et humiliés par les personnes les plus importantes dans leur vie : leurs parents, décrit-elle.

Dans leur bilan pour l'année 2018-2019, les DPJ rapportaient que 48 % des enfants qu'elles avaient pris en charge avaient été victimes de négligence ou risquaient sérieusement de l'être. D'autres enfants, dans une proportion de près de 21 %, avaient été pris en charge en raison de mauvais traitements psychologiques.

Abandon, sévices ou risques sérieux de sévices, abus sexuels et troubles de comportement sérieux complètent la liste des maux des jeunes pris en charge.

De ces expériences traumatisantes, les jeunes vont garder des séquelles qui pourront entraîner des comportements jugés problématiques, dit Mme Collin-Vézina.

On dira de tel enfant qu'il est oppositionnel, défiant, immature, qu'il manque d'habiletés ''prosociales''. Ces descriptions sont souvent justes, mais c'est une erreur d'attribuer ces étiquettes sans se demander pourquoi ces enfants ont développé ces problèmes et comment nous pouvons les aider.

Une citation de : Delphine Collin-Vézina

Des programmes à la pièce

Dans le réseau de la protection de la jeunesse, des gestionnaires prennent l'initiative d'instaurer des programmes pour mieux former les intervenants, dit Mme Collin-Vézina. Mais c'est fait à la pièce.

Par exemple, dans des centres de réadaptation de quatorze régions du Québec, la chercheuse a participé à l'implantation du modèle Attachement-Régulation-Compétence (ARC). Ce cadre d'intervention, développé aux États-Unis il y a quinze ans, est destiné à soigner les enfants et les adolescents victimes de traumatismes pour ensuite développer leur résilience.

Des familles d'accueil de trois régions du Québec ont pu, quant à elles, bénéficier de douze rencontres afin de pouvoir appliquer le modèle ARC. Selon l'experte, la réponse de ces familles à la suite de cet apprentissage, qui leur permettait de voir sous un nouveau jour les comportements dérangeants des enfants, a été unanime : Ah, enfin, on comprend mieux.

Pourquoi ce modèle, ou un autre tout aussi éprouvé, ne serait-il pas implanté à la grandeur du réseau? demande en substance Delphine Collin-Vézina.

Dans le modèle ARC, il est question de régulation, et Mme Collin-Vézina n'a pas manqué d'expliquer que, lorsqu'on s'occupe d'enfants en difficulté, il est important d'être en mesure de prendre un pas de recul, de respirer, de regarder plus loin que le comportement de l'enfant. Elle appelle cela le savoir-être.

Est-ce que la personne en famille d’accueil est elle-même capable d’avoir des capacités de régulation? demande-t-elle. Le savoir-être, ce n'est pas une heure de formation qui va le changer. C'est dans l'accompagnement en continu.

Les moyens manquent

En 2018-2019, près de 62 % des enfants pris en charge par la DPJ sont restés dans leur famille ou chez un tiers significatif.

Près de 29 % étaient en familles d'accueil et un peu plus de 9 % étaient en centres de réadaptation.

Au total, un peu plus de 24 000 jeunes se trouvaient sous l'aile de la protection de la jeunesse au Québec.

Dans ce système régi par une loi d'exception adoptée il y a quarante ans, la majorité des gens qui interviennent auprès des enfants ont, au départ, un grand cœur et la volonté de faire une différence, selon Mme Collin-Vézina. Mais, ensuite, les moyens manquent.

Un bébé se trouvant dans une chaise sauteuse appuie sa main sur un jouet.

Il arrive qu'un intervenant retarde sa visite à un enfant parce qu'il croit que ce dernier est bien dans sa famille d'accueil.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Dans le contexte actuel où le manque de ressources est criant, on demande ni plus ni moins aux intervenants d'accomplir une mission impossible, selon elle.

Quand des méthodes axées sur les traumatismes sont implantées, les résultats sont probants, selon Delphine Collin-Vézina.

Elle affirme que, tant au Québec qu'à l'étranger, ces méthodes réduisent de manière significative le risque qu'un enfant soit placé à répétition dans sa courte vie. Elles réduisent aussi le recours à l'isolement, la contention et autres méthodes de contrôle.

Il faut absolument éviter que le système [de la protection de la jeunesse] retraumatise l'enfant, dit la chercheuse.

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