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  • Envoyée spéciale
  • Roumanie 1989, la révolution confisquée

    « "À bas le communisme! À bas Ceausescu!" C’était une libération incroyable de le dire tout haut ».

    Le reportage de notre envoyée spéciale Tamara Altéresco.

    Photo : Reuters / Archives

    Tamara Alteresco

    En décembre 1989, à l'instar des Polonais, des Hongrois, des Tchèques et des Allemands de l’Est, les Roumains montent aux barricades pour renverser le régime communiste de Nicolae Ceausescu, un des plus opaques et cruels de l’ancien bloc soviétique. Cette révolution éclair, violente, s’est soldée par un bain de sang et par l’exécution sommaire du dictateur et de sa femme.

    30 ans plus tard, la Roumanie peine à se défaire de cet héritage.

    C’est une petite caserne militaire comme il en existe des dizaines en Roumanie, mais celle de Targoviste, à 80 kilomètres de Bucarest, a des airs de maison hantée. Les pièces sont sombres et humides.

    C’est comme si le temps s’y était arrêté le 25 décembre 1989.

    Les tables, les chaises, les lits, les téléphones, rien n’a bougé.

    Ionel Boyeru
    Le dictateur et sa femme ont été jugés en moins de 55 minutes par un tribunal militaire improvisé

    Ionel Boyeru montre les chaises sur lesquelles se trouvaient Nicolae et Elena Ceausescu lors de leur procès

    Photo : Radio-Canada

    Ionel Boyeru se souvient de tout, comme si c’était hier, même du parfum que portait le dictateur Nicolae Ceausescu quand il a débarqué, devant lui, d’un véhicule blindé, avec sa femme Elena.

    C’était Noël, et les heures du régime de terreur de celui qu’on appelait le Conducator étaient comptées, au terme d’un soulèvement populaire auquel l’armée venait de se rallier.

    Ionel Boyeru, un soldat d’élite, avait accepté une mission secrète le matin même, mais jamais, au grand jamais, il n’avait imaginé qu’il serait de l’escouade de trois soldats qui allait sous peu exécuter les Ceausescu dans la cour arrière de la caserne.

    Dès que nous sommes arrivés à la caserne, nos supérieurs nous ont pointé le mur de pierre et ils nous ont prévenus que le couple y serait exécuté. Le procès n’avait même pas encore commencé.

    Ionel Boyeru

    Une parodie de procès qui passera à l’histoire.

    Devant le mur de pierre de la caserne militaire de TargovisteAgrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

    Ionel Boyeru, sur les lieux de l'exécution du dictateur et de sa femme

    Photo : Radio-Canada / Tamara Alteresco

    Nicolae et Elena Ceausescu ont été jugés en moins de 55 minutes par un tribunal militaire improvisé. Ils seront reconnus coupables de génocide et condamnés à mort sur-le-champ.

    Ceausescu a chanté l’Internationale en marchant vers le mur et Elena nous a envoyés au diable. Tout s’est passé très vite, explique Ionel Boyeru.

    Ionel Boyeru raconte qu’il y avait des militaires tous les deux mètres pour surveiller l’exécution, de peur que la Securitate de Ceausescu, sa police secrète, soit cachée non loin, prête à intervenir.

    Puis les trois hommes ont ouvert le feu sans même que le caméraman qui venait de filmer le procès ait le temps de capter la scène.

    Ceausescu me regardait dans les yeux et moi [je le regardais] dans les siens, se rappelle Ionel Boyeru. C’était horrible. Je me suis dit : "voilà, c’est la vengeance pour tous ceux que vous avez tués et le peuple que vous avez tant fait souffrir". Mais en même temps, je me suis dit : "ils sont des humains, c’est pas normal… Cela m’a traumatisé et je le suis encore aujourd’hui".

    Nicolae et Elena Ceausescu ont été jugés en moins de 55 minutes par un tribunal militaire improvisé. Ils seront reconnus coupables de génocide et condamnés à mort sur-le-champ.

    Le procès du dictateur et de sa femme a été diffusé à la télévision

    Photo : Radio-Canada / Extrait du procès

    La caserne de Targoviste a été depuis convertie en un petit musée désert que même Ionel visite rarement.

    Il n’y avait qu’un seul couple de touristes, des Français, qui étaient là lors de notre passage au mois d’octobre dernier. Quand ils ont entendu le récit de Ionel, ils n’en croyaient tout simplement pas leurs oreilles. Puis ils se sont approchés.

    Vous vous rendez compte, Monsieur, ont-ils dit, que vous êtes un des instigateurs de la nouvelle Roumanie?

    Ionel a alors baissé les yeux, avant de leur répondre qu’il aurait souhaité un sort différent.

    J’aurais aimé que la Roumanie ne soit pas ce qu’elle est devenue aujourd’hui.

    Ionel Boyeru
    Dans leur appartement de Bucarest

    Nicoleta et Catalin

    Photo : Radio-Canada / Tamara Alteresco

    Combien sont morts? Et pourquoi, au juste?

    Ils nous ont volé la révolution en 1989. Aujourd’hui, ils veulent nous voler tout le pays. C’est ce qui est écrit blanc sur noir sur la pancarte qui traîne dans le salon familial des Giurcanu.

    Nicoleta et Catalin vivent modestement dans un petit appartement en banlieue de Bucarest avec leurs deux fils.

    Nicoleta travaille dans une garderie, et lui pour un organisme sans but lucratif.

    Ils ont souvent songé à quitter la Roumanie pour se construire une vie plus stable, mais ce serait tuer mon père à nouveau si je quittais le pays, explique Catalin, la voix étouffée par les sanglots.

    Son père est mort d’une balle dans le dos en décembre 1989.

    Catalin raconte, les larmes aux yeux, qu’ils étaient sortis rejoindre les autres manifestants à Bucarest pour crier à tue-tête ce qu’ils réprimaient depuis l’enfance.

    "À bas le communisme. À bas Ceausescu!" C’était une libération incroyable de le dire tout haut.

    Catalin
    En arrière-plan, un édifice est en feu

    Des Roumains manifestent à Bucarest contre le régime Ceausescu, le 24 décembre 1989

    Photo : Radio-Canada / Charles Platiau

    Son père n’est jamais rentré à la maison ce soir-là. Catalin a découvert son corps sans vie le lendemain, étendu dans la rue.

    Nous l’avons transporté à la maison et l’avons décoré de branches du sapin qu’il avait acheté pour Noël, se rappelle Catalin.

    Nicoleta est tout aussi émue quand elle parle du mois de décembre 1989.

    Elle n’avait que 12 ans, et sortir manifester contre le régime lui a coûté une nuit en prison avec son père et son frère.

    Ils ont été battus et humiliés pendant des heures par la police secrète avant d’être libérés quand les Ceausescu ont été renversés.

    La mort de Ceausescu a été un moment extraordinaire. Nous avions tant d’espoir!

    Nicoleta

    Nicoleta et Catalin se sont rencontrés des années plus tard, unis par la douleur et leur quête de justice.

    Comme la plupart des Roumains, ils considèrent avec le recul que la révolution de 1989 était un coup d’État organisé par l’élite du Parti communiste.

    L’histoire leur a donné raison.

    Le parti né du soulèvement populaire, puis officiellement élu en 1990, sera dirigé et formé d’anciens fidèles de l’appareil communiste, y compris des membres de la Securitate.

    Aujourd’hui baptisée Parti social-démocrate (le PSD), la formation demeure le pilier de la vie politique en Roumanie, malgré plusieurs changements de garde à la tête du pays.

    C’est insoutenable, insupportable. C’est le même Parti communiste, mais sous un autre nom, et il occupe les postes clés de l’État encore aujourd’hui.

    Catalin

    Catalin a du mal à concevoir que, 30 ans plus tard, les mêmes bandits contrôlent tous les organes du gouvernement au niveau national comme municipal.

    Sa femme Nicoleta suit même une thérapie qui l’amène tous les ans à visiter la petite cellule où elle a tant souffert. Mais c’est difficile de guérir dans les circonstances, dit-elle.

    Combien sont morts? Combien de familles ont souffert? Et pourquoi, au juste? Pour que l’on se retrouve aujourd’hui face à une bande de criminels qui se moquent de nous et qui nous volent sans scrupules? s’insurge Nicoleta.

    La souffrance demeure, malgré le temps passé

    Nicoleta en thérapie

    Photo : Radio-Canada / Tamara Alteresco

    Un pays sous surveillance

    Bien que membre de L’Union européenne depuis 2007, la Roumanie demeure un des enfants terribles de ce club select en raison de la corruption qui ravage ses institutions publiques.

    Un fléau qui se manifeste dans le piètre état des routes, des projets d’infrastructures qui stagnent et des chantiers abandonnés.

    Il s’est construit un seul hôpital neuf en 30 ans, un seul dans toute la Roumanie, explique Catalin révolté.

    Le bilan des enquêtes menées par le Parquet national anticorruption (DNA), mis sur pied en 2012 pour faire le grand ménage, en dit long sur le détournement de fonds.

    Plus de 1200 politiciens ont été inculpés pour corruption, dont le grand chef du PSD Liviu Dragnea.

    L’homme politique le plus influent de la Roumanie a écopé cette année de 3 ans et demi de prison, mais pas sans dire son dernier mot.

    Il aura en effet déployé tous les efforts nécessaires pour que la procureure en chef de la DNA soit limogée, et son parti a entrepris une vaste réforme du système de justice afin de blanchir les politiciens qu’elle a réussi à traduire en justice.

    Un recul majeur qui inquiète les dirigeants de l’Union européenne, mais surtout le peuple roumain.

    Il aura fallu en arriver là pour que les citoyens retournent manifester dans à la rue, avec force.

    Le projet d’amnistie pour les politiciens corrompus a entraîné un vaste mouvement de protestation, le plus important depuis la chute du régime des Ceausescu.

    La jeune femme est en larmes

    Marina Mateescu

    Photo : Radio-Canada / Tamara Alteresco

    L’exode, mais aussi l’espoir

    Mais là n’est pas le seul drame de la Roumanie. L’autre drame, c’est celui de l’exode.

    Les statistiques sur le nombre de Roumains qui plient bagage sont inquiétantes.

    Selon l’ONU, la Roumanie est aujourd’hui la deuxième source de migrants dans le monde, tout juste après la Syrie. Plus de 4 millions de Roumains ont décidé de s’expatrier au cours des dix dernières années.

    Tout le monde part, les gens n’en peuvent plus. C’est comme un déluge.

    Catalin

    Tout le monde? Non. Car il y a ces jeunes pleins d’espoir qui refusent d’abandonner leur pays.

    Nous les avons rencontrés, place de la Victoire à Bucarest, devenu le lieu de prédilection de la jeunesse qui y côtoie les vieux révolutionnaires de 89 lors des grands rassemblements.

    Je ressens plus que jamais le devoir de rester et de changer mon pays, explique Marina Mateescu, une jeune dentiste de 29 ans qui vient de donner naissance à son premier enfant.

    Elle a reçu plusieurs offres d’emploi à l’étranger, dont une au Canada, mais la jeune maman résiste à la tentation de fuir.

    Elle est de toutes les manifestations qui animent la capitale depuis deux ans.

    Elle aussi ne peut retenir ses larmes quand elle parle du statu quo en Roumanie.

    C’est un pays magnifique et j’y suis profondément attachée, mais j’ai l’impression que les Roumains ne savent pas se respecter et qu’ils n’ont pas réussi à valoriser ce que nous avions acquis au fil de l’histoire.

    Marina

    Iona Abaseaca, une étudiante de 24 ans, parle elle aussi avec passion de son devoir de citoyenne.

    Elle revient de deux ans d’exil en France, inspirée par le désir d’assainir un système politique opaque qui ne cesse de perpétuer les habitudes malsaines du passé.

    C’est un legs historique en Roumanie. Notre histoire est chargée de faits de corruption. C’est une mentalité qu’il faut changer et c’est à nous de faire accomplir les espérances de nos parents qui ont participé à la révolution pour mieux vivre en Roumanie, plaide Iona Abaseaca.

    Pour Ionel Boyeru, aujourd’hui militaire à la retraite, la Roumanie a fait fausse route en décembre 1989 et nous avons tous une responsabilité à porter, dit-il.

    Sa fille aînée a choisi de partir à Londres, mais il lui reste sa plus jeune de 13 ans, née d’un deuxième mariage.

    Nicolae Ceausescu a été exécuté le 25 décembre 1989

    Le corps du dictateur Nicolae Ceausescu

    Photo : Reuters / Archives

    Il ne sait toujours pas comment il lui expliquera le rôle qu’il a joué en décembre 1989 pour mettre un terme à la dictature des Ceausescu de façon aussi brutale.

    Ce n’est pas un geste qui mérite d’être applaudi, mais on ne peut pas changer l’histoire, dit- il. Mais il n’est jamais trop tard pour penser à l’avenir.

    J’ai des remords dans la mesure où j’aimerais au moins pouvoir laisser quelque chose à mes enfants, un pays où il est possible de bâtir… sinon qu’est-ce qu’ils vont devenir?

    Ionel Boyeru

    Dans le salon de Nicoleta et Catalin, le ton est optimiste et combatif. Je me battrai jusqu’à ce que la Roumanie se relève, dit Nicoleta.

    Alors que les parents discutent politique avec nous, les enfants chantent l’hymne national et s’amusent avec le vieux drapeau de la Roumaine dont les armoiries communistes ont été découpées en décembre 1989.

    Un rappel constant du sacrifice de nos familles, souligne Nicoleta

    Et aujourd’hui, je manifeste avec mes enfants dans la rue, comme mon père l’a fait avec nous il y a 30 ans.

    Nicoleta
    Une scène de famille dans la chambre des enfants

    Nicoleta et Catalin dans leur appartement de Bucarest avec leurs deux fils

    Photo : Radio-Canada / Tamara Alteresco

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