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analyse

Immigration : la réforme est-elle dans l'intérêt économique du Québec?

François Legault et Simon Jolin-Barrette échangent discrètement quelques mots.

C’est à la suite d’un marathon parlementaire de 19 heures que les députés de l’Assemblée nationale ont adopté le projet de loi 9 sur l’immigration, en juin dernier.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Gérald Fillion

Dans un contexte de vieillissement de la population et de rareté de la main-d’oeuvre, le choix de réduire l’accueil d’immigrants au Québec peut avoir des conséquences néfastes sur le plan économique. C’est du moins l’avis d’organismes représentant les milieux d’affaires, les PME, les grandes entreprises, et c'est aussi l'avis d’experts du milieu universitaire. Pourquoi ne semblent-ils pas être entendus à Québec?

Le message qu’envoie le gouvernement Legault depuis un an est triple : nous voulons accueillir dans les prochaines années moins d’immigrants que par le passé; nous revoyons le traitement des dossiers d’immigration en attente; une grande part des étudiants étrangers qui viennent au Québec n’auront plus accès au traitement accéléré de l’immigration permanente.

Si la conviction profonde du premier ministre François Legault et de son ministre de l’Immigration Simon Jolin-Barrette est de rendre plus efficace l’accueil des immigrants, il faut reconnaître que les changements proposés risquent davantage de repousser les candidats à l’immigration pour le Québec. On peut se demander si tout cela ne va pas nuire finalement à la croissance des entreprises et de l’économie de la province à court, moyen et long terme.

On cherche à comprendre à quoi le ministre fait référence quand il affirme que sa réforme a pour objectif de répondre « aux besoins du marché du travail ». Dans les faits, les organismes qui représentent le monde des affaires sont très inquiets des changements en cours.

Selon la Fédération des chambres de commerce du Québec (FCCQ), les mesures du gouvernement Legault « aggraveront les enjeux de main-d’œuvre que subissent et continueront de subir de nombreux employeurs du Québec ».  Alors que le gouvernement a choisi d’abaisser le seuil d'immigrants accueillis à environ 40 000 (entre 38 000 et 42 000) annuellement, la FCCQ propose, elle, d’augmenter ce seuil à 60 000, justement pour aider à réduire la crise de la main-d’oeuvre au Québec.

Le Conseil du patronat du Québec se demande, pour sa part, à quoi ont servi les consultations publiques sur le projet de loi. « Nous nous interrogeons sur le réel impact des consultations publiques, a dit le PDG Yves-Thomas Dorval, tandis que le gouvernement maintient essentiellement son orientation préalable. Les employeurs avaient tour à tour réclamé une hausse de l’immigration économique afin de répondre aux besoins. Force est de constater que le gouvernement n’a pas pris en considération les recommandations formulées. »

De son côté, la Fédération canadienne de l'entreprise indépendante (FCEI) a sondé ses membres en 2018 sur la rareté de la main-d’oeuvre. Résultats : 47 % des entreprises affirment avoir perdu des contrats ou des ventes et 42 % disent avoir annulé des projets d’investissements parce qu’ils n’ont pas la main-d’oeuvre suffisante pour atteindre leurs objectifs. C’est trois PME sur quatre qui affirment manquer de candidats.

Dans ce contexte, comment expliquer qu’on réduise maintenant l’accueil d’immigrants au Québec et qu’on atténue les facteurs d’attrait pour les étudiants étrangers alors que les entreprises réclament de l’aide? Est-ce vraiment la bonne décision, est-ce vraiment le bon moment de procéder à de telles réformes? Et comment ces changements sont-ils accueillis à l’étranger?

D'autant que le gouvernement du Québec estime lui-même que 22 % des postes à pourvoir d’ici 10 ans le seront par l’immigration. Sur un total de 1,3 million d’emplois, c’est près de 300 000 qui seront pourvus par des immigrants.

La rareté de la main-d’oeuvre est nourrie également par le vieillissement de la population. « Sur les cinq dernières années, écrit la FCEI dans son mémoire diffusé en juillet (Nouvelle fenêtre), la croissance moyenne de la population active est passée de 1,8 % au tournant des années 2000 à 0,7 % pour la période de 2012 à 2017. On prévoit également que la croissance de la population active va atteindre un taux nul pour ensuite décroître dès 2030. »

La FCEI ajoute : « L’accroissement naturel du Québec restera négatif et s’accentuera tout au long des 20 prochaines années, suggérant la nécessité de recourir à l’immigration pour assurer le maintien de la population québécoise ».

Le taux de chômage a chuté de 8,3 % en 2015 à 4,5 % en juin 2019 au Québec, une baisse rapide attribuable à la bonne tenue de l’économie (ce qui génère des emplois) et au départ à la retraite qui s’amorce chez les gens de la génération du baby-boom (ce qui réduit la hausse de la population active).

L’inquiétude des universités

Si l’immigration est perçue comme une solution à court terme pour tenter de remédier à la rareté de la main-d’oeuvre, il faut aussi penser à préparer l’avenir. En ce sens, les changements apportés au Programme de l’expérience québécoise (PEQ) suscitent beaucoup d’inquiétudes dans les milieux universitaires.

Depuis des années, ce programme contribue à attirer davantage d’étudiants étrangers en territoire québécois. Le nombre d'étudiants étrangers dans les universités québécoises a bondi de 48 % en 2013, passant de 33 000 à 48 000. La hausse est marquée dans les programmes de deuxième et troisième cycles.

Les étudiants viennent au Québec parce que le coût de la vie est bas, les droits de scolarité sont faibles, le marché de l'emploi va bien et c’est une belle façon d’avoir un accès plus rapide au Certificat de sélection du Québec (CSQ) et à la résidence permanente. Le programme permettait à ces étudiants, à la fin de leurs études, d’avoir accès au Certificat dans un délai d’un mois. Maintenant, il leur faudra attendre possiblement 2 ans, sans savoir s’ils pourront être invités à faire une demande pour un CSQ.

Les universités n’ont pas été consultées ni prévenues. Or, ce programme est un gros facteur d’attraction pour les universités. « C’est une immense douche froide », a déclaré Hugo Cyr, doyen de la Faculté de science politique et de droit à l'Université du Québec à Montréal, à RDI économie lundi soir.

Dans l’optique où le Québec souhaite garder les étudiants étrangers chez lui, pour contribuer à l’économie, la connaissance et la richesse de nos services publics, le Programme de l’expérience québécoise était considéré comme un atout réel. Mais, à partir de maintenant, cet outil sera difficile à utiliser pour une bonne quantité de champs d’études qui ne seront plus considérés comme prioritaires par le gouvernement du Québec.

« Nous formons des gens en socio, en politique, en économie, dit Hugo Cyr, des programmes qui ne sont pas couverts par la nouvelle mouture » de la liste de champs d’études qui auront encore accès au Programme de l’expérience québécoise. C’est déjà un défi de garder les étudiants chez nous, ce sera encore plus difficile à l’avenir, selon le doyen. Ces étudiants seront largement attirés par l’Ontario et le Nouveau-Brunswick.

Alors, cette réforme est-elle dans l’intérêt économique du Québec?

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