•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

L'arsenic déchire les citoyens de Rouyn-Noranda

« Si tu as un bébé qui échappe sa suce par terre dans la terre, qu'il la remet dans sa bouche, il peut avoir pris une bonne dose d'arsenic. »

Vue de la fonderie.

La Fonderie Horne, qui a presque 100 ans, est l'un des poumons économiques de Rouyn-Noranda.

Photo : Radio-Canada

Jean-Philippe Robillard

Quand on arrive à Rouyn-Noranda, impossible de ne pas remarquer les deux immenses cheminées de la Fonderie Horne. Peu importe où on se trouve dans la ville, elles sont là, omniprésentes, un rappel constant de l’importance de la fonderie pour son économie. Et pourtant, sa présence déchire la population en raison de ses émissions d’arsenic qui posent un réel danger pour la santé publique. Un rapport tout récent est d’ailleurs sans équivoque : les enfants vivant près de la fonderie en font les frais.

Mireille Vincelette connaît bien la Fonderie Horne exploitée par Glencore. Elle a grandi dans le quartier Notre-Dame, près de l'usine, et y élève maintenant ses deux enfants avec son conjoint.

De sa cour, la femme de 38 ans peut apercevoir les deux immenses cheminées et ses panaches de fumée. Elle admet que chaque fois que ses enfants jouent à l'extérieur, elle s’inquiète de la présence possible d'arsenic dans l'air.

Il nous a été recommandé, pour diminuer l'exposition des enfants, de toujours mettre un couvert sur notre carré de sable et de fermer les fenêtres quand il ventait, explique Mireille Vincelette.

Dans un rapport fort attendu rendu public à la fin de septembre, la Direction de la santé publique d'Abitibi-Témiscamingue a établi que les enfants vivant près de la fonderie sont de trois à quatre fois plus imprégnés que la normale à l'arsenic, une substance cancérigène.

Une femme accroupie parle à un enfant à côté d'un bac de sable.

Mireille Vincelette a grandi dans le quartier Notre-Dame, près de l'usine.

Photo : Radio-Canada

Un résultat qui a bouleversé Mireille Vincelette, puisque ses enfants ont participé à l'étude.

Ma fille avait un taux d'arsenic douze fois plus important dans ses ongles que le groupe témoin d'Amos. Pour mon fils, c'est quatre fois plus.

Mireille Vincelette

Selon la Direction de la santé publique, l'arsenic augmente les risques de développer notamment des cancers du poumon et de la peau, et a un impact sur le développement des enfants.

Il y a, à long terme, plus de risques de développer un cancer et, à plus court terme, plus de risques de développer des effets neuro-développementaux comme une baisse du QI, explique Frédéric Bilodeau, conseiller en santé environnementale à la Direction de santé publique.

Ça veut dire que la situation est préoccupante et qu'il faut qu'il y ait des actions qui soient menées immédiatement pour réduire l'exposition des enfants, tranche ce spécialiste.

Ce sont les enfants qui jouent à l'extérieur qui peuvent être les plus exposés à l'arsenic. Si tu as un bébé qui échappe sa suce par terre dans la terre qu'il la remet dans sa bouche, illustre M. Bilodeau, il peut avoir pris une bonne dose d'arsenic.

Les sols du quartier Notre-Dame sont tellement contaminés que la fonderie fait décontaminer plusieurs terrains chaque année. Des entreprises enlèvent les sols, en mettent de nouveaux et refont les terrassements.

La Ville de Rouyn-Noranda étudie par ailleurs la possibilité de verdir le quartier, d'asphalter les ruelles et de créer une zone tampon entre la fonderie et les résidents, comme le recommande la Direction de la santé publique.

Trop d’arsenic dans l’air à Rouyn-Noranda

Horne, un moteur économique toxique

Pierre-Philippe Dupont, directeur du développement durable à la Fonderie Horne, soutient que l’entreprise est bien consciente de l'anxiété générée par cette question de l’arsenic. Il allègue d’ailleurs que l'usine a considérablement réduit ses émissions d'arsenic depuis 15 ans.

On a réduit nos émissions d'environ 80 %, soutient-il, ajoutant que des projets sont en cours pour réduire davantage l'effet de cette substance sur la qualité de l'air.

On a un projet en cours où on estime qu'on va aller chercher une réduction d'environ 10 à 30 % [des émissions d’arsenic ]. C'est très significatif.

Pierre-Philippe Dupont

M. Dupont affirme que, même si, à son avis, le rapport de la santé publique n'était pas capable de conclure à des effets sur la santé, l’entreprise va appliquer le principe de précaution pour s’assurer qu’il n’y a pas des effets néfastes [sur] la santé des citoyens.

La Fonderie Horne, qui a presque 100 ans, est l'un des poumons économiques de Rouyn-Noranda, un joueur clé de l'économie de la ville.

Propriété de la multinationale Glencore, elle emploie 660 travailleurs qui y gagnent des salaires oscillant entre 70 000 et 100 000 $ par année. De plus, 140 entrepreneurs travaillent avec l'usine régulièrement.

En plus, la fonderie achète chaque année en biens et services pour 180 millions de dollars.

Et c’est sans oublier qu’elle injecte chaque année près d'un demi-million de dollars en dons et en commandites dans la communauté. Bref, critiquer Horne n’est pas facile pour les habitants de la ville.

On est conscient que la fonderie est un acteur important du développement économique, et les gens ne sont pas intéressés à parler contre une entreprise qui contribue à créer Rouyn-Noranda, reconnaît d’ailleurs Jean-Claude Loranger, président de la Chambre de commerce et d'industrie de la ville. Il estime d’ailleurs que les gens focalisent énormément sur la santé publique.

On comprend que c'est important et que c'est non négligeable, mais d'un autre côté… il y a l'apport économique, allègue-t-il.

Le ministre n'exclut rien

De son côté, le ministre délégué à la Santé, Lionel Carmant, affirme que « rien n'est exclu » lorsqu'il est question de l'avenir de la fonderie, si elle n'abaisse pas ses taux de pollution, pas même la fermeture de l'entreprise.

Ce qui compte, a affirmé M. Carmant en entrevue au Téléjournal 18 h, c'est la santé d'abord et avant tout.

On fait les choses dans l'ordre, et on va trouver une solution, a-t-il ajouté.

Jean-Philippe Perrier.

Jean-Philippe Perrier, propriétaire du restaurant Horizon Thaï, à Rouyn-Noranda

Photo : Radio-Canada

Les commerçants embêtés

Rares sont les commerçants ou les chefs de grandes entreprises faisant affaire avec la fonderie qui s'aventurent à parler publiquement du dossier de l’arsenic.

C'est certain que la fonderie, c'est un gros joueur en ville, explique le restaurateur Jean-Philippe Perrier qui, lui, accepte de parler. Il y a beaucoup de restaurants qui vont livrer directement à la fonderie. Je connais des entreprises que 80 % de leur chiffre d'affaires provient de contrats avec la fonderie.

Le restaurateur, qui a pignon sur rue dans le centre-ville, croit que la santé devrait toujours être à l'avant-scène, qu’il faut que les gens osent en parler.

Moi, je me positionne comme entre les deux, dit-il pour sa part. Je ne suis pas contre la fonderie et je ne suis pas un défenseur à tout prix de la fonderie.

Les gens sont vraiment pris entre les deux. C'est de garder la fonderie et d'avoir une ville en santé.

Jean-Philippe Perrier, propriétaire du restaurant Horizon Thaï
Mario Montigny.

Mario Montigny, président du syndicat des travailleurs de la Fonderie Horne

Photo : Radio-Canada

Sauver les enfants, sauver les emplois

Le dossier est encore plus délicat pour les travailleurs de la fonderie, dont certains vivent dans le quartier touché par les émanations d'arsenic. Difficile pour eux aussi de prendre position.

Les travailleurs de la fonderie sont très sensibles à la situation, sont sensibles au chiffre qui est sorti concernant les enfants, mais on est aussi sensibles à notre travail, fait valoir le président de leur syndicat, Mario Montigny.

On ne veut pas perdre nos jobs non plus, mais on veut que la situation se corrige.

Mario Montigny

L'enjeu est d'autant plus grand, selon lui, que de 75 % à 80 % des travailleurs maintenant sont des jeunes qui sont assurément liés avec des banques et des hypothèques, avec des petites familles à nourrir.

La priorité, c’est la santé de nos citoyens, soutient la mairesse Diane Dallaire, et en même temps on a un employeur. On ne souhaite pas la fermeture de l'entreprise. Alors, il faut vraiment travailler à des solutions.

Elle ajoute, optimiste, que si on est arrivé au niveau de la plombémie, du cadmium à des seuils qui sont acceptables, eh bien aujourd'hui, je suis confiante qu'au niveau de l'arsenic, on va y arriver aussi.

Diane Dallaire.

La mairesse de Rouyn-Noranda, Diane Dallaire

Photo : Radio-Canada

Un combat pour Rouyn-Noranda

Dans la foulée du rapport de la Direction de la santé publique, le ministre de l'Environnement du Québec a donné aux dirigeants de la Fonderie Horne jusqu'au 15 décembre pour présenter un plan d'action afin de réduire ses émissions d'arsenic.

Mais pour les résidents et membres du Comité arrêt des rejets et émissions toxiques, c'est insuffisant. Mireille Vincelette estime que l'ultimatum lancé par Québec est trop vague.

C'est sûr qu'il leur a demandé de faire un plan d'action concret, mais il n'y a pas de cibles, pas de calendrier. Donc, c'est un peu du pelletage de nuages, déplore-t-elle.

Nous avons demandé à Mme Vincelette pourquoi elle continue malgré tout de vivre à Rouyn-Noranda dans le quartier Notre-Dame, sous les cheminées de la fonderie. Sa réponse : On adore la ville.

C'est un quartier super-dynamique, culturel, avec des gens super intéressants. J'y ai vécu toute ma vie, donc c'est sûr que je veux y rester, insiste-t-elle.

Elle ajoute : Moi, peut-être que je serais capable de déménager, mais ce n'est pas tout le monde qui aurait l'opportunité. Donc, c'est pour ça qu'on se bat.

Arsenic à Rouyn-Noranda: entrevue avec le ministre Carmant

Le ministre de l’Environnement, Benoit Charette, se fait rassurant.

Ce plan d’action là va non seulement comporter des mesures à court terme, mais aussi un plan d'action à plus long terme qui devra viser l'atteinte des normes – québécoises – en termes d'émissions d'arsenic, a réagi lundi le ministre.

Le directeur du développement durable à la Fonderie Horne, Pierre-Philippe Dupont, admet que même en investissant plusieurs millions de dollars, il sera difficile pour la fonderie d'atteindre la norme permise par Québec en ce qui concerne les émissions d'arsenic de 3 nanogrammes par mètre cube.

Notre cible actuelle, c'est 200 nanogrammes, explique-t-il. On obtient des résultats autour de cent nanogrammes.

Actuellement, Québec permet à la fonderie de rejeter dans l'air des taux d'arsenic jusqu'à 67 fois plus élevés que la norme québécoise.

On n'a pas le pouvoir de faire changer Glencore. Par contre, si on réussit à convaincre le gouvernement de leur serrer un peu la vis, c'est sûr que ça va faire bouger les choses.

Mireille Vincelette, résidente de Rouyn-Noranda

Pollution

Santé