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Commission sur l’exploitation sexuelle : entre répression et sensibilisation

Une femme dans la rue, dont on voit juste les jambes.

Au Canada, près de 40 % des victimes de la traite sont des mineurs et, dans la majorité des cas, la traite vise l'exploitation sexuelle.

Photo : iStockphoto

Delphine Jung

La Commission spéciale sur l’exploitation sexuelle des mineurs s’est ouverte lundi, à Québec. Ses membres auront un an pour faire des recommandations réalistes au gouvernement afin de lutter contre ce phénomène particulièrement important dans la province.

Présidée par le député caquiste Ian Lafrenière, cette commission a pour mission d’établir un portrait de l’exploitation sexuelle des mineurs au Québec, ainsi que d'évaluer ses conséquences sur le passage à la vie adulte.

Le but ultime est de proposer des solutions pour lutter contre ce phénomène qui semble, d’après les premières lectures des membres de la commission, avoir une certaine ampleur au Québec.

Nous voulons faire connaître cette réalité aux citoyens, a expliqué en conférence de presse Ian Lafrenière, ex-policier du Service de police de la Ville de Montréal, qui croit que le travail de la commission aura « un impact sur les sept prochaines générations ».

Cette criminalité a la vie dure, et aucune famille n’est à l’abri, a ajouté la députée libérale Christine St-Pierre, vice-présidente de la commission.

Pierre Brochet, chef du Service de police de la Ville de Laval (SPVL) assure d'ailleurs que le phénomène prend de l’ampleur, notamment à cause d’Internet, qui offre une plateforme incroyable pour stimuler la demande et [banaliser] le sexe.

Si les membres de la commission ont montré du doigt les réseaux de prostitution juvénile ainsi que les proxénètes, ils ont également souligné le rôle des « clients abuseurs ».

Il ne faut pas oublier que les clients, ce sont des abuseurs, des pédophiles, des vicieux, des violeurs. Il n’y a pas de mots pour les définir.

Christine St-Pierre, vice-présidente de la Commission sur l'exploitation sexuelle des mineurs

Le député solidaire Alexandre Leduc s’est donné deux grandes priorités lors de cette commission spéciale, dont une concerne justement les clients.

Nous devons analyser comment on peut casser la demande. C’est bien beau d’attraper les proxénètes, mais s’il y a toujours des gens en arrière qui veulent acheter des adolescentes, il y aura d’autres proxénètes, a-t-il dit.

La question se pose quant aux solutions à trouver pour y remédier. Le député d’Hochelaga-Maisonneuve pense qu’il faudrait trouver un juste milieu entre la répression et la sensibilisation.

Ouverture d’une commission parlementaire sur l’exploitation sexuelle

De grandes ambitions

Depuis novembre 2014, la loi C-36 criminalise l’achat de services sexuels. M. Lafrenière ne pense toutefois pas que la répression est la seule solution au problème. Un travail de sensibilisation est aussi nécessaire. « Ce n’est pas une commission policière », insiste-t-il.

À l’ouverture de la commission, le chef du SPVL a plaidé pour la mise en place d’une stratégie nationale et permanente où la communication porterait sur le caractère odieux de la commercialisation sexuelle des mineurs.

Rendons intolérable et inacceptable le fait d’acheter le corps de nos filles et de nos fils. Ce n’est pas l’offre qui crée la demande, mais la demande qui crée l’offre.

Pierre Brochet, chef du Service de police de la Ville de Laval

Pour écouter l'entrevue d'Ian Lafrenière à l'émission Première heure, cliquez ici.

La question de la réinsertion des filles victimes devrait aussi être abordée, d’autant que, comme le souligne la députée péquiste Méganne Perry Mélançon, les délais sont longs. Ça prend neuf tentatives avant qu’une personne sorte vraiment de la prostitution, a-t-elle ajouté.

Une approche bienveillante préconisée

Les professeures au Département de psychoéducation de l’Université de Sherbrooke Nadine Lanctôt et Catherine Laurier étaient également présentes lors de cette première journée d’audition.

Elles y ont présenté un mémoire qui porte sur la reconstruction de soi des victimes et ont fourni un ensemble de recommandations visant à opérer un changement de paradigme. Il faut travailler sur la reconstruction des femmes en tant que personnes plutôt que de miser seulement sur l’arrêt de leurs comportements à risque, comme l’arrêt de la consommation de drogue, la fugue ou la délinquance, soutient Mme Lanctôt.

Par ailleurs, elles recommandent également une approche bienveillante envers ces jeunes. Il faudrait soutenir véritablement ces femmes plutôt que de les responsabiliser, croit la professeure.

Nous prônons une approche d’intervention sensible au traumatisme, une culture d’intervention où l’on prend en compte l’ensemble de la femme dans ce qu’elle est, donc d’où elle vient, ce qu’elle a vécu avant de tomber dans la prostitution, ajoute Catherine Laurier.

La tâche s’annonce ardue pour la commission, puisque le nombre de victimes est sous-évalué. Il y a une centaine de dossiers à Montréal qui s’ouvrent chaque année, mais peu de femmes portent plainte. Il faut donc être très prudent avec les chiffres, a expliqué Ian Lafrenière.

Les victimes ne se victimisent pas, a insisté Mme Mélançon.

L'enjeu est pourtant immense pour ces mineurs, comme le rappelle la présidente de l'Ordre des sexologues du Québec, Joanie Heppell. « L'adolescence est une période charnière dans leur développement. On construit la façon dont on se perçoit. Les victimes risquent de perdre la sensibilité de leur corps », explique-t-elle.

L'Ordre déposera d'ailleurs un mémoire à ce sujet. Il compte prôner une éducation à la sexualité très tôt.

D’ici à ce que le rapport de la commission soit rendu à l’automne 2020, ses membres écouteront les témoignages d’organismes, de chercheurs, d’experts policiers et même d’intervenants économiques.

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