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Immigration : les réformes nuiraient au recrutement en intelligence artificielle

Le chercheur et expert mondial en IA Yoshua Bengio demande au gouvernement de faire des ajustements pour « retenir » les talents étrangers.

Yoshua Bengio discute avec François Legault.

Le premier ministre du Québec, François Legault, a rencontré Yoshua Bengio en mai dernier. Il avait alors partagé cette photo sur les réseaux sociaux.

Photo : Twitter / François Legault

Romain Schué

Le recrutement de jeunes talents et d'étudiants internationaux en intelligence artificielle (IA) pourrait être perturbé par les réformes en immigration du gouvernement Legault, selon le chercheur québécois Yoshua Bengio. Celui qui s'est imposé comme l'un des plus grands experts mondiaux en matière d’IA espère que le ministre de l'Immigration fera marche arrière.

Ça pourrait avoir un sérieux impact sur l’IA au Québec, estime Yoshua Bengio, faisant référence au resserrement de l'accès au Programme de l’expérience québécoise (PEQ), qui offrait jusqu’à la semaine dernière une voie rapide aux étudiants internationaux vers la résidence permanente.

Yoshua Bengio, qui a remporté le prix Turing 2018 – surnommé le Nobel de l'informatique –, est le fondateur du Mila, l’Institut québécois d’intelligence artificielle, un groupe universitaire considéré comme l’un des meilleurs de la planète. La grande majorité des étudiants et chercheurs de cet institut ne sont pas originaires du Canada, mais de partout dans le monde.

Depuis quelques jours, plusieurs de nos étudiants étrangers sont préoccupés, confirme la PDG du Mila, Valérie Pisano. Son institut compte 339 élèves étrangers sur 435.

Toute l’industrie de l’IA et des technologies fait venir beaucoup de chercheurs, d’ingénieurs. Ce sont des milliers de personnes qui apportent beaucoup de valeur à l’économie. Je pense qu’il faut en prendre soin et essayer surtout de les garder.

Yoshua Bengio, expert en intelligence artificielle et cofondateur d’Element AI

Des discussions avec le gouvernement souhaitées

Pour limiter l’accès au PEQ, dont la popularité est croissante depuis sa création en 2010, le gouvernement de François Legault a publié la semaine passée une liste de domaines de formation prioritaires. Seules ces dernières seront désormais admissibles à ce programme, alors qu'il n'y avait initialement aucune restriction de ce type.

Et les formations les plus courues par ces talents étrangers, comme les maîtrises et doctorats en informatique, n'apparaissent pas dans cette liste, qui ne regroupe que 7 doctorats et 24 maîtrises dans la province.

C’est quand même étrange. J’ai parlé avec plusieurs personnes au sein du gouvernement, dont le premier ministre, et ils semblent quand même mettre l’IA dans les stratégies prioritaires, affirme M. Bengio, tout en disant vouloir prendre le temps de parler avec le gouvernement pour comprendre, avec l'espoir d'un changement de direction.

J’imagine qu’il y a quelque chose soit qui n’a pas été communiqué correctement, soit qui pourrait être ajusté, avance-t-il.

L'institut Mila n’est d’ailleurs pas la seule organisation d’envergure à vouloir échanger rapidement avec le gouvernement du Québec. Sans vouloir commenter pour le moment ce dossier, Montréal International a indiqué souhaiter parler en privé dans les prochains jours avec l’équipe de François Legault pour évoquer ces changements apportés au PEQ.

La Ville de Montréal va également s'entretenir avec Québec

Selon le cabinet de Valérie Plante, l'intelligence artificielle est l'un des nombreux domaines à haute valeur ajoutée qui propulsent l'économie montréalaise. Ce bassin de talents est l'une des raisons qui pousseraient de nombreuses entreprises internationales à s'établir à Montréal. Comme il s'agit d'un domaine d'activité essentiel à Montréal, nous nous assurerons auprès du gouvernement du Québec que les modifications apportées ne nuisent pas à la formation et à l'embauche de cette main-d’œuvre spécialisée, assure Youssef Amane, directeur des communications du cabinet de la mairesse.

Une immense perte redoutée

La grogne, quant à elle, se fait entendre dans ce milieu hautement concurrentiel, où les étudiants et chercheurs sont très demandés.

C’est devenu très, très dur d’avoir la résidence permanente au Québec. Beaucoup d’étudiants regardent de plus en plus les options pour aller ailleurs. C’est vraiment dommage, déplore Dzmitry Bahdanau, chercheur au Mila, qui est arrivé du Bélarus en 2016.

Un autre doctorant du même institut a jugé sur les réseaux sociaux cette réforme complètement débile, en soulignant que ce genre de cerveau ira trouver mieux ailleurs.

Pourquoi un diplômé du Mila resterait à Montréal alors qu’il pourrait aller à Toronto et devenir résident beaucoup plus rapidement, s’interroge lui aussi Dzmitry Bahdanau.

Le Québec a investi beaucoup d’argent dans l’intelligence artificielle. Si les gens partent en raison de ces mesures, ces investissements n'auront servi à rien.

Dzmitry Bahdanau, chercheur au Mila

Si ces personnes quittent le Québec après avoir créé des racines ici, ce serait vraiment dommage. Ce serait une immense perte sociale et économique, reprend Yoshua Bengio.

On ne peut jamais les retenir, ils ont des offres d’emploi partout dans le monde. Mais la meilleure manière de les retenir, c’est de leur offrir un endroit accueillant où ils se sentent bien, où ils vont pouvoir devenir des citoyens, poursuit-il.

Une décision dramatique, regrettent des experts

Ce risque d’une fuite des talents serait réel, selon de nombreux experts interrogés par Radio-Canada.

Le recrutement de ces talents est un enjeu, c’est clair. Montréal est devenue une place forte en IA et il y a un grand besoin de ces talents qui sont un apport sur l’économie, juge Benoit Pagé, directeur du Pôle montréalais d’enseignement supérieur en intelligence artificielle.

Ces mesures vont être un obstacle pour nous. Ça ne va pas nous aider, commente Lyse Langlois, directrice de l'Observatoire international sur les impacts sociétaux de l’intelligence artificielle et du numérique (OBVIA).

Doyen de la Faculté de science politique et de droit de l’UQAM, Hugo Cyr se dit particulièrement alarmé. Pour ces domaines, comme l’IA, c’est dramatique. Le PEQ était un moyen de recrutement primordial. Et plutôt que de tout faire pour profiter de leur expertise, on va les laisser partir. C’est aberrant, soutient cet expert en IA.

On est dans un domaine hyper concurrentiel. À Montréal, on leur offrait la qualité de vie, l’accueil et ce programme. Là, c’est le contraire d’un message d’accueil qu’on envoie.

Hugo Cyr, doyen de la Faculté de science politique et de droit de l’UQAM

Une grande demande pour ces étudiants et chercheurs existe à travers le monde, précise Laurent Charlin, professeur adjoint à HEC Montréal. S’ils se sentent moins bien accueillis, s’ils sentent qu’on a moins envie de les garder, ils pourraient partir ailleurs, ajoute-t-il.

Cette décision aura un impact sur leur choix de rester ou non, croit Roger Nkambou, directeur du Centre de recherche en intelligence artificielle (CRIA).

C’est vraiment contradictoire. Le gouvernement a mis de l’argent dans l’IA, fait de la pub pour attirer ces talents à Montréal et, là, ils vont peut-être aller ailleurs. C’est ce que m’ont déjà dit des étudiants. C’est assez incroyable, juge-t-il.

Le gouvernement doit revoir sa décision. Si on veut faire de Montréal une Silicon Valley, c’est un peu curieux de fermer la porte à ces gens, plutôt que de les aider à rester.

Roger Nkambou, directeur du CRIA

Québec veut répondre aux besoins de main d’œuvre

Contacté par Radio-Canada, le cabinet du ministre de l'Immigration, Simon Jolin-Barrette, spécifie que ces améliorations au PEQ visent à mieux répondre aux besoins de main-d’œuvre du Québec.

Tout en notant que plusieurs domaines liés à l’IA – mais pas au niveau d'une maîtrise ou d'un doctorat – figurent néanmoins dans ces listes, il précise travailler en collaboration avec le ministère du Travail pour l'élaboration de cette énumération des formations en demande et des emplois en déficit.

Le gouvernement du Québec est très actif pour s’assurer de développer une expertise en IA, notamment en transport, en santé et en aérospatiale, assure Marc-André Gosselin, porte-parole du ministre Jolin-Barrette.

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