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Solde impayé des Saoudiens : les blindés reviennent hanter Ottawa

La crise diplomatique canado-saoudienne serait en partie responsable des retards de paiements, estiment des experts

Des officiers de l'armée saoudienne discutent.

Des officiers de l'armée saoudienne discutent à Riyad, capitale de l'Arabie saoudite.

Photo : Getty Images / FAYEZ NURELDINE

Marc Godbout

Les retards de paiement de l’Arabie saoudite pour les véhicules blindés canadiens soulèvent de nombreuses questions. Ils risquent de ramener à l’avant-plan cet enjeu, un boulet que le gouvernement Trudeau a traîné tout au long de son premier mandat et dont il pourrait avoir encore de la difficulté à se départir.

Qui aurait pu prédire que le Royaume d’Arabie saoudite pourrait avoir du mal à payer ses factures?

Les résultats financiers du dernier trimestre de l’entreprise General Dynamics démontrent que Riyad doit toujours près de 3,4 milliards de dollars en arriérés de paiement pour l’achat de blindés canadiens. Les véhicules du géant militaire américain sont construits dans l’usine de sa division canadienne, à London, en Ontario.

Il faut plus que commencer à être aux aguets, il faut être en mode gestion de crise. C’est un énorme montant d’argent.

Thomas Juneau, Université d’Ottawa

Cette vente découle du contrat controversé de 15 milliards négocié sous le gouvernement conservateur de Stephen Harper et approuvé ensuite par celui de Justin Trudeau.

Le bilan de l’Arabie saoudite en matière de droits de la personne est l'un des pires de la planète. Si cette réalité demeure, l’image souvent associée au pays de l’abondance et de l’argent qui coule à flots, elle, change.

Des courtiers saoudiens discutent devant un écran qui affiche des titres boursiers.

Des courtiers saoudiens dans une banque de la capitale, Riyad.

Photo : Getty / HASSAN AMMAR

Ce solde impayé n’est pas unique au Canada. Le gouvernement saoudien a retardé les paiements de plusieurs milliards de dollars à des entreprises occidentales dans l’espoir de contenir ses problèmes budgétaires.

La chute du cours du pétrole complique le sort du premier exportateur mondial de brut.

Le pays du Golfe prévoit de composer avec un manque à gagner de 50 milliards de dollars américains l’an prochain. Ce sera son septième déficit de suite. Les perspectives de croissance pour l’Arabie saoudite sont constamment revues à la baisse, malgré un programme de réformes ambitieux.

Un travailleur marche devant un complexe pétrolier.

Un travailleur marche devant le complexe pétrolier d'Abqaiq, en Arabie saoudite.

Photo : Reuters / Maxim Shemetov

C’est dans ce contexte que s’inscrit la facture impayée des blindés canadiens.

Si elle se chiffre à plus de trois milliards de dollars, elle était pratiquement deux fois moins élevée à pareille date l’an dernier, selon la Corporation commerciale canadienne (CCC).

La CCC est l’agence fédérale qui agit à titre de courtier dans ce genre de transaction. Comme il s’agit d’un contrat de gouvernement à gouvernement, General Dynamics s’en remet à Ottawa pour être payé.

Dans le meilleur des cas, l’Arabie saoudite va payer l’argent avec le temps, mais ça va être long, prédit Thomas Juneau, un expert du Moyen-Orient.

Un véhicule blindé présenté de profil.

Un véhicule blindé de General Dynamics présenté lors d'un salon commercial. Il est semblable à celui vendu à l'Arabie saoudite.

Photo : Radio-Canada / MARC GODBOUT

Alors, que compte faire Ottawa face à cette situation? Les contribuables devront-ils assumer les coûts pour les intérêts et les frais de retard? À l'heure actuelle, le solde impayé est-il plus important que celui inscrit dans le rapport trimestriel de General Dynamics?

Ces questions restent sans réponse.

En raison de la nature confidentielle des contrats commerciaux, le gouvernement du Canada ne peut divulguer plus de détails à leur sujet ni sur la gestion qu’en fait la Corporation Commerciale Canadienne (CCC).

Affaires mondiales Canada

Levier?

Il serait simpliste de voir les difficultés fiscales de Riyad comme l’unique cause de l’arriéré.

Un deuxième facteur est indissociable à ce dossier : la crise diplomatique canado-saoudienne.

J’ai beaucoup de misère à croire que le contexte de la relation bilatérale avec l’Arabie saoudite n’est pas au moins en partie responsable de ces retards de paiement, insiste Thomas Juneau.

Les deux pays se sont brouillés en août 2018. La ministre des Affaires étrangères Chrystia Freeland exhortait alors le régime à libérer immédiatement les militantes des droits des femmes détenues à la suite d’une vague d’arrestations.

Des manifestantes tiennent des affiches devant l'ambassade de l'Arabie saoudite en France.

Des manifestantes tiennent des affiches devant l'ambassade de l'Arabie saoudite en France pour dénoncer la détention des femmes incarcérées à la suite d’une vague d’arrestations.

Photo : Getty Images / PHILIPPE LOPEZ

Riyad n’avait pas digéré cette directive, expulsant l’ambassadeur canadien et annonçant des mesures de rétorsion économiques.

Thomas Juneau ajoute que l’Arabie saoudite boude et traîne les pieds, tarde à payer. C’est parfaitement cohérent avec le calcul plus général que l’Arabie saoudite fait avec le Canada.

Bref, dans ce contexte de froid diplomatique, les 3,4 milliards de dollars impayés peuvent selon lui servir de levier pour le Royaume face au Canada, dont le pouvoir de négociation est très limité.

Le silence du 17 septembre

C’était un mardi, au début de la campagne électorale. Le 17 septembre, le Canada accomplissait un objectif de sa politique étrangère. Il venait d’adhérer officiellement au Traité sur le commerce des armes (TCA).

Ce qui devrait être une source de fierté pour le gouvernement Trudeau – le Traité est sous l’égide de l’ONU – est plutôt passé sous silence.

Pas un seul mot du premier ministre, aucun communiqué d’Affaires mondiales, et la ministre Chrystia Freeland s’est bien gardée de le souligner.

L’inverse risquait-il de braquer automatiquement les projecteurs sur les blindés et l’Arabie saoudite en campagne électorale?

Un obus exposé sur un présentoir.

Un obus fabriqué par General Dynamics dans un kiosque de la filiale canadienne du géant militaire.

Photo : Radio-Canada / MARC GODBOUT

Les pays signataires du TCA s’engagent à éviter des transferts d'armes vers des États et des forces de sécurité susceptibles de les utiliser pour violer les droits de l’homme et le droit international humanitaire.

Or un regroupement d’ONG vouées à l’aide humanitaire et à la défense des droits de la personne a fait parvenir récemment une lettre au premier ministre Justin Trudeau en soulignant que la vente de blindés entre en contradiction avec ce traité.

Les efforts de bonne foi déployés par le Canada pour mettre en œuvre l’article 7 du TCA seront hautement contestables si les exportations se poursuivent une fois que ces exigences juridiques sont devenues contraignantes.

Extrait de la lettre envoyée au premier ministre Justin Trudeau

Et la révision promise?

Une journée est une éternité en politique. Imaginez un an.

Voilà maintenant plus de 12 mois que le gouvernement Trudeau s’est engagé à examiner les exportations d’armes vers l’Arabie saoudite.

Cette annonce était survenue à la suite du meurtre du journaliste saoudien Jamal Khashoggi au consulat d'Arabie saoudite en Turquie.

Toujours aucun résultat de l’analyse du permis d’exportation lié au contrat de 15 milliards.

Justin Trudeau et les libéraux ont pu traverser toute une campagne électorale sans être inquiétés par le dossier des blindés.

Mais un deuxième mandat commence. Et vu les 3,4 milliards de dollars en solde impayé, le mutisme sur cet examen et sur son adhésion au Traité international, l’épine au pied que représentait le dossier des blindés pourrait s’enfoncer davantage.

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