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30 ans après la chute du mur de Berlin, qui se souvient de la RDA?

« Des amis disent que ce n’était pas si terrible du temps de la RDA ou encore qu’il n’y a pas eu de RDA. [...] Dans ma classe, des gens n’y croient pas. » - Lawrence Ackers, 16 ans

M. Krause, debout, regarde la chaise et les photos au sol.

L'ancien prisonnier politique Henry Krause, dans une salle où les nouveaux détenus étaient photographiés par la Stasi. Sur le sol, les photos de son arrestation, récupérées après la chute du régime communiste.

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

Yanik Dumont Baron

Il y a trois décennies, le mur de Berlin s’effondrait et, avec lui, l’emprise du régime communiste sur les Allemands de l'Est. Ces jours-ci, les plus vieux se rappellent les difficultés de l’époque, les espoirs nés des ruines du mur. Et les plus jeunes? Rencontres dans une ancienne prison de la Stasi, le service de police politique de l'ex-RDA.

Un soir de semaine aux limites de Dresde. Une ancienne prison de la Stasi convertie en mémorial. Une femme crie des numéros. Des adolescents et leurs parents s’avancent et prennent un casque d’écoute et un récepteur.

Quelques instructions, puis ils franchissent une lourde porte. Elle se referme brusquement. C’est le signal : les visiteurs sont devenus prisonniers et viennent de faire un saut d’une trentaine d’années en arrière.

Cette visite guidée est l’oeuvre d’un artiste allemand qui a cherché à recréer l’ambiance sonore qui régnait lorsque le lieu était contrôlé par la Stasi, la police qui surveillait les Allemands de l’Est afin de protéger le régime communiste de la République démocratique allemande (RDA).

C’est pas mal bien fait, confirme Henry Krause, lui-même emprisonné par la Stasi pour avoir tenté de fuir l’Allemagne de l’Est lorsqu’il avait 18 ans. Entre ces murs, dans les petites cellules qu’il nous montre, son visage demeure sérieux, sobre.

La première fois qu’il est revenu dans une cellule semblable à celle qui était la sienne à l’époque, Henry Krause admet s’être senti mal, avoir vomi.

M. Krause est assis sur le lit de la cellule. Il a le regard songeur. À côté de lui, on voit un lavabo et une armoire.

L'ancien prisonnier politique Henry Krause, dans une cellule identique à celle où il a été enfermé par la Stasi pour avoir tenté de fuir l'Allemagne communiste.

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

De ces mois de détention sévère, mais sans torture physique, il m’est resté un sommeil léger. Et un cauchemar récurrent, celui d’être à nouveau incarcéré, dit-il.

Ces jours-ci, l’ancien prisonnier politique guide les intéressés dans l’ancienne prison. Un travail de mémoire qui se fait lentement, visiteur après visiteur.

« Pour moi, ce n’est que de l’histoire »

Un travail d’autant plus important qu’une nouvelle génération d’Allemands n’a pas connu Die Wende, ou révolution pacifique, telle qu'est connue la chute du mur dans l’Est. Leur Allemagne n’a jamais été divisée, séparée en camps officiellement ennemis.

Ces jeunes Allemands n’ont pas connu non plus la dureté du régime communiste. Une population entière surveillée durant près de 40 ans, le moindre commentaire déplacé pouvant conduire à l’interrogatoire et la prison.

Sous le régime communiste, ceux qui tentaient de fuir à l’Ouest étaient parfois exécutés. Les écoliers étaient forcés de manifester leur appui au gouvernement. Des aliments de base étaient souvent rationnés.

Je n’en savais pas beaucoup sur la RDA, car ma famille vient de l’Ouest, explique Elina Markalow, 16 ans, après avoir visité l’ancienne prison. Nous nous sommes installés ici en 2006, je ne sais que ce que les voisins ou des amis nous ont raconté.

Elina Markalow sourit à la caméra.

Elina Markalow

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

Je sais que c’est différent pour la génération d’avant et que pour eux c’est une part importante de leur vie. Mais pour moi, ce n’est que de l’histoire… c’était vraiment il y a longtemps.

Elina Markalow

Moi, je suis très contente qu’il n’y ait plus de mur, lance Emily von Gregory. Elle ajoute qu’à l’école, on nous parle de la Seconde Guerre mondiale. Dans les livres d’histoire, il est souvent question du mur, mais cela n’a pas d’influence sur ma vie.

Emily von Gregory sourit à la caméra.

Emily von Gregory

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

Lawrence Ackers, 16 ans également, est venu avec son père, qui insiste pour que ses enfants connaissent bien ce passé qui appartient à tous les Allemands.

Des amis disent que ce n’était pas si terrible du temps de la RDA ou encore qu’il n’y a pas eu de RDA. Bien sûr, ce n’est pas vrai. Mais dans ma classe, des gens n’y croient pas. Ils disent que cela n’a pas eu lieu, qu’il y a eu un mur, pas de Stasi.

Lawrence Ackers

Certains jeunes croient aussi qu’on pouvait facilement sortir [de RDA] et y revenir. C’est ce que leurs parents leur disent. Les professeurs peuvent raconter ce qu’ils veulent, ils écoutent leurs parents.

Moi, cet endroit, je crois que cela s’est vraiment passé. Je sais ce qu’il s’est passé.

Lawrence Ackers sourit à la caméra.

Lawrence Ackers

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

À l’Est, « je commence à me sentir chez moi »

Aux côtés de ces enfants, deux pères nés de parents allemands de l'Est, mais qui ont grandi à l’Ouest, loin du rideau de fer. Depuis, ils se sont installés dans l’Est, un peu à la recherche de leurs racines.

Un déménagement que Detlev Ackers n’avait jamais envisagé dans sa jeunesse. Pour moi, la RDA était bien plus loin de ma ville natale que New York. Je ne m’attendais vraiment pas à ce que cette réunification se produise, à ce que le mur soit démoli.

Ça nous a apporté plein d’occasions que nous n’aurions jamais eues autrement. Nous pouvons voyager en Europe sans frontière. Nous avons déménagé à l’Est en l’an 2000. Nous avons fondé une famille ici, c’est maintenant chez nous.

Detlev Ackers fixe la caméra.

Detlev Ackers

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

Un sentiment que ne partage pas tout à fait Olivier von Gregory. Ça fait 25 ans que j’habite ici. Je n’ai jamais été ailleurs aussi longtemps. Pour ma part, ça commence à ressembler à mon chez-moi!

Quand tu viens de l’Ouest, on t’apprend à te montrer ambitieux, à jouer du coude. En revanche, les valeurs incarnées par les gens de l’Est, c’était plutôt de ne pas se faire remarquer, d'être prudent.

Olivier von Gregory
Olivier von Gregory sourit à la caméra.

Olivier von Gregory

Photo : Radio-Canada / Yanik Dumont Baron

C’est le ressentiment envers les gens de l’Ouest qui le trouble encore parfois, comme les discours politiques dépeignant les gens de l’Est comme des victimes d’une révolution inachevée.

Opinion partagée par Detlev Ackers, qui dénonce les partis d’extrême droite allemands comme l’AfD. Maintenant, la discussion, c’est souvent : « Ah! c’était mieux avant! ».

Il reconnaît qu’une bonne part des attentes des Allemands de l’Est n’ont pas été comblées depuis la chute du mur. Mais il n’y voit pas une raison pour revenir dans le passé.

Cette idée qu’il faut achever la révolution et que tout ira mieux… C’est le même genre de discours que nous servent Boris Johnson et Donald Trump.

Les réponses sont été légèrement éditées pour des motifs de clarté.

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