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Formation de détenus : « Nous sommes une main-d'oeuvre sous-utilisée »

Un détenu est trois fois moins à risque de récidiver s'il occupe un emploi.

Un gardien qui surveille un détenu dans un atelier d'usinage.

Les trois quarts des détenus qui apprennent un métier en prison trouvent un emploi à leur sortie de prison, selon Service correctionnel Canada.

Photo : Radio-Canada / Nicolas Steinbach

Nicolas Steinbach

Ce seront peut-être vos futurs plombiers, électriciens, charpentiers-menuisiers ou cuisiniers. Les cohortes de détenus-apprentis, quoique encore modestes, sont de plus en plus nombreuses en Atlantique. Service Correctionnel Canada estime que les détenus pourraient représenter une solution à la pénurie de main-d’oeuvre.

Un détenu au travail, sur un chantier de construction.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

L'organisme de charité Habitat pour l'Humanité de Moncton accueille des bénévoles du pénitencier fédéral de Dorchester depuis une dizaine d'années, à raison de deux à quatre détenus par an pour un nombre indéterminé de mois à temps plein.

Photo : Radio-Canada / Nicolas Steinbach

Paul est bénévole pour Habitat pour l'Humanité de Moncton depuis un mois. Il répare des électroménagers qui seront ensuite vendus à la boutique de l’organisme de charité.

J’ai parfois l'impression qu'on me regarde comme "le gars qui vient de la prison"; il faut l’accepter et montrer que tu peux interagir et t'intégrer, que tu peux être normal à nouveau , nous confie Paul.

L'extérieur du pénitencier de Dorchester.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Le pénitencier fédéral de Dorchester est un établissement pour hommes à niveaux de sécurité multiples situé dans le sud-est du Nouveau-Brunswick, près de Moncton.

Photo : Radio-Canada / Nicolas Steinbach

Après sa journée de travail, Paul est ramené au pénitencier fédéral de Dorchester, au Nouveau-Brunswick, où il purge une peine de prison à vie. Dans quelques mois, il aura accès à une libération conditionnelle.

La main-d’oeuvre que ça nous donne est essentielle à notre succès

Chantal Landry, directrice générale d’Habitat pour l'Humanité de Moncton

Les détenus ne sont pas traités différemment des autres employés, nous explique Chantal Landry. L'organisme accueille des bénévoles du pénitencier de Dorchester depuis une dizaine d'années.

Chantal Landry accompagne un détenu.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Chantal Landry accueille les détenus au début de leur journée à Habitat pour l'Humanité. Il y a déjà eu des expériences moins bonnes, mais ces travailleurs n'ont jamais été une menace pour la sécurité, assure-t-elle.

Photo : Radio-Canada / Nicolas Steinbach

Si ce ne serait pas [de l’aide des détenus], ça ne marcherait pas ici parce qu’il y aurait trop d’articles. On serait trop lent pour les réparer, ce qui veut dire que la marchandise ne se rendrait pas sur le plancher aussi vite et qu’il y aurait moins de ventes, affirme Chantal Landry.

La réhabilitation par l'emploi

À 41 ans, Paul a passé la moitié de sa vie incarcéré. Il a accepté de témoigner à visage découvert, mais préfère ne pas dévoiler son nom de famille. Quand tu arrives en prison tu penses que tu ne pourras jamais y vivre. Après un certain temps, ça devient la normalité. C’est sûr que j’appréhende ma sortie.

Paul dans l'atelier du pénitencier de Dorchester.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Paul dans l'atelier du pénitencier de Dorchester.

Photo : Radio-Canada / Nicolas Steinbach

En 2010, Paul a décidé d'apprendre, par lui-même, le métier d'électricien. Ça m’a donné un objectif à l’extérieur des murs, quelque chose auquel je pouvais me raccrocher. Ça m’a redonné confiance en moi.

Paul avait besoin de 9000 heures d'expérience pratique pour obtenir la certification d'électricien. C'est pas à pas qu'il a suivi les électriciens-instructeurs Stéphane Audet et Danny Surette dans les couloirs de Dorchester.

Paul à table avec ses instructeurs.
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Paul a appris les rudiments du métier d'électricien avec Danny Surette, dont il a été l'apprenti pendant quatre ans et demi, et de l'électricien Stéphane Audet, durant un peu plus de deux ans. Ensemble, ils ont remplacé des thermostats, installé de nouvelles lampes au gymnase et à l'extérieur du pénitencier et fait l'entretien des cellules.

Photo : Radio-Canada / Nicolas Steinbach

Ça leur donne un espoir au bout du tunnel. À la fin, ils ont un morceau de papier qui dit "c’est à moi, il n’y a personne qui peut me l’enlever, c’est à moi. Je l’ai gagné, je l’ai fait", déclare Stéphane Audet, électricien-instructeur au pénitencier de Dorchester.

Stéphane Audet, électricien-instructeur au pénitencier de Dorchester, en entrevue.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

«Paul c'est un super employé, c'est un super bon gars, ce serait le parfait employé», assure Stéphane Audet, électricien-instructeur au pénitencier de Dorchester.

Photo : Radio-Canada / Nicolas Steinbach

Paul a étudié pendant huit ans. En mars 2018, il a réussi ses examens et obtenu le Sceau rouge d'électricien à Dorchester. La certification lui permettra à sa sortie de prison de pouvoir travailler où il veut au Canada.

Je flottais à 3 pieds au-dessus du sol. Pour moi ça veut dire beaucoup de fierté, d’accomplissement. C’est ma carte de sortie pour le futur. J’ai encore des frissons quand je pense à ça, nous dit Paul.

Une solution à la pénurie de main-d’oeuvre

Paul est le premier détenu à recevoir son Sceau rouge d’électricien au pénitencier de Dorchester.

C’est très impressionnant surtout que lorsque t’es incarcéré, tu dois étudier par toi-même, tu ne peux pas aller en salle de classe comme tous les autres, indique Janine Mazerolle, gestionnaire régionale des opérations du programme de réadaptation (CORCAN) à Service correctionnel Canada.

Janine Mazerolle s'adresse à un détenu.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Janine Mazerolle est responsable des programmes de mentorat et des ateliers industriels permettant aux détenus d’apprendre un métier en prison. Ici, on la voit en discussion avec un détenu dans un atelier de Moncton.

Photo : Radio-Canada / Nicolas Steinbach

Janine Mazerolle espère que d'autres détenus suivront l'exemple de Paul. Si on peut en avoir au moins cinq par année en Atlantique, ce serait bon.

Où travaillent les détenus qui participent au programme CORCAN?

  • Ateliers de fabrication d’une variété de produits en métal et en bois, tels que du mobilier de bureau
  • Chantiers de constructions ou de rénovation, par exemple dans les établissements de Service correctionnel Canada
  • Services de buanderie dans les hôpitaux et les bases du ministère de la Défense nationale
  • Ateliers de fabrication des vêtements, uniformes, literies pour les détenus et le personnel carcéral
  • Terres agricoles (grâce à la réouverture des fermes pénitentiaires qui sera mis en œuvre cette année)

Source : Service Correctionnel Canada

Service Correctionnel Canada a l'intention d'étendre ses programmes de mentorat pour que davantage de détenus intègrent le marché du travail. Il y a aujourd’hui une quinzaine d’apprentis à Dorchester qui se spécialisent en soudure, en plomberie, en électricité et en menuiserie entre autres.

Janine Mazerolle s'adresse à un détenu.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Janine Mazerolle espère que les prochaines cohortes d'apprentis-détenus pourront contribuer à atténuer la pénurie de main-d’oeuvre qui sévit dans la région.

Photo : Radio-Canada / Nicolas Steinbach

On voit qu’il y a une pénurie dans la construction et les métiers. On forme les détenus et on les aide à se trouver un emploi dans la communauté . [On pourrait utiliser beaucoup plus de détenus qu'on le fait actuellement] et je dois dire qu'il y a une ouverture plus que jamais, souligne Janine Mazerolle.

La main-d’oeuvre pénitentiaire est sous-utilisée.

Paul, détenu au pénitencier de Dorchester

Janine Mazerolle aimerait également attirer davantage d’entreprises à l’intérieur des prisons pour permettre aux détenus de travailler pendant leurs peines.

On travaille sur des partenariats avec des compagnies de production et de fabrication qui voudraient apporter leur industrie en dedans pour faire du travail pour eux. Il y en a qui se fait déjà, mais on en voudrait plus. Ça règle la question de la sécurité et les détenus seraient rémunérés à travers un tiers parti, dit-elle.

Selon les données de Service Correctionnel Canada, près de 40% des détenus de la région Atlantique sont actuellement à l’emploi des ateliers industriels CORCAN.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Selon les données de Service Correctionnel Canada, près de 40 % des détenus de la région Atlantique sont actuellement à l’emploi des ateliers industriels CORCAN.

Photo : Radio-Canada / Nicolas Steinbach

Selon le gouvernement du Nouveau-Brunswick, il manquera 120 000 travailleurs avant la fin de la prochaine décennie, soit un peu moins du tiers de la population active actuelle. Les conséquences économiques pourraient être désastreuses pour cette province dont l’économie tourne déjà au ralenti.

Je dirais aux employeurs : « Donnez-leur une chance »

Paul n'est plus apprenti aujourd'hui : il est devenu instructeur pour d'autres détenus.

«La plupart des détenus ici vont être éventuellement libérés. Si on peut étendre les programmes de mentorat ça pourrait être une main-d'oeuvre surtout pour les métiers. On ne peut aller nulle part, on a le temps d’apprendre.»
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« La plupart des détenus ici vont être éventuellement libérés. Si on peut étendre les programmes de mentorat ça pourrait être une main-d'oeuvre surtout pour les métiers. On ne peut aller nulle part, on a le temps d’apprendre », affirme Paul.

Photo : Radio-Canada / Nicolas Steinbach

Mais il reste encore beaucoup de travail à faire, peut-être même la tâche la plus difficile : convaincre les employeurs d'engager d'anciens détenus.

Certains pourraient se dire, en raison de leurs antécédents : "Je ne peux pas l’engager". Si quelqu’un ne veut pas engager Paul pour ça, il manque quelqu’un d’extrêmement bon. Il faut qu’il y ait de la sensibilisation de faite, indique Stéphane Audet, électricien-instructeur au pénitencier de Dorchester.

On espère une plus grande ouverture des employeurs - parce qu’il y a des délinquants qui sont très qualifiés - [pour] que tout le monde puisse se trouver un emploi en sortant, confie Janine Mazerolle.

Chantal Landry relate ne pas avoir eu de mauvaises expériences avec les détenus de Dorchester, des différends de personnalité tout au plus.
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Chantal Landry relate ne pas avoir eu de mauvaises expériences avec les détenus de Dorchester... des conflits de personnalité tout au plus.

Photo : Radio-Canada / Nicolas Steinbach

L’organisme de charité Habitat pour l’humanité a fourni leur premier emploi à plusieurs détenus. Comme à Paul qui a obtenu une permission de sortie de Dorchester. Le fait d'occuper un emploi accroît leur degré de confiance en eux, ça les prépare à la vie réelle, confie Chantal Landry : Il y a même des détenus qui m'ont envoyé des lettres par après quand ils sont sortis.

Je dirais aux employeurs : "Donnez-leur une chance!"

Chantal Landry, directrice générale d’Habitat pour l'Humanité de Moncton

L’organisme espère accroître son partenariat avec Service correctionnel Canada dès l’an prochain et engager des détenus pour construire une résidence pour une famille à faible revenu de Dieppe.

La façade du pénitencier de Dorchester.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Apprendre un métier en prison contribue à la réintégration des délinquants dans la société. Un détenu est trois fois moins susceptible de récidiver s’il occupe un emploi à sa sortie, selon Service correctionnel Canada.

Photo : Radio-Canada / Nicolas Steinbach

Pour ce qui est de Paul, il devrait sortir de prison d’ici deux à cinq ans.

Il rêve d'avoir sa propre compagnie, mais d'abord un emploi, un toit au-dessus de la tête et un chien. Si j’ai ces trois choses-là, je suis heureux, dit-il.

Nouveau-Brunswick

Justice