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Ce que le milieu culturel pourrait apprendre de Greta

Une image montrant Pierre Lapointe, Greta Thunberg et le journaliste Kevin Sweet.

Kevin Sweet réfléchit à ce que Greta Thunberg pourrait apprendre au milieu culturel.

Photo : Radio-Canada

Kevin Sweet

BILLET - Chaque mouvement a sa figure emblématique. Alyssa Milano pour #MoiAussi, Gisèle Lalonde pour la survie de l’Hôpital Montfort, en Ontario, et, plus récemment, Greta Thunberg, militante pour l’environnement. Pierre Lapointe pourrait-il devenir le visage de la défense du droit d’auteur? Car si ce mouvement espère prendre de la vitesse, il lui faudra une figure de proue pour porter le flambeau.

Le droit d’auteur et la rémunération des artistes ne sont pas des enjeux électoraux sexy pour le grand public. Les artistes, les politiciens et les médias le savent.

Ce ne sont surtout pas des enjeux prioritaires à une époque où le Canadien moyen est incapable de s’acheter une maison ou de trouver un loyer abordable, et où la facture d’épicerie ne cesse de grimper de semaine en semaine.

Or, plus que jamais, l’environnement est devenu un enjeu central lors de la dernière campagne électorale. Par le passé, on aurait dit qu’il s'agissait, là aussi, d’un sujet pas trop enlevant.

Cette année, les citoyens ont été interpellés par des questions de pipelines et de taxe sur le carbone, pourtant bien loin de leurs préoccupations quotidiennes. Pourquoi?

D’une part, le message, martelé par les scientifiques et les groupes environnementaux, a été analysé et disséminé par les médias. On entend parler de l’impact des réchauffements climatiques presque tous les jours et, conséquemment, les habitudes des consommateurs changent et leurs attentes envers les gouvernements aussi.

L'effet Thundberg

Et il y a eu un élément de plus, cette année : Greta Thunberg.

La colère de la jeune militante suédoise, et son plaidoyer simple, ont retenti partout dans le monde. Le commun des mortels a pu mettre un visage humain sur cette crise écologique dont on nous parle depuis des décennies.

Greta parle de façon féroce.

Greta Thunberg en plein discours lors du Sommet sur le climat de l'ONU, au siège social de l'organisation, à New York.

Photo : Reuters / Carlo Allegri

Le sentiment d’urgence s’est installé puisqu’on parlait de l’avenir de nos enfants. On parlait de l’avenir de Greta.

On se ralliait soudainement derrière une personne et non juste pour une cause.

Le milieu culturel aurait des leçons à tirer de cette mobilisation pour l’environnement pour faire entendre ses revendications.

Lapointe aux barricades

D’ailleurs, le cri du coeur passionné de Pierre Lapointe, dimanche dernier, au Gala de l’ADISQ, rappelait beaucoup celui de Greta Thunberg.

Le discours engagé de Pierre Lapointe

L’auteur-compositeur-interprète a fait ce que trop peu d’artistes osent se permettre lorsqu’on leur donne une plateforme comme un gala télévisé regardé par des millions de téléspectateurs : il en a profité pour éduquer le public sur la rémunération des artistes, un enjeu bien réel au sein de l’industrie de la musique au Québec.

Pour un million d’écoutes de ma chanson Je déteste ma vie (dont j’ai écrit les paroles et la musique) sur l’application Spotify, j’ai touché 500 $. J’ai l’impression que ma contribution à Spotify vaut plus.

Pierre Lapointe, Gala de l’ADISQ 2019

Il a donné un exemple concret de l’impact des multinationales comme Spotify sur ses droits d’auteur et a démontré explicitement la raison pour laquelle les gouvernements doivent intervenir et obliger les géants du web à payer des impôts au Canada.

Connaissez-vous quelqu’un à la maison, ou ici dans la salle, qui fait de l’argent et qui ne paie pas d’impôts? a-t-il demandé.

De quoi faire réfléchir les gens à l’écoute.

Coup d'épée dans un océan de dollars

Toutefois, les doléances de Pierre Lapointe sur ses redevances de Spotify ne suffiront pas pour donner du momentum à ce mouvement encore embryonnaire.

Comme pour l’environnement, le public doit comprendre concrètement ce pour quoi il se bat. Et, malheureusement, dans le cas du droit d’auteur et des redevances d’artistes, ce n’est pas toujours clair dans l’esprit des gens. Ou si ce l'est, le public sait pertinemment qu'il lui faudrait alors changer ses habitudes de consommation, et que ces changements viendraient avec un coût.

Aux États-Unis, la méga vedette Taylor Swift est devenue la figure de proue du droit d’auteur. La chanteuse a perdu tous les droits sur ses six premiers albums lors de la vente de sa compagnie de disque (Nouvelle fenêtre).

Taylor Swift porte une tenue mauve.

La chanteuse Taylor Swift en mai 2019

Photo : Getty Images / Frazer Harrison

La transaction a fait grand bruit dans les médias, la dispute s’est faite sur la place publique, et les fans de Taylor Swift, qui se comptent par millions, se sont rangés derrière elle dans cette bataille pour reprendre le contrôle de ses anciens titres. Ils ont même créé le mot-clic #westandwithtaylor.

L’enjeu était concret pour son public. Il partageait le sentiment d’injustice de Taylor Swift.

Chez nous, qu’est-ce qui est en jeu exactement? Pas seulement aujourd’hui, mais à long terme?

Pierre Lapointe l’a évoqué : il en va de l’avenir de notre culture et de notre identité. Que valent la part et l’apport d’une et d’un artiste dans la construction de cette identité? Si on est capable d’établir la valeur d’un tableau de Riopelle, que vaut une chanson comme Gens du pays, de Gilles Vigneault?

Aux artistes de mener le bal

Il y a des grandes marches organisées pour le climat, mais pas pour la culture. Le 23 avril a pourtant été décrété Journée internationale du droit d’auteur en 1995. Depuis, chaque année, on dirait que cette date passe plus ou moins sous silence.

Qui va monter aux barricades pour devenir le porte-étendard de la cause au risque de s’aliéner son propre public et de passer pour le râleur ou le pleurnicheur de service?

Une chose est certaine, les artistes vont devoir faire plus de bruit et incarner davantage leurs enjeux s’ils veulent se faire entendre et comprendre du public. Et ça doit se faire plus qu’une fois par année, lors d’un gala ou dans une lettre ouverte publiée dans un journal.

Si les revendications ne sont pas exprimées plus fortement, le message ne sera pas entendu et les politiciens n’auront aucun intérêt à changer les lois.

Entre-temps, parce que c’est dans leur ADN, les artistes vont tout simplement continuer à créer.

Et ça aussi, tout le monde le sait.

Ottawa-Gatineau

Culture