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« Magicienne des visages » : son emploi méconnu n'est pas… reconnu

Quelques exemples de prothèses créées par l'épithésiste.

Photo : Radio-Canada

Alexandra Duval

Depuis 20 ans, Louise Desmeules a redonné un visage à plus de 600 personnes défigurées. À l'aube de sa retraite, cette « magicienne des visages » souhaite pourtant que son métier d'épithésiste soit enfin reconnu.

Cette femme de Québec est la seule spécialiste de la province à fabriquer des épithèses, c’est-à-dire des prothèses faciales en silicone. Son travail au quotidien est de façonner des parties de visage : des yeux, des nez, des oreilles. Au fil des ans, elle a aussi fabriqué des doigts, des orteils et des seins.

Louise Desmeules redonne ainsi une qualité de vie à des personnes qui, trop souvent, souffrent de se faire dévisager.

L'art de changer des vies

Jacqueline Baber, 65 ans, a notamment perdu son oeil droit en 2011. Un champignon microscopique s'y est attaqué. Elle a reçu sa première épithèse l'année suivante.

« La première fois, j'ai pris Louise dans mes bras et j'ai pleuré, elle m'avait redonné mon visage », révèle Jacqueline Baber.

Je n’aurais pas pu vivre de la même manière, j'ai repris mes activités presque aussitôt que j'ai eu l'épithèse.

Jacqueline Baber, patiente de Louise Desmeules

Radio-Canada a assisté à la pose de la nouvelle épithèse de Mme Baber. Celle-ci doit être remplacée tous les 3 ou 4 ans.

Le résultat est surprenant. Louise Desmeules réussit à recréer le regard de sa patiente. C'est à s'y méprendre.

« La partie la plus difficile à recréer, c'est un oeil, parce qu'un nez, ça a une forme. Une oreille, c'est fixe », explique Louise Desmeules.

Mais l'oeil représente beaucoup les émotions et l'âme.

Louise Desmeules

Son travail est minutieux. Une fois la prothèse en silicone prête, la finition prend de 3 à 4 jours. Mme Desmeules y ajoute de la couleur et des détails comme des plis de peau ou des rides.

Reconnaissance

Ces petits miracles, Louise Desmeules les accomplit au CHU de Québec.

Son titre d'emploi : thérapeute par l'art. Et non pas épithésiste comme c’est le cas ailleurs dans le monde. Le titre d'épithésiste est notamment reconnu en Alberta et en Ontario. Mais pas au Québec.

Louise Desmeules gagne donc un salaire 30 % moins élevé que ses collègues ontariens et albertains. Elle réclame depuis des années d’avoir droit au même traitement.

« Quand on exerce un métier pendant 20 ans et qu'on n’a pas la reconnaissance de ce qu'on a fait, ben c'est sûr qu'il manque un petit morceau. C'est un bel accomplissement, je me suis beaucoup réalisée dans ce métier-là, mais c'est sûr que d'obtenir mon titre d'épithésiste en partant [à la retraite] ou avant que je parte, je serais très heureuse », raconte Mme Desmeules.

Le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) a reçu trois demandes pour la création de ce titre d'emploi. En 2006 et en 2008, c'était de la part du CHU de Québec. La plus récente, en 2014, c'était par le Centre hospitalier de l'Université de Montréal (CHUM), qui développe cette expertise.

L'épithésiste Louise Desmeules montre le résultat de la prothèse à sa patiente, Jacqueline Baber.

L'épithésiste Louise Desmeules montre le résultat de la prothèse à sa patiente, Jacqueline Baber, sous le regard de celles qui prendront la relève.

Photo : Radio-Canada

Compagnonnage

Le MSSS a refusé à chaque occasion parce qu'il « n'existe pas de programme de formation officiellement reconnu au Québec et au Canada pour cet emploi ».

Louise Desmeules a appris son métier au tournant des années 2000 en se rendant à Strasbourg et à Toronto. Il n'existe pas d'école au pays. L'apprentissage se fait par compagnonnage.

Une autre raison a été évoquée pour expliquer les trois refus successifs : il n'y a qu'une seule personne dans le réseau « qui exerce les tâches d'épithésiste, et ce, sur une base variable », ajoute le MSSS.

Pourtant, Louise Desmeules travaille à temps plein. Et elle ne sera bientôt plus la seule.

Une relève assurée

La future retraitée forme maintenant la relève. Annie Laverdière l'assiste depuis 5 ans.

« Louise a dû porter sur ses épaules très longtemps le fait d'être seule. On n’est pas immortelle, invincible et c'était aussi pour la pérennité qu'elle puisse transmettre son bagage. Donc, ça va bien continuer et on va développer dans le futur », assure Mme Laverdière.

Vicky Dessureault s'est aussi ajoutée à l'équipe l'an dernier.

De pouvoir bénéficier de tout l'enseignement de Louise, c'est un privilège.

Vicky Dessureault, apprentie de Louise Desmeules

Une nouvelle demande sera-t-elle acheminée pour que le titre d’épithésiste soit reconnu? L’employeur de Louise Desmeules, le CHU de Québec, est évasif sur la question.

Dans une réponse écrite, on indique que « le CHU de Québec a effectué plusieurs démarches en soutien de l'employée en cause. Des représentations ont déjà été faites », souligne-t-on en faisant référence aux deux demandes précédentes.

Quoi qu’il en soit, les deux apprenties de Louise Desmeules assureront la relève au printemps prochain. Et elles espèrent aussi qu'un jour leur profession sera reconnue.

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