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Les racines de la révolte au Liban et ses perspectives

Deux femmes dans une foule sont habillées du drapeau du Liban.

Les manifestants réclament la démission du gouvernement actuel et la formation d’un gouvernement transitoire composé de technocrates.

Photo : Getty Images / Patrick Baz

Rania Massoud

Quelles sont les racines du soulèvement populaire qui secoue le Liban depuis 13 jours? Comment fonctionne le système confessionnel dans ce petit pays coincé entre la Syrie et Israël? Pourquoi le ras-le-bol a-t-il éclaté maintenant, alors que les problèmes chroniques gangrènent le pays depuis plus de 30 ans? Voici quelques pistes de réponse tirées du dernier épisode du balado Ça s’explique animé par Alexis De Lancer.


Qui tire les ficelles du pouvoir au Liban? Comment est-il partagé?

Au Liban, le système politique est basé sur une démocratie dite « consensuelle », qui accommode les principales communautés religieuses. Depuis l’indépendance du pays en 1943, à la fin du mandat français, le « Pacte national » – un pacte non écrit – divise les pouvoirs de sorte que le président est toujours chrétien maronite, le chef du gouvernement est sunnite et le chef du Parlement est chiite.

Mise à jour : Le premier ministre Hariri a remis sa démission à Beyrouth, mardi.

Mais les relations entre les différents dirigeants communautaires au pouvoir n’ont pas toujours été harmonieuses, ce qui a mené à une guerre civile qui a fait plus de 140 000 morts et 17 000 disparus en 15 ans, soit entre 1975 et 1990.

Les armes se sont tues à la suite de la signature de l’accord de Taëf, qui est venu consolider cette division des pouvoirs, décrétant aussi une amnistie générale pour tous les responsables de la guerre.

Ce sont d’ailleurs ces mêmes responsables – ou des membres de leur famille – qui sont encore au pouvoir aujourd’hui. La plupart d'entre eux préparent déjà leur succession politique à travers leurs enfants ou même leurs beaux-enfants, comme c’est le cas actuellement avec le président Michel Aoun et son gendre, le ministre des Affaires étrangères, Gebran Bassil.

Pour écouter le balado intitulé Les Libanais unis pour changer le système politique, consulter la page de l'équipe de Ça s’explique.

Le Liban en quelques chiffres :

Le Liban, dont la superficie est de 10 452 km carrés, regroupe une population ne dépassant pas les 4,5 millions de personnes, où se côtoient 18 communautés confessionnelles (chrétiens maronites, catholiques, grecs orthodoxes, syriaques, arméniens, sunnites, chiites, druzes, israélites, alaouites, etc.)

À ceux-là, s’ajoute aussi la présence de 1,2 million de réfugiés syriens, palestiniens et irakiens, entre autres, qui ont fui les violences dans leur propre pays.

Le Liban est, depuis la fin du 19e siècle, un pays d’émigration avec une diaspora regroupant près de 12 millions de personnes à travers le monde. Au Canada, la population d'origine libanaise compte plus de 270 000 personnes, dont 150 000 au Québec.

Quelle est l’emprise de la religion sur le peuple? Comment se vit le confessionnalisme au quotidien?

Le confessionnalisme au Liban est enraciné dans toutes les sphères, non seulement politique, mais aussi géographique, sociale, économique et même dans les affaires familiales. Au Liban, ce sont les tribunaux confessionnels qui gèrent les affaires de mariage, de divorce ou d’héritage.

Ainsi, chacune des 18 communautés dispose de ses propres lois. Les Églises orthodoxes et protestantes reconnaissent le divorce, par exemple, mais les catholiques, eux, l’interdisent. Donc, pour pouvoir divorcer, des familles catholiques n’hésitent pas à se convertir à l’orthodoxie.

Tout comme chez les musulmans, des familles sunnites qui n’ont par exemple que des filles – aucun fils –, n’hésitent pas à se convertir au chiisme pour protéger les droits de succession de leurs filles. Car, sinon, la part qui aurait dû revenir au garçon sera distribuée aux hommes de la branche paternelle, comme un oncle ou un cousin.

Par ailleurs, le mariage civil n’est pas appliqué au Liban en raison de l’opposition des hommes au pouvoir et des responsables religieux. Les couples mixtes doivent ainsi s’envoler vers Chypre, la France, la Turquie ou ailleurs dans le monde pour pouvoir sceller leurs noces.

Et la liste des exemples est longue...

Image artistique et floue de manifestants, drapeaux à la main.

Les manifestants sont descendus dans les rues pour protester et scander des slogans contre le gouvernement libanais à Beyrouth samedi.

Photo : Associated Press / Bilal Hussein


Les racines de cette mobilisation sont profondes, mais qu’est-ce qui a poussé les gens à manifester?

La goutte qui a fait déborder le vase, c’est l’annonce d’une taxe sur les applications de téléphonie mobile gratuites, comme WhatsApp, Facebook Messenger, Viber, etc. Évidemment, il serait simpliste de dire que c’est la raison derrière ce soulèvement, mais cette taxe était la taxe de trop, d’autant plus que le gouvernement avait annoncé d’autres taxes sur le carburant et les cigarettes.

La situation a aussi été exacerbée par les craintes d’une dévaluation de la livre libanaise et d’une pénurie de dollars sur les marchés de change, ce qui a menacé plusieurs secteurs vitaux, notamment ceux de l’importation du blé, des médicaments et du carburant.

Et puis, quelques jours avant l’éclatement de la révolution, il y a eu la réponse catastrophique du gouvernement face aux feux de forêt. La population a découvert que les autorités n’avaient tout simplement aucun plan pour lutter contre les centaines d’incendies qui ont ravagé plusieurs régions du pays.

La catastrophe a aussi révélé l’existence d'avions Canadair stationnés à l’aéroport de Beyrouth, mais qui étaient hors d'usage faute d’entretien, ce qui a scandalisé la population.

Sans oublier la crise des déchets, il y a deux ans, avec les images qui ont fait le tour du monde entier montrant les rues de Beyrouth et de plusieurs villes libanaises littéralement englouties par des sacs à ordures.

Un enfant ramassant une bouteille jetée par terre.

Dans les places publiques, la société civile s'organise pour trier les déchets dans les rues de Beyrouth. Le recyclage, au Liban, est né d'initiatives individuelles à la suite de la crise des ordures qui a touché le pays il y a deux ans..

Photo : Getty Images / ANWAR AMRO

Les coupures d’électricité sont devenues chroniques depuis 30 ans. À Beyrouth, les habitants sont aux prises avec des coupures de courant de trois heures, alors que ça peut aller jusqu’à plus de 12 heures dans les régions plus éloignées. Une grande majorité de Libanais paie donc deux factures d’électricité par mois, une pour la société d’État et une autre pour les distributeurs de générateurs.

Même chose pour l’eau courante qui est régulièrement coupée aussi.

Par ailleurs, les infrastructures sont quasi inexistantes. Les routes sont dans un état lamentable, tout le littoral a été privatisé et la mer s’est transformée en un véritable dépotoir. Le pays est aussi le troisième plus endetté dans le monde, après le Japon et la Grèce.


Les manifestants réclament des réformes en profondeur. Comment y arriver?

Les manifestants s’organisent de plus en plus et leurs demandes sont assez claires. Ils veulent la démission du gouvernement actuel, la formation d’un gouvernement transitoire composé de technocrates, de spécialistes qui n’ont aucun lien avec la classe politique actuelle.

La mission de ce gouvernement sera de gérer les affaires courantes des gens, mais aussi l’organisation d’élections anticipées. Ceci permettra à de nouveaux candidats issus de la société civile de se présenter aux élections. Ils devront, comme dans toutes les démocraties, présenter un programme, participer à des débats, aller à la rencontre des électeurs, etc.

Les Libanais disent vouloir récupérer leur démocratie qu’ils considèrent comme ayant été volée par les dirigeants politiques, toutes confessions confondues, car soit ils ont activement participé à la corruption, soit ils ont été complices de ce système.

Une autre demande importante est la mise en place d’une commission d’enquête sur la corruption pour juger les politiciens accusés d’avoir volé l’argent public.

Une femme aux cheveux blancs tient une pancarte dont le texte est rédigé en anglais.

«Il n'y aura pas une prochaine fois, c'est maintenant ou jamais», peut-on lire sur cette pancarte brandie par une manifestante à Jal El-Dib, à une vingtaine de kilomètres de Beyrouth.

Photo : Getty Images / JOSEPH EID


Le Hezbollah a mis en garde contre l’éclatement d’une nouvelle guerre civile. Comment se positionne le parti chiite par rapport à ce mouvement?

Alors qu’il avait qualifié le mouvement de « spontané » il y a une semaine, le chef du Hezbollah Hassan Nasrallah l’accuse aujourd’hui d’être manipulé et financé par l’étranger. Une accusation qui a été perçue par les manifestants comme étant ironique, puisque Hassan Nasrallah a lui-même affirmé à plusieurs reprises que son parti était soutenu financièrement et militairement par l’Iran.

Leur réponse à son discours est venue sous la forme de vidéos diffusées sur les réseaux sociaux dans lesquelles les citoyens affirment, chacun à leur tour, financer la révolte par ses propres moyens.

Cependant, la crainte sécuritaire est toujours là, sachant qu’il y a déjà eu quelques accrochages, notamment dans le sud du pays et à Beyrouth, où l’armée a dû intervenir pour séparer les deux camps.

Pour les Libanais qui appuient toujours le gouvernement, le mouvement populaire ne fait que paralyser le pays et aggraver encore plus la situation économique, les banques étant fermées depuis treize jours.

Les partisans ont installé un portrait du chef du parti chiite, Hassan Nasrallah sur le toit d'une voiture.

Des partisans du Hezbollah paradant dans les rues de Kfar Kila, un village situé dans le sud du Liban.

Photo : Reuters / Aziz Taher


Comment ont réagi les autorités jusque-là? À quoi faut-il s’attendre maintenant?

La classe politique dans son ensemble semble avoir été prise de court par cette révolte, les discours n’étant pas en phase avec la rue.

Le premier ministre Saad Hariri a proposé il y a quelques jours une série de réformes économiques très ambitieuses, dont une coupe de 50 % des salaires des ministres, députés et présidents en exercice et précédents. Il a aussi promis de réduire à près de zéro le déficit de l’État et de supprimer certains ministères, dont le ministère de l'Information.

Mais la confiance a déjà été brisée et la population a rejeté en bloc ces réformes, prônant la désobéissance civile. Les routes ne seront pas rouvertes de sitôt, surtout que le premier ministre a réaffirmé lundi qu’il n’avait pas l’intention de démissionner par peur du vide. Il a depuis annoncé sa démission.

La situation sécuritaire semble sous contrôle jusqu’à présent, mais il reste à savoir comment réagira le Hezbollah? Va-t-il utiliser la force pour tenter de dissuader les manifestants? Quelle sera à ce moment la position de l’armée libanaise? Va-t-elle se tenir à l’écart ou bien se positionnera-t-elle du côté des manifestants?

L’issue est incertaine non seulement parce que la situation est complexe, mais surtout parce que ce genre de scénario ne s’était jamais présenté auparavant. Mais les manifestants ne se font pas d’illusions, ils savent que ce ne sera pas fini demain.

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