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Opioïdes : une mère et son enfant échappent au « trou noir »

Courtney Castonguay joue avec sa fille sur une table à la bibliothèque.

Courtney Castonguay en compagnie de sa fille, Emma, à la bibliothèque.

Photo : Radio-Canada

Annie Poulin
Michel Bolduc

Il y a eu près de 2000 hospitalisations de nouveau-nés au Canada en 2018-2019 liées au fait que leur mère avait consommé des opiacés durant la grossesse. C'est ce qui est arrivé à Courtney Castonguay et à sa fillette, Emma, il y a trois ans.

Emma a souffert du syndrome d'abstinence néonatale (SAN) ou sevrage du nouveau-né. À la naissance, elle pleurait sans cesse, émettait des cris stridents et refusait de dormir et de boire.

Radio-Canada avait interviewé Courtney en octobre 2017.

La mère de Hamilton, en Ontario, est fière de parler du chemin qu'elle a parcouru depuis : elle est complètement sobre, a de nouveau la garde de sa fille et s'est inscrite au collège afin de devenir travailleuse sociale. « Je veux aider les jeunes qui en ont besoin comme ce fut le cas pour moi » explique-t-elle.

Ça commence pour le fun, mais une fois que t'es accro, dit-elle, c'est comme être aspiré par un trou noir.

Sa fille Emma grandit normalement. Elle souffre toutefois d'un léger retard d'élocution, qui pourrait être lié à la consommation de fentanyl et d'hydromorphone de Courtney durant la grossesse.

Je dois vivre chaque jour avec ce sentiment de culpabilité.

Courtney Castonguay, mère

J'espère qu'elle ne me haïra pas lorsqu'elle sera grande, se désole-t-elle.

Carte du Canada montrant le nombre de cas par province liés au syndrome d'abstinence néonatale.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Il y a eu près de 2000 hospitalisations de bébés au Canada annuellement, à cause du syndrome d'abstinence néonatale.

Photo : Radio-Canada / Camile Gauthier

Grâce à sa fille

Courtney a coupé les ponts avec le père d'Emma, qui consomme toujours des opioïdes, explique-t-elle.

Par ailleurs, elle a perdu récemment un ami d'enfance à cause des opiacés.

L'histoire de Courtney et d'Emma

Si Courtney a réussi à s'en sortir, c'est grâce à sa fille : Emma avait sept mois, lorsque sa mère a cessé pour de bon de consommer des drogues. Je voulais qu'elle puisse avoir une belle vie. Elle me rend si heureuse. C'est grâce à elle que j'ai le goût de me lever chaque matin, affirme la femme de 25 ans.

Elle se réjouit aussi d'avoir un nouveau copain, qui « travaille et me rend très heureuse ».

Sarah Simpson, la travailleuse sociale de l'Hôpital St. Joseph's de Hamilton qui s'était occupée de Courtney il y a trois ans, n'en revient pas. La première année [après la naissance d'Emma] a été très difficile pour elle, raconte-t-elle. Elle a traversé une période très sombre et je suis tellement fière de voir qu'elle étudie maintenant au collège.

Une crise qui perdure

Le dénouement heureux de l'histoire de Courtney est toutefois une bonne nouvelle qui en cache une moins bonne : le nombre d'hospitalisations de bébés au pays liées au syndrome de sevrage aux opioïdes n'a pas fléchi depuis 2014-2015, selon les statistiques recueillies par l'Institut canadien d'information sur la santé.

Mme Simpson raconte que la crise des opioïdes touche des personnes de « tous les milieux », qu'il s'agisse de toxicomanes ou d'individus devenus accros après avoir eu une prescription d'opiacés contre la douleur.

Lors de notre visite à l'Hôpital St. Joseph's, la travailleuse sociale nous présente d'ailleurs une autre mère, Karrie, qui prenait de la méthadone durant la grossesse. Elle a accepté de partager son expérience avec Radio-Canada à condition que nous ne révélions pas son nom de famille.

Son bébé, Joey, s'apprête à quitter l'hôpital après y avoir passé deux semaines, à cause du syndrome de sevrage. Il était « irritable » après sa naissance et n'était « pas en forme », raconte Karrie.

Une mère, Karrie, tient son bébé dans les bras en disant : « Ça brise le coeur de le voir souffrir comme ça. »

Le bébé de Karrie, Joey, a souffert du syndrome d'abstinence néonatale.

Photo : Radio-Canada

Personne ne m'a jugée [à l'hôpital], ajoute la mère, qui s'est « sentie appuyée » par le personnel, ce qui l'a beaucoup aidée.

Karrie, qui a trois autres enfants, aimerait « bientôt » cesser finalement de prendre de la méthadone, qui lui est prescrite depuis sept ans comme substitut aux opioïdes. Il peut être dangereux pour la mère d'arrêter brusquement de prendre un opiacé durant la grossesse, sans parler du risque de fausse couche, notamment.

Les opioïdes traversent la barrière placentaire et influencent certains aspects du développement du fœtus. Principales séquelles possibles : retard de croissance intra-utérin, fausse couche, enfant mort-né, accouchement prématuré, faible poids à la naissance, symptômes de sevrage dans 60 % à 95 % des cas , syndrome de la mort subite du nourrisson, transmission de virus si la drogue est injectée  avec une seringue.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Opioïdes et grossesse : conséquences pour le fœtus et l'enfant

Photo : Radio-Canada / Vincent Wallon

Pour la Dre Maya Nader, experte néonatale à l'Hôpital St. Michael's au centre-ville de Toronto, il est difficile de voir une lumière au bout du tunnel.

C'est peut-être une fausse réassurance de voir que les chiffres [sur les hospitalisations] sont stables [plutôt qu'en augmentation], dit-elle. Il y a moins de prescriptions d'opioïdes en Ontario depuis 2017 donc probablement moins de grossesses exposées aux opioïdes prescrits (...). Mais il y a une augmentation de l'utilisation du fentanyl et des analogues synthétiques.

On voit beaucoup de femmes qui ne pensent pas utiliser des opioïdes, qui utilisent des stimulants ou d'autres drogues de rue qui sont contaminées avec du fentanyl. Donc le bébé est exposé aux opioïdes, ajoute-t-elle.

L'Ontario fait-il fausse route?

La Dre Maya Nader répond aux questions de la journaliste dans une salle de consultation.

La Dre Maya Nader de l'Hôpital St. Michael's à Toronto.

Photo : Radio-Canada

Au Canada, c'est en Ontario que le nombre de cas de syndrome d'abstinence néonatale est le plus élevé; il y a eu 976 hospitalisations de nouveau-nés liées au SAN en 2018-2019, indique l'Institut canadien d'information sur la santé.

Pour la Dre Nader, tout ce que les travailleurs de la santé peuvent faire actuellement est « d'éteindre les feux ». Elle demande plus de ressources et critique la décision du gouvernement de Doug Ford de limiter le financement des centres de prévention des surdoses.

On va dans le sens inverse de ce dont la population a vraiment besoin.

Dre Maya Nader, Hôpital St. Michael's de Toronto

Pour la Dre Nader, il faut « aider les gens là où ils sont ».

La ministre ontarienne de la Santé, Christine Elliott, en conférence de presse.

La ministre ontarienne de la Santé, Christine Elliott

Photo : Radio-Canada

La ministre ontarienne de la Santé, Christine Elliott, rétorque que son gouvernement finance actuellement 16 centres d'injection supervisée et de traitement et « continue à accepter les demandes ».

Pour elle, en plus des sites d'injection supervisée, il est tout aussi important d'avoir des « lits de désintoxication » pour permettre aux personnes souffrant d'une dépendance de suivre un « traitement de réhabilitation », s'ils en expriment le « souhait ».

Nous sommes en train d'élaborer une stratégie en santé mentale et en toxicomanie et nous espérons qu'il n'y ait plus de bébés nés dans ce très triste état.

Christine Elliott, ministre ontarienne de la Santé

La ministre Elliott s'attriste de voir des « bébés innocents » souffrir de la « crise des opioïdes que nous vivons en Ontario ».

L'exemple du Québec

La chef du service de néonatalogie au CHUM à Montréal, Wissal Ben Jmaa, raconte que la pratique recommandée depuis plusieurs années au Québec est de placer le nouveau-né dans une chambre individuelle avec sa mère, plutôt qu'aux soins intensifs, même si le bébé a besoin d'un traitement médicamenteux (des doses d'un substitut aux opiacés que consommait la mère durant la grossesse pour l'aider dans le sevrage).

Le fait de pouvoir cohabiter en tout temps avec le bébé, le prendre souvent en peau à peau, faire la méthode kangourou et le fait d'allaiter, ça fait en sorte que le petit passage dans le lait maternel des opiacés rend ce syndrome de sevrage beaucoup moins ardu, dit-elle.

Cette approche a aussi permis de réduire de moitié la durée d'hospitalisation du bébé, qui pouvait être de six semaines il y a dix ans, ajoute la Dre Ben Jmaa.

De son côté, le ministère de la Santé du Québec dit continuer à « suivre l'évolution » de la situation.

La Dre Sandi Seigel en entrevue.

La pédiatre Sandi Seigel de l'Hôpital St. Joseph's à Hamilton

Photo : Radio-Canada

En Ontario, la pédiatre Sandi Seigel de l'Hôpital St. Joseph's de Hamilton aimerait obtenir plus de financement du gouvernement pour avoir plus de chambres dédiées au SAN. Il n'y en a que quatre actuellement à cet établissement.

Le peau à peau, un faible éclairage, ça aide à réduire les symptômes de sevrage, dit-elle, soulignant que c'est aussi ce que montrent les résultats du programme Fir Square en Colombie-Britannique.

De son côté, la Dre Nader espère que le projet de nouvelle aile à l'Hôpital St. Michael's inclura des chambres individuelles pour les nourrissons souffrant du syndrome de sevrage et leur mère.

Le gouvernement Ford ne promet pas pour l'instant de financement supplémentaire pour ce type de chambre.

De son côté, Courtney est ambivalente quant aux sites d'injection supervisée, soulignant que « ce n'est pas tout le monde qui les utilise ».

Une chose est certaine, selon elle, les femmes enceintes qui consomment des opioïdes ne devraient pas hésiter à « demander de l'aide ». Je sais que ça fait peur, raconte-t-elle. Je n'ai rien dit de toute ma grossesse, parce que j'avais peur. Mais j'ai la garde de ma fille maintenant. Je suis sobre. J'ai reçu de l'aide. C'est la preuve que c'est possible. Peu importe ce que peuvent penser les autres, c'est la vie de votre enfant qui est en jeu.

Crise des opioïdes

Société