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« On s’est fait exploiter! », des migrants français voient leurs rêves canadiens brisés

Cyril Belkhiter dans un jardin en travaux à Red Deer.

Cyril Belkhiter a quitté le sud de la France pour venir s'installer à Edmonton, en Alberta, en 2018.

Photo : Radio-Canada / Axel Tardieu

Axel Tardieu

Harcèlement moral, heures supplémentaires non payées et licenciement abusif… Ce sont les allégations portées par six citoyens français qui ont tout quitté pour venir travailler en Alberta et qui disent avoir vécu une situation similaire. Leur rêve de nouvelle vie au Canada a été brisé par ce qu'ils racontent avoir vécu au sein de l’entreprise edmontonienne de paysagisme Greentree.

En pleins travaux de terrassement, Cyril Belkhiter est aujourd’hui un homme apaisé et libre. Il a quitté Edmonton avec sa femme et ses trois enfants cet été pour recommencer une nouvelle vie à Red Deer, au centre de l’Alberta.

À 46 ans, l'homme originaire du sud de la France grince des dents quand on lui parle de l’entreprise Greentree, qui l’a recruté à Paris en novembre 2017. Pourtant, le Canada, il en rêvait depuis ses 18 ans.

On a sauté sur l’occasion avec mon épouse, avoue-t-il. C’était une chance pour nos enfants de venir ici et d’apprendre l’anglais couramment.

Plan très large de Cyril Belkhiter dans un jardin tenant une pelle et parlant avec un collègue.

Cyril Belkhiter, à gauche, a toujours été attiré par le Canada.

Photo : Radio-Canada / Axel Tardieu

Pour venir vivre en Alberta, ce charpentier ferme le restaurant qu’il venait d’ouvrir avec sa femme et part saisir une opportunité professionnelle offerte par l’entreprise de paysagisme Greentree, d'Edmonton.

Avant de prendre l’avion avec sa famille, Cyril Belkhiter a confiance en l’avenir en songeant aux conditions qui auraient été évoquées lors des derniers échanges.

Greentree nous (sa famille) a promis un salaire de 31 $ de l’heure avec des intéressements sur la production, un véhicule de fonction, des outils, la grande vie au Canada... On nous a dit que tout le monde avait sa chance, que tout était bon pour venir [y] travailler.

De nouveaux contrats

Une fois arrivée, en mars 2018, la famille trouve les premiers mois difficiles.

Les fiches de paie sont loin de ce qui aurait été promis. L'employeur de Cyril lui fait signer un nouveau contrat, examiné par Radio-Canada, à 25 $ de l’heure au lieu des 31 $ qui aurait été proposés verbalement. Le 17 mars, il doit en signer un autre à 13,60 $ de l’heure.

Ils m’ont dit que c’était normal, qu’il y avait un montant de base pour tout le monde et qu’ensuite le montant total sera payé une fois les chantiers finis. Il y avait des détails de financement que l’on ne m’avait pas dits au départ.

Selon le charpentier français, la communication avec le dirigeant anglophone, Gordon Neustaeter, est difficile. Ses réponses seraient évasives ou expéditives. Les conditions de travail alléguées poussent Cyril Belkhiter à bout.

On se faisait exploiter. Quand on disait qu’on n’était pas d’accord pour faire quelque chose, ou qu’on n’était pas assez payé, on nous disait : "Le fais pas, c’est pas grave, tu ne seras pas payé…"

Cyril Belkhiter

Le charpentier français se sent alors pris au piège avec un faible salaire et un visa de travail dit fermé, qui l’empêche de chercher un autre emploi pour arrondir ses fins de mois.

Une situation intenable

La famille a du mal à joindre les deux bouts. Pendant six mois, Cyril et sa femme vont à la banque alimentaire pour se nourrir. La situation l'épuise moralement et physiquement. Il décide de démissionner en juillet et estime aujourd’hui que l’entreprise Greentree lui doit environ 3000 $.

Le cas de ce charpentier ne serait pas isolé. Grégoire, Nicolas, Serge, Laura, Hervé, Cyril… Radio-Canada a rencontré six Français qui ont travaillé pour cette société albertaine.

Collage des photos du visage des six Français qui ont travaillé pour l'entreprise Greentree.

Nicolas Bortolotti, Cyril Belkhiter, Laura Point, Hervé Martinez, Grégoire Boitière et Serge Frangul : six Français qui ont vu leurs rêves brisés.

Photo : Radio-Canada

Laura Point, elle, a été assistante de direction de l’entreprise du 14 mars 2018 au 2 avril 2019. Elle a aussi été recrutée à Paris, avec l’envie de relever de nouveaux défis.

Ça faisait entreprise familiale qui évolue avec un fort potentiel. J’aime les défis. Ça vous tente forcément.

Selon la lettre d’embauche du 10 décembre 2017 attachée à son visa, dont Radio-Canada a obtenu copie, Laura Point devait être payée 18 $ par heure, pour 44 heures de travail par semaine.

Une fois arrivée à Edmonton, le 12 mars, la trentenaire déchante. Quatre jours plus tard, elle raconte devoir signer un nouveau contrat à la demande de son employeur.

Selon l’exemplaire consulté par Radio-Canada, la nouvelle recrue française sera dès lors payée au salaire minimum en vigueur, c’est-à-dire 13,60 $ l'heure.

J’avais déjà tout quitté. Je n’avais pas le choix de signer ce contrat.

Laura Point

À force d'exprimer son mécontentement et son sentiment d'exploitation à son employeur, Gordon Neustaeter, elle voit tranquillement son salaire augmenter pour atteindre 20 $ l'heure en septembre 2018.

Elle aurait été licenciée le 2 avril 2019. Radio-Canada n'a pas été en mesure de confirmer les circonstances de son départ. Le même mois, la jeune femme porte plainte auprès d’Employment Standards, l’organisme chargé du respect des conditions de travail en Alberta.

Selon la lettre qu’elle envoie aux autorités albertaines, Greentree lui devrait deux semaines d’indemnités ainsi que trois jours de formation obligatoire non payés, soit un total de 5448 $.

Une entente à l'amiable

Le gérant de l’entreprise en cause n’a pas répondu à nos questions. Kenan Derbent, son ancien bras droit, chef des opérations en Alberta, et responsable du recrutement des Français en Europe, a répondu à nos sollicitations par courriel.

Je me sens très fier d’avoir travaillé à Greentree, qui a été ma porte d'entrée au Canada, assure-t-il. Je suis triste de voir que ce n'est malheureusement pas le cas pour tous mes compatriotes. Au Canada, nous devons tous travailler plus dur et exceller dans ce que nous faisons si nous voulons aller plus loin qu’en France.

Hervé Martinez, lui, a porté plainte pour licenciement abusif devant la Cour de justice de l’Alberta. Une entente a été trouvée le 21 août. Gordon Neustaeter, le dirigeant de Greentree, doit maintenant lui verser 6456 $.

Hervé Martinez, Serge Frangul et Stéphanie Meynard discutent ensemble devant la Cour provinciale à Edmonton.

Hervé Martinez est venu à la Cour provinciale, accompagné de son fils, de Serge Frangul et de Stéphanie Meynard, l'épouse de Serge.

Photo : Radio-Canada / Axel Tardieu

Des dizaines de plaintes

Employement Standards affirme par courriel avoir reçu 19 plaintes contre Greentree entre 2011 et 2019. L’organisme provincial a remis des avertissements, mais aucune contravention n’a été donnée, car tout serait dans les règles, selon le règlement albertain.

Selon plusieurs anciens employés interrogés, la raison serait, entre autres, dans le processus de contrôle.

Employment Standards vérifierait que les fiches de paie coïncident bien avec les contrats en cours, mais ne demanderait pas à consulter les contrats précédents ni l'entente attachée au visa de travail de chacun des travailleurs étrangers.

Lors d'un rendez-vous dans les bureaux de l'agence à Edmonton, Laura Point dit avoir découvert que son ancien employeur n’est pas inconnu du service gouvernemental. Ils m’ont dit : “Encore eux?“, se rappelle-t-elle.

L'immeuble hébergeant les bureaux de l'entreprise Greentree à Edmonton.

Les bureaux de l'entreprise Greentree sont situés dans le sud d'Edmonton.

Photo : Radio-Canada / Axel Tardieu

Les règles sont-elles respectées au niveau fédéral ?

Selon plusieurs anciens employés, une enquête serait en cours à Immigration Canada (IRCC) depuis le début de l’été, ce que Radio-Canada n’a pas pu vérifier. Plusieurs d’entre eux allèguent que les nouveaux contrats signés n’étaient jamais envoyés à l’Immigration.

Pourtant, les règles régissant les visas fermés stipulent que tout nouveau contrat doit être transmis à IRCC. Elles interdisent toutefois d’en faire signer un nouveau dont les conditions salariales sont inférieures à celles qui étaient proposées dans l’offre d’emploi initiale.

Les employeurs déclarés non conformes à la suite d’une inspection d’Immigration Canada sont passibles d’une sanction financière et risquent d’être nommés publiquement sur le site Internet du gouvernement.

Denis Lefevbre a eu affaire à plusieurs cas similaires en tant qu’avocat bénévole pour le Centre d’aide juridique communautaire d’Edmonton. Selon lui, il faudrait une meilleure communication entre les autorités provinciales et fédérales.

Employment Standards devrait vérifier tous les contrats signés de chaque employeur et confronter l’entreprise pour qu’elle explique pourquoi il y a une telle différence avec le premier contrat, estime-t-il.

Des rêves canadiens brisés

Laura Point, l’ancienne assistante de direction, a su rebondir après cette grosse déception en Alberta. Cet été, elle a déménagé au Québec, où elle a trouvé un nouveau travail.

Nicolas Bortolotti, 23 ans, et Grégoire Boitière, 31 ans, allèguent avoir vécu sensiblement les mêmes situations, soit modifications de salaire avec un nouveau contrat une fois arrivés au Canada, environnement de travail difficile et mésententes au sujet de la rémunération des heures supplémentaires. Déçus de leur expérience de travail au Canada, ils sont retournés vivre en France.

Serge Frangul, un mécanicien, a vendu sa maison en France avant de partir pour Edmonton en septembre 2017 avec sa femme, Stéphanie. Pour lui, l'aventure Greentree se serait terminée par un licenciement, en mars 2019. Radio-Canada n'a pas été en mesure de confirmer les circonstances de son départ. Aujourd’hui, le couple est rempli d’amertume et envisage sérieusement de quitter le Canada, où ils ne se sentent plus les bienvenus.

Serge Frangul et son épouse Stéphanie Meynard dans leur salon.

Découragés, Serge Frangul et son épouse, Stéphanie Meynard, ne se voient plus vivre en Alberta.

Photo : Radio-Canada / Gabrielle Brown

Une porte de sortie

Depuis le 4 juin, un travailleur migrant titulaire d’un permis de travail pour un employeur précis peut demander à Immigration Canada un permis de travail ouvert, notamment s’il subit de mauvais traitements. 

Cyril Belkhiter y a trouvé une porte de sortie. Il a décrit à IRCC son histoire par courrier et a obtenu un nouveau permis. Radio-Canada n’a cependant pas pu connaître la raison précise qui a poussé Immigration Canada à lui accorder cette réponse si attendue. « Je suis mieux aujourd’hui », avoue-t-il.

Le charpentier français a déménagé à Red Deer avec sa famille. Il y travaille pour un autre ancien employé de Greentree, qui a lui aussi voulu tourner la page après son expérience à Edmonton.

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