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Environnement : Trudeau devra jouer à l'équilibriste

Justin Trudeau donne une conférence de presse à l'extérieur avec sa candidate locale. Derrière eux coule une rivière.

Justin Trudeau se trouvait à Iqaluit, au Nunavut, mardi.

Photo : Radio-Canada / Louis Blouin

Étienne Leblanc

ANALYSE – Élu à la tête d'un gouvernement minoritaire, Justin Trudeau aura beaucoup à faire en matière environnementale pour satisfaire ses nouveaux alliés parlementaires… et ses électeurs. Le premier ministre répète qu'il fait de l'enjeu climatique une priorité; il devra donc prouver qu'il peut mettre de l'avant une politique environnementale encore plus ambitieuse. Les défis sont nombreux.

1) Un oléoduc pour la transition écologique?

Le plus grand défi de Justin Trudeau est celui-ci : réconcilier l'idée que construire un pipeline transportant du pétrole des sables bitumineux servira à enclencher une transition énergétique verte.

Depuis des mois, il porte comme un boulet sa décision d'avoir acheté le pipeline Trans Mountain. Tout le monde, mais vraiment tout le monde, est fâché.

D'un côté, ses partisans lui reprochent d'avoir trahi ses promesses climatiques en investissant dans un secteur dont les émissions de gaz à effet de serre (GES) ont augmenté de 423 % depuis 1990.

De l'autre, ses détracteurs propipelines prétendent qu'au fond M. Trudeau n'a jamais voulu de ce projet. Si c'était le cas, les rétrocaveuses seraient déjà à l'œuvre. Où sont les pelles? demandent-ils.

Deux manifestants regardent une femme sur un podium avec une bannière en arrière-plan.

Une manifestation en appui à l'expansion de l'oléoduc Trans Mountain à Vancouver.

Photo : Radio-Canada / Benoit Ferradini

M. Trudeau veut ce pipeline, c'est une des premières choses qu'il a dites lors de sa première conférence de presse après l'élection.

Il promet que l'oléoduc sera un outil de la transition énergétique : les profits qui seront engrangés seront réinvestis dans des mesures de lutte contre les changements climatiques.

La plateforme libérale promet des revenus de 125 millions de dollars dès 2021-2022, puis de 500 millions par année au cours des deux années subséquentes.

Cette position – investir dans le pétrole des sables bitumineux pour favoriser la transition écologique – lui causera encore bien des soucis.

Plan rapproché de Justin Trudeau en conférence de presse.

Justin Trudeau a donné une idée de la manière dont il entend gouverner après le résultat électoral de lundi.

Photo : La Presse canadienne / Adrian Wyld

Pour reprendre le cliché, c'est la quadrature du cercle. Comme le pétrole et le gaz sont les premiers responsables des émissions de GES au Canada (28 % du total), c'est d'abord à ce secteur qu'il faudrait s'attaquer.

Or, ce n'est pas exactement ce message qu'on envoie quand on devient l'acteur d'un projet qui vise à tripler la capacité d'un pipeline et à stimuler par le fait même la production de pétrole.

Les provinces qui sont les pionnières dans l'action climatique – le Québec et la Colombie-Britannique au premier plan – reçoivent mal ce message. Devront-elles faire encore plus d'efforts pour atteindre les cibles fédérales afin de compenser les futures émissions albertaines?

De beaux débats sont à prévoir.

2) Une tarification sur le carbone plus élevée

Le défi : Justin Trudeau pourrait devoir annoncer une augmentation de la taxe sur le carbone s'il veut qu'elle devienne un réel outil de réduction des émissions.

Pour l'heure, il est prévu que la tarification sur le carbone atteigne un maximum de 50 $ la tonne en 2022. Or, dans un rapport publié en juin dernier (Nouvelle fenêtre), le directeur parlementaire du budget concluait que ce prix devra être révisé à la hausse si Ottawa souhaite atteindre ses cibles de réduction des émissions à l'horizon 2030.

Selon le rapport, la tarification devra passer à 56 $ la tonne dès 2023, pour atteindre 102 $ la tonne en 2030.

Le Fonds monétaire international (FMI) en a rajouté le 10 octobre dernier, rappelant au Canada que sa taxe carbone n'était pas assez élevée (elle est de 20 $ la tonne actuellement).

Le FMI estime que la taxe carbone, fixée autour de 75 $ US la tonne (environ 100 $ CA), est l'instrument le plus efficace pour réduire les émissions de gaz à effet de serre.

Jason Kenney, Scott Moe et Brian Pallister

Les premiers ministres de l'Alberta, de la Saskatchewan et du Manitoba ont tous été élus sous la bannière conservatrice.

Photo : Radio-Canada/John Woods, la Presse canadienne

Justin Trudeau fera face à la résistance des premiers ministres provinciaux qui s'opposent à l'idée même de taxer les émissions de GES.

La Saskatchewan et l'Ontario ont porté la cause devant la Cour suprême, après que les cours d'appel de chacune des provinces eurent jugé la tarification fédérale constitutionnelle.

La taxe sera en vigueur en Alberta dès le 1er janvier. Le front Ontario-Alberta-Saskatchewan se fera entendre.

Une décision favorable de la Cour suprême, couplée au vote des Canadiens le 21 octobre, donnerait à M. Trudeau les coudées franches pour aller plus loin.

Cependant, bien entendu, il reste à savoir jusqu'où les Canadiens seront prêts à payer pour leurs émissions. Probablement moins qu'on ne le pense.

3) Le peu d'emprise du fédéral sur les émissions de GES

Le défi : au Canada, la réduction des émissions dépend beaucoup de la bonne volonté des provinces. Pourtant, le contexte politique actuel fait en sorte que ces dernières sont plus réticentes que jamais à agir.

La fédération canadienne est ainsi faite que, sur la question de l'environnement, le gouvernement fédéral ne peut pas dicter les choses comme il le souhaiterait.

Les compétences provinciales ont de nombreux pouvoirs en la matière, et la frontière qui délimite qui peut faire quoi est parfois un peu floue.

Si le gouvernement fédéral le pouvait, il aurait la possibilité de s'attaquer de front aux émissions du secteur du pétrole et du gaz.

Par exemple, il pourrait imposer un important plafond d'émissions aux pétrolières albertaines, ce qui les obligerait à investir davantage pour réduire leur pollution.

Une cheminée crache de la fumée.

Zone d'exploitation des sables bitumineux près de Fort McMurray, en Alberta

Photo : La Presse canadienne / Jeff McIntosh

Le gouvernement fédéral n'a pas l'autorité de forcer les provinces à réduire leurs émissions, ce qui explique une bonne partie de l'impasse dans laquelle il se trouve sur la question des émissions du secteur pétrolier.

Disons-le, si Justin Trudeau a réussi à donner naissance à un cadre pancanadien sur les changements climatiques en 2016, c'est surtout parce que les planètes étaient bien alignées : l'Alberta, l'Ontario, le Québec et la Colombie-Britannique étaient dirigés par des premiers ministres très favorables à l'action climatique.

La situation a bien changé depuis. Dans les Prairies, en Ontario et au Nouveau-Brunswick, le front des opposants a grandi et compliquera grandement la vie de Justin Trudeau.

Certes, Ottawa peut investir dans les solutions.

C'est ce que le gouvernement libéral a fait, et continuera de faire si on en croit sa plateforme, en investissant des sommes importantes dans les transports en commun, le parc immobilier vert, le transport zéro émission ou les pratiques agricoles plus durables.

Malgré tout ça, une grande partie des émissions échappe au pouvoir du gouvernement fédéral, ce qui limite l'action du premier ministre.

La preuve la plus récente du flou qui règne en cette matière est certainement la cause sur la taxe sur le carbone devant la Cour suprême. Les juges devront trancher sur le droit constitutionnel d'Ottawa d'imposer une telle mesure.

4) En vrac : les autres défis

Justin Trudeau trouvera d'autres obstacles sur son chemin.

En premier lieu, un éventuel conflit avec Québec sur la question des évaluations environnementales pourrait apparaître assez rapidement.

Trois personnes installent une grande pancarte sur laquelle est écrit GNL NON.

Des préparatifs avant la grande manifestation pour le climat qui s'est tenue à Montréal en septembre 2019.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Rien ne dit que la nouvelle Agence d'évaluation d'impact du Canada ne voudra pas se mêler des projets qui relèvent aussi du Bureau d'audiences publiques sur l'environnement (BAPE), ce à quoi s'opposera Québec. Le projet de liquéfaction de gaz naturel GNL Québec arrive tout de suite en tête.

Deuxièmement, M. Trudeau sera talonné par le NPD, les verts et les bloquistes pour mettre fin aux subventions à l'industrie des énergies fossiles. Les libéraux ont promis d'y mettre fin d'ici 2025, mais gageons que la pression sera forte dans ce Parlement où la représentation libérale est minoritaire.

Troisièmement, le chef libéral devra expliquer comment il compte atteindre ses cibles de réduction des émissions à l'horizon 2030. Selon les chiffres, y compris ceux du ministère de l'Environnement et des Changements climatiques, la politique climatique actuelle ne permettra pas d'atteindre complètement les cibles.

Somme toute, le premier ministre se retrouve dans une situation très délicate. Bien que son bilan environnemental ne soit pas que négatif, l'image du pipeline lui colle à la peau.

Il devra redoubler d'efforts pour convaincre ses électeurs déçus et les partis sur sa gauche qu'il fait de l'enjeu climatique une priorité nationale absolue.

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