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Quatre questions pour comprendre les émeutes au Chili

Une partie de la foule a escaladé une statue, tandis que les autres sont au sol.

Des manifestants tiennent des bannières sur lesquelles est écrit « Le Chili s'est réveillé », au centre-ville de Santiago, le 22 octobre 2019.

Photo : Getty Images / Claudio Santana

Prenez note que cet article publié en 2019 pourrait contenir des informations qui ne sont plus à jour.

Depuis une semaine, le Chili est en ébullition. Il y a eu près d’une vingtaine de morts, plus de 500 blessés et quelque 2800 personnes arrêtées. Que se passe-t-il exactement? Et comment mettre fin à la crise?

1. Quelle est la cause des manifestations?

Ce qui a mis le feu aux poudres, c’est l’annonce, plus tôt ce mois-ci, de la hausse du prix des billets de métro de 30 pesos chiliens, soit un peu plus de 5 cents canadiens.

Le prétexte a été une hausse de prix du métro, une petite hausse de quelques centimes, affirme José Del Pozo, professeur associé au département d’histoire de l’UQAM, mais qui s'est ajoutée à d'autres hausses récentes, dont une importante augmentation des tarifs de l'électricité, il y a quelques semaines.

En outre, même si le montant semble infime, le transport est déjà l’un des postes de dépenses les plus importants pour les ménages chiliens. En ce qui concerne les travailleurs au salaire minimum, il représente entre 15 % et 20 % de leur paie.

Le ministre de l'Économie a d'ailleurs bien malgré lui galvanisé les manifestants en affirmant que les usagers des transports en commun n'avaient qu'à se lever de très bonne heure pour profiter des tarifs « lève-tôt », moins chers.

Même si, dès le lendemain des premières manifestations, le président Sebastian Pinera annulait la hausse, le mal était fait.

Des policiers antiémeutes et des manifestants sont dans le métro.

À Santiago, les gens manifestent contre l'augmentation des prix du métro.

Photo : Reuters / Carlos Vera

À la suite d'appels spontanés lancés sur les réseaux sociaux, les élèves du secondaire et les étudiants universitaires ont commencé à sauter par-dessus les tourniquets du métro à Santiago, la capitale chilienne.

D’autres usagers leur ont emboîté le pas, ce qui a conduit à des affrontements avec les policiers déployés pour les réprimer, autant dans les stations de métro qu’à l’extérieur. Des stations de métro ont été bloquées et des dizaines de personnes ont été arrêtées, tandis que le gouvernement déclarait qu’il appliquerait la loi dans toute sa rigueur.

Lors d'affrontements dans les rues, les policiers ont utilisé des canons à eau, des gaz lacrymogènes et des balles en caoutchouc pour disperser les émeutiers qui leur lançaient des pierres. Des dizaines de personnes ont été arrêtées.

Le mouvement social a pris de l’ampleur en riposte à la répression policière, et il s’est étendu à d’autres villes, comme Valparaiso et Concepcion. Des dizaines de supermarchés, de stations-service et de pharmacies ont été saccagés. Le métro, dont plusieurs stations ont été détruites, a été fermé pendant quelques jours.

Incendie dans une station de métro.

Des casseurs ont incendié un édicule de métro à Santiago, le 19 octobre 2019.

Photo : Reuters / Ramon Monroy

Le président, Sebastian Pinera, a déclaré l’état d’urgence et déployé quelque 20 000 soldats et policiers. Ceux-ci patrouillent dans les rues de la capitale pour la première fois depuis la fin de la dictature d’Augusto Pinochet, en 1990. Un couvre-feu a également été instauré, du jamais-vu en 30 ans.

C'est une mesure qu'on n’avait jamais vue après la fin de la dictature, explique Marie-Christine Doran, professeure à l’École d'études politiques de l’Université d'Ottawa et auteure du livre Le réveil démocratique du Chili. Une histoire politique de l’exigence de justice, publié aux éditions Karthala.

« Dans la tête des gens, c'est associé à la dictature. Il y a des témoignages de gens qui disent que [...] pour eux, le couvre-feu, c'est de revenir à un cauchemar. »

— Une citation de  Marie-Christine Doran, professeure à l’École d'études politiques de l’Université d'Ottawa

2. Quelles sont les causes sous-jacentes?

Les protestations contre la hausse des prix se sont rapidement transformées en manifestations bien plus larges, pour dénoncer le coût des soins de santé et de l’éducation, ainsi que la faiblesse des pensions de vieillesse.

Depuis des années, il y a une accumulation de frustrations de toutes sortes, par rapport au prix des médicaments ou au coût des études universitaires, par exemple, explique José Del Pozo. Et jusqu'à maintenant, les autorités ont donné des réponses très partielles à ces demandes.

Une femme, devant une foule, tient une pancarte qui dit «Fin aux abus».

Des manifestants devant l'hôpital Carlos Van Buren, à Valparaiso, le 22 octobre 2019, dénoncent le système des pensions.

Photo : Getty Images / JAVIER TORRES

Si la pauvreté a fortement baissé au cours des dernières décennies au Chili, d’importantes inégalités subsistent.

Les 10 % les plus riches détiennent plus du tiers de la richesse, alors que les 10 % les plus pauvres n’en possèdent que 2 %, selon la Banque mondiale. Parmi les pays développés, le Chili est l’un de ceux où l’on constate le plus d’inégalités.

Le principal problème, en fait, est que le modèle économique néolibéral mis en place par la dictature n’a jamais été remis en question, soutient Marie-Christine Doran.

Le slogan que scandent les manifestants est : Ce n’est pas 30 pesos, c’est 30 ans, cite Mme Doran. Ça fait 30 ans que la démocratie est revenue. Les gens attendaient des changements, mais ces changements ne se sont pas produits.

Le Chili est un pur produit de l’école de Chicago, avec un système économique ultralibéral où le libre marché est roi.

C’est notamment le cas dans le domaine de l’éducation, presque complètement privatisée. Le coût prohibitif des études universitaires est d’ailleurs ce qui a fait sortir les étudiants dans la rue en 2011.

« Il y a vraiment un processus de ségrégation sociale qui fait que les gens qui viennent des quartiers plus modestes n'ont tout simplement pas accès à l'université. »

— Une citation de  Marie-Christine Doran, professeure à l’École d'études politiques de l’Université d'Ottawa

La situation des retraités est particulièrement difficile. Le système de pensions, mis en place sous la dictature, ne prévoit aucun apport des employeurs. Les employés doivent cotiser 10 % de leur salaire chaque mois, en plus des frais de gestion.

Mais, quand vient le moment de prendre leur retraite, une majorité de retraités chiliens se trouvent à toucher des pensions inférieures au salaire minimum, tandis que les fonds de pension accumulent les bénéfices.

3. Quelle a été la réponse des autorités?

Les autorités ont tardé à prendre acte de l’ampleur de la grogne, se désole la professeure Doran. Avant les débordements, il y a eu des manifestations pendant plusieurs jours auxquelles on n’a pas répondu. En conséquence, les gens se sont radicalisés.

Dimanche, après trois jours d’émeutes, le président a déclaré que le pays était en guerre contre un ennemi puissant. Nous ne permettrons pas que les délinquants se sentent les maîtres du pays, a-t-il soutenu depuis la garnison militaire de Santiago.

Un policier en tenue de combat pointe son arme vers la caméra.

Des policiers antiémeutes ont affronté les manifestants, le 21 octobre 2019, à Santiago.

Photo : Getty Images / Marcelo Hernandez

Les manifestants et les organisations de droits de l’homme ont dénoncé la façon dont les forces policières ont géré les manifestations. Selon le bilan de l'Institut national des droits humains, au moins 16 personnes sont mortes lors d'affrontements avec des policiers et des militaires, 582 ont été blessées, dont 295 par armes à feu, et 2840 ont été arrêtées, dont 225 mineurs.

La haute-commissaire aux droits de l'homme de l'ONU, la Chilienne Michelle Bachelet, a d’ailleurs annoncé l'envoi d'une mission d'enquête pour vérifier les allégations de violations des droits de l'homme. Mme Bachelet, qui a été à deux reprises présidente du Chili, a déploré les actes commis par les autorités et les manifestants qui ont provoqué des morts ou des blessés.

Il y a eu une surenchère de la violence répressive, parce que le président Pinera veut montrer que les manifestations sont violentes pour justifier un état de guerre et la militarisation, croit Ricardo Penafiel, professeur au Département de sciences politiques de l’UQAM, en entrevue au 15-18.

4. Que demandent les manifestants?

Face à l’intensification des protestations, le président a dû changer de discours. Adoptant un ton repentant, mardi, M. Pinera a demandé pardon à la population pour son manque de vision.

Des gens avec le visage masqué entourent le pantin.

Des manifestants tiennent un pantin représentant le président Sebastian Pinera, lors d'une manifestation à Santiago, le 24 octobre 2019.

Photo : Getty Images / MARTIN BERNETTI

Il est vrai que les problèmes se sont accumulés pendant des décennies et que les différents gouvernements n'ont pas été en mesure de reconnaître la situation dans toute son ampleur, a-t-il déclaré, avant de présenter une série de mesures dont une hausse de 20 % du supplément que l'État verse aux retraités, l'instauration d'un salaire minimum garanti (pour s'assurer qu'il atteigne au moins 350 000 pesos (628 $ CA) et le gel des tarifs de l'électricité.

Il avait déjà annoncé, le 19 octobre, l’annulation de la hausse des billets de métro.

Pour les manifestants cependant, ce n’est pas assez. Les 23 et 24 octobre, le pays a été paralysé par une grève générale, à laquelle se sont joints plusieurs syndicats puissants. Ce qu’ils réclament, d’abord et avant tout, c’est que l’état d’urgence se termine et que les militaires rentrent dans les casernes.

Le président a annoncé jeudi un plan pour mettre fin au couvre-feu, qui a déjà été réduit, et à l'état d'exception.

La solution pourrait se trouver dans la tenue d’une assemblée constituante, que plusieurs réclament depuis 2008, soutient Marie-Christine Doran.

La Constitution actuelle est encore celle mise en place par la dictature. Dans la Constitution de 1980, note-t-elle, on trouve les piliers de ce modèle économique [néolibéral] que plusieurs voudraient revoir.

La grogne ne semble toutefois pas près de se calmer, alors que les camionneurs et les chauffeurs de taxi se sont joints au mouvement, bloquant les autoroutes pour dénoncer le coût des péages.

Avec les informations de Agence France-Presse, Associated Press, et Reuters

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