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analyse

Le monde entier descend dans la rue

Face-à-face entre des manifestantes et des militaires.

Un cordon humain établi par des femmes pour séparer les manifestants des soldats dans la région de Zouk, à 18 km de Beyrouth.

Photo : Getty Images / JOSEPH EID

François Brousseau

En cette fin d’année, il n’y a pas que les thèmes environnementaux qui fassent descendre des centaines de milliers de personnes dans les rues de plusieurs capitales du monde. De nombreux pays ont été secoués par des manifestations massives au cours des dernières semaines, sur des enjeux nationaux. Où il est question de pain et de beurre, de défi aux autorités élues, de liberté politique, d’intégrité électorale voire de changement de régime.

Au Chili, au Liban et en Haïti, mais aussi en Bolivie, en Algérie, au Soudan, en Éthiopie, en Catalogne, en Irak et ailleurs, des foules importantes descendent dans les rues. Ce concert de protestations forme-t-il une espèce d’embryon de rébellion mondiale? Ou bien ne s’agit-il, en ce mois d’octobre exceptionnellement agité, que d’une coïncidence, avec des causes très variables selon les endroits?

Une douzaine d’États touchés

Il y a en ce moment dans le monde, depuis la fin de septembre, une douzaine d’États où on a vu, dans la capitale du pays, des manifestations importantes, voire très importantes, sur des enjeux d’envergure nationale. On ne parle pas ici de petites échauffourées ou de manifestations autour d’un enjeu local.

Dans la plupart de ces cas – au Chili, au Liban, puis en Irak (où la mobilisation a repris, le 24 octobre, après une première flambée début octobre), en Guinée-Conakry (Afrique de l’Ouest) – on parle de mobilisations importantes : des dizaines de milliers de personnes, au moins.

Si on cherche des points communs à toutes ces manifestations, on trouve très souvent des questions de pain et de beurre, comme le prix du billet de métro à Santiago. Une simple hausse de 3 ou 4 %, qui a mis le feu aux poudres, parce qu’elle cachait autre chose.

Des policiers antiémeute et des manifestants sont dans le métro.

À Santiago, les gens manifestent contre l'augmentation des prix du métro.

Photo : Reuters / Carlos Vera

Doléances économiques

Presque partout, on trouve au cœur de la mobilisation des doléances économiques, relatives au coût de la vie, aux inégalités et à la corruption. Et même si les niveaux de vie sont extrêmement variables, de la grande misère haïtienne à la relative prospérité du Chili, avec, à mi-chemin entre les deux, un Liban au PIB par habitant intermédiaire (dans les 8000 $ US par an).

La Catalogne et le Chili appartiennent au premier monde, tandis qu’en Haïti, les révoltes mettent en scène la misère matérielle. Une misère à la fois endémique et éternelle, dans un contexte de faim et de désespoir matériel.

Même en Haïti, le discours des manifestants ne renvoie pas uniquement aux revendications matérielles. Car la corruption des élites politiques alimente aussi la rage des manifestants. Le fameux scandale Petrocaribe – avec les détournements massifs de l’argent du pétrole vénézuélien – implique de nombreux députés ou sénateurs et probablement le président Jovenel Moïse, cible principale des dénonciations.

Au Chili, même dans un contexte de relative prospérité – le PIB par habitant y est, selon le FMI, de 25 000 $ US par an – la composante économique de la rébellion reste importante. C’est que, derrière l’image du « miracle économique chilien », il y a une fragmentation et des inégalités importantes, qui causent la révolte d’aujourd’hui.

Autre facteur : dans quasiment toutes ces manifestations, il y a aussi une défiance profonde, proche de l’exaspération, un désir de tabula rasa contre les élites politiques au pouvoir.

Toutefois, il y a deux endroits, à Hong Kong et en Catalogne, où, encore tout récemment, on a vu des manifestations monstres, qui se chiffraient non pas par dizaines, mais bien par centaines de milliers de personnes.

Deux endroits où la revendication est d’abord politique, non reliée de façon primordiale à la question sociale ou économique. Même si, dans le cas hongkongais, on a aussi souligné les inégalités et la cherté de la vie.

Un long cortège de manifestants s'étend au loin. Des drapeaux catalans jaune, rouge et bleu flottent au vent.

Un défilé de manifestants catalans à El Masnou.

Photo : Reuters / Albert Gea

Des revendications issues d’un problème simple

Les revendications partent souvent d’un petit détail, comme le prix du billet de métro à Santiago qu’on augmente de 4 %. Ces détails mettent toutefois en lumière un problème social ou politique plus global.

Au Liban, la « goutte qui fait déborder le vase » était une nouvelle taxe imposée aux communications sur les réseaux sociaux sur les appels téléphoniques effectuées via l’application WhatsApp.

C’est ce qui a mis le feu aux poudres à la fin de la semaine dernière. Une taxe d’ailleurs retirée depuis, ce qui n’a pas pour autant arrêté la mobilisation!

Dans ces deux cas-là (Chili et Liban), le déclencheur des manifestations est vite oublié et dépassé, alors que le mouvement passe à d’autres enjeux plus larges, qu’ils soient politiques ou économiques.

Au Chili, les manifestants en ont contre l’injustice sociale, reliée aux services privatisés – et parfois élitistes – dans l’éducation et la santé.

Au Liban, c’est l’économie et la corruption endémique qui sont au cœur de la rébellion civique. Mais les manifestants dénoncent aussi le communautarisme figé du système politique, son clientélisme ethnique. Un système politique où les chrétiens, les sunnites, les chiites ont leurs groupes, leurs intérêts, leurs partis séparés : séparation institutionnalisée, qui est au cœur même du système.

Dans les manifestations des derniers jours à Beyrouth, il y a certes la révolte économique, mais aussi la volonté de dépasser ce fractionnement multiculturaliste (là-bas on dirait plutôt « communautariste ») dont le Liban est peut-être l’exemple suprême.

Ces derniers jours, on a vu des chrétiens, des sunnites, et avec eux des chiites, se mettre ensemble pour dénoncer ce système et les élites politiques de tous bords qui en font leur beurre. Tous ensemble pour crier « Basta ».

Et ça, au Liban, c’est nouveau!

Une femme tient le drapeau du Liban et est assise sur les épaules d'un homme. Tout autour d'elle, une foule de manifestants.

Le Liban s'est engagé en 2018 à mener des réformes en contrepartie de promesses de prêts et de dons d'un montant total de 11,6 milliards de dollars, mais les moyens mis en oeuvre par le gouvernement pour y arriver ne conviennent pas aux citoyens.

Photo : Reuters / Mohamed Azakir

Pas seulement le pain et le beurre

Si le pain et le beurre sont souvent les prétextes pour sortir dans la rue, la révolte en Catalogne – où plus d’un demi-million de personnes ont pris les rues de Barcelone le 18 octobre – est exclusivement politique.

C’est une population dont la moitié environ considère aujourd’hui qu’elle forme une nation, une nation qui devrait avoir droit à son État. Ou, du moins, obtenir l’autorisation de poser la question de son statut politique et de le décider démocratiquement par un vote majoritaire.

Une « question nationale » qui tourne autour du concept du « droit à l’autodétermination » : droit que Madrid refuse même d’envisager, alors que – c’est ce que répètent beaucoup de nationalistes catalans – « les Québécois et les Écossais, eux, ont déjà pu voter, alors pourquoi pas nous »?

Les manifestations à Hong Kong, qui se sont poursuivies en octobre, ont en commun avec la Catalogne d’avoir été celles où la dimension économique était la plus faible. Et celles aussi où la participation aux manifestations était la plus élevée, avec des nombres régulièrement dans les six chiffres.

M. Morales, un collier fleuri autour du cou, lève le poing devant la foule.

Le président de la Bolivie, Evo Morales, qui s'adresse à ses partisans lors d'un rassemblement le 16 octobre 2019.

Photo : Getty Images / PEDRO UGARTE

« Halte à la fraude électorale! »

Un dernier type de manifestation pour finir, en ce mois d’octobre 2019, qui présente un véritable catalogue des motivations des protestataires : la fraude électorale, réelle ou alléguée. Cette fois, c’est en Bolivie.

Depuis le premier tour de la présidentielle du 20 octobre, on proteste contre les manipulations dans le dépouillement des voix. On accuse le président Evo Morales, l’idole des paysans pauvres, au pouvoir depuis 2006, de vouloir s’accrocher en manipulant le processus électoral.

Morales n’a plus, comme naguère, l’appui des classes moyennes des villes. Ce qui fait qu’après avoir longtemps trôné à 60 % et plus dans les suffrages recueillis, ses soutiens ont glissé sous les 50 %.

Au soir du premier tour de la présidentielle, il y a eu une panne mystérieuse du système informatique de dépouillement, comme au Honduras en 2017. Puis soudain, le lendemain soir, de nouveaux chiffres, beaucoup plus favorables au président, sont diffusés. Morales souhaite par-dessus tout éviter l’obligation d’un second tour, qui pourrait être dangereux pour lui.

On le voit donc : beaucoup de grandes manifestations pour le pain et le beurre, mais pas seulement. Partout ou presque, c’est la défiance et l’exaspération contre les élites et leur corruption (Liban, Haïti, Irak) ou la tricherie électorale (Bolivie, Guinée-Conakry). Sans oublier les cas de protestations massives pour la liberté et l’autodétermination politiques (Catalogne, Hong Kong), ou les manifestations prodémocratie dans un contexte de dictature (Algérie, Soudan).

Indépendamment du réchauffement climatique, l’automne est chaud sous beaucoup de latitudes.

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