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Les Japonais friands du matsutake, un champignon du Nord-du-Québec qui peut valoir 1000 $

Des champignons sur un sol de lichen.

C’est la fin de la saison des matsutakes dans le Nord-du-Québec. Les seuls spécimens trouvés début octobre ont ouvert leur chapeau. Les boutons, plus difficiles à trouver parce qu’ils ne sont pas visibles à la surface, sont plus recherchés.

Photo : Radio-Canada / Émilie Parent Bouchard

Émilie Parent Bouchard
Prenez note que cet article publié en 2019 pourrait contenir des informations qui ne sont plus à jour.

Particulièrement prisé des Asiatiques, le matsutake, un champignon qui peuple les forêts de pins gris de toute la province, demeure pourtant relativement méconnu au Québec. Alors qu’aucune orientation gouvernementale n’encadre la cueillette de ce champignon qui pousse jusqu’au 52e parallèle et même au-delà, les Cris entendent miser sur cette ressource pour se projeter dans l’arène du commerce international. Incursion dans la taïga, où se trame une guerre silencieuse pour l’or blanc des sous-bois.

Depuis une vingtaine d’années, les automnes se ressemblent pour Sylvain Paquin. De fin août à début octobre, le grand barbu arpente ses « parcelles » sur des centaines de kilomètres à la recherche du précieux champignon. À genou dans le lichen qui tapisse le sol sablonneux des peuplements de pins gris matures, il observe, tâte, tapote le sol. Il cherche la moindre craque ou protubérance qui laisserait deviner l’éclosion précieuse. Je fais la job du cochon qui cherche les truffes, illustre-t-il.

Un homme portant une longue barbe pose dans la forêt.

Sylvain Paquin dans l’une des nombreuses parcelles de matsutake le long de la route de la Baie-James.

Photo : Radio-Canada / Émilie Parent Bouchard

Les mercenaires du nord

Mais il déplore que, depuis quelques années, le mot se passe chez les restaurateurs et autres acheteurs de champignons haut de gamme. Des dizaines de cueilleurs, guidés par l’appât du gain, s’enfilent ainsi les centaines de kilomètres de la route de la Baie-James pour répondre à l’appel de l’or blanc des sous-bois. Mais ils ne sont pas aussi délicats que Sylvain Paquin, qui les qualifie de mercenaires.

Ça devrait être un joyau, mais là on est en train de faire comme avec l’ail des bois, de tout démolir. Le cueilleur du sud n’en a rien à foutre, il vient de faire son 2-3000 piasses. Moi, j’en ai de quoi à foutre parce qu’un jour, il n’y en aura plus, prévient-il, pointant les trous dans le sol et les morceaux de mousse arrachés, accusant les « mercenaires » de cueillir « à coup de bottes ».

« C’est la même clique. Ils viennent faire icitte, après ils font l’Abitibi, la Côte-Nord. Les acheteurs [sont] les mêmes. Ceux qui connaissent ça, qui font le pine mushroom jusqu’à un certain point en Colombie-Britannique, ils savent [en tabarnak] qu’on en a icitte. Tu vois comme là, il y avait du champignon, mais il n’y en a plus. Il n’y a plus de mousse. Même chose icitte, là. Ils produisent encore, mais ce n’est pas les gros chars. »

— Une citation de  Sylvain Paquin

Il précise qu’il est important pour la régénération de la ressource de ne pas tout cueillir.

Des détritus laissés derrière des cueilleurs.

Des détritus laissés derrière des cueilleurs.

Photo : Radio-Canada / Émilie Parent Bouchard

S’approprier la ressource

Le directeur du Centre de services aux entreprises de Chisasibi, Bertie Wapachee, est aussi en forêt ce jour-là. Il documente la problématique des cueilleurs itinérants en prenant des photos des dommages laissés derrière eux. Il se rendra par la suite à Wemindji pour partager ses constats. Parce qu’il souhaite que ces vastes gisements puissent bénéficier à des générations et des générations de Cris, une nation dont la population est en constante croissance.

Ce qui se passe dans notre monde, dans notre cour arrière, c’est que les ressources se dégradent, soutient-il dans un anglais parfait, sa langue seconde après le Cri. Ç'a pour conséquence que notre chaîne alimentaire change. Le caribou en est un exemple. On doit se préparer en tant que communauté, qu’individus à ces changements alimentaires. Et ça inclut nos champignons.

« On ne veut pas simplement en vendre au reste du monde, mais on veut aussi protéger la région, promouvoir le développement durable, changer la manière dont [les matsutakes] sont cueillis, s’assurer de réglementer la zone de cueillette pour éradiquer le marché noir. On ne veut plus voir des cueilleurs qui viennent ici pour l’appât du gain, qui détruisent nos parcelles et qui disparaissent »

— Une citation de  Bertie Wapachee, DG du Centre de services aux entreprises de Chisasibi

Quand le Japon s’initie à la cueillette à Chisasibi

Le Centre de services aux entreprises de Chisasibi prône ainsi la formation de cueilleurs qui travailleraient au profit de la communauté, ainsi que l’établissement de partenariats permettant d’écouler la ressource à juste prix dans une perspective à long terme. C’est ainsi que le consul général du Japon a été invité à Chisasibi à l’occasion de la saison de cueillette, désormais terminée.

Il a sorti son premier matsutake et en fin de compte on en a sorti quatre. Pis là, c’est comme wow! Ça a été vraiment l’initiation. Après, la famille Cox et le service aux entreprises de Chisasibi l’ont accueilli au camp des aînés, le tipi était monté, les oies étaient en train de cuire, il y avait du ragoût d’orignal, Bertie a cuisiné de super gros steaks, poêlonne de champignons matsutake, beurre et citron, relate Sylvain Paquin, qui a assisté à la scène.

« Le consul me dit : ‘’Sylvain, peux-tu croire que dans la poêlonne il y a pour plus de 1000 $ de champignons au Japon’’. C’est la première fois que je mange du matsutake que j’ai cueilli, aussi frais, en quantité incroyable. »

— Une citation de  Sylvain Paquin, rapportant les propos du consul général du Japon à Montréal
Une repas concocté à partir de champignons matsutake.

De la morue au miso servie avec des nouilles de riz sur un bouillon de miso, thé du Labrador et matsutake.

Photo : Radio-Canada / Émilie Parent Bouchard

Ce qu’on fait présentement, c’est pour donner à la prochaine génération. Et je pense que le côté culturel japonais est très proche du côté culturel cri. C’est intéressant de voir ces deux nations-là, de voir le sourire des uns, le sourire des autres, de voir le côté travail, collaboration, découverte. Je pense qu’après sa journée, le consul général était pas mal heureux, poursuit le grand barbu, fidèle allié des Cris.

Développer des relations de nation à nation avec les Japonais

Bertie Wapachee s’est, lui aussi, rendu au Japon. C’est que la communauté veut mettre sur pied des serres en milieu nordique. Les technologies nippones d’avant-garde dans ce secteur pourraient donc répondre à une partie des besoins alimentaires de la communauté, où les coûts du panier d’épicerie sont exorbitants, notamment en raison du transport.

Nous sommes très intéressés à importer ces technologies et ils veulent une part de nos ressources, des matsutakes, fait valoir M. Wapachee. Nous espérons en exporter dès l’an prochain et pour les années à venir. Nous croyons que l’établissement d’un partenariat commercial est très possible, c’est une situation gagnant-gagnant.

Un homme d'origine crie est assis derrière son bureau.

Le directeur général du Centre de services aux entreprises de Chisasibi, Bertie Wapachee.

Photo : Radio-Canada / Émilie Parent Bouchard

Il ajoute que ce projet de partenariat, comme les projets de réglementation entourant la cueillette des matsutakes, doivent encore être présentés au Grand Conseil de la Nation crie. Nous sommes certains qu’il faut protéger l’habitat du matsutake. Pas seulement pour notre nation, notre gouvernement, le gouvernement régional ou même la province. Nous avons une qualité qui s’approche de ce qu’il y a de meilleur au monde, soutient M. Wapachee, indiquant même avoir des plans pour le développement de produits transformés.

« Nous ne pouvons plus attendre. Aucun gouvernement ne devrait attendre pour réglementer cette ressource. Le matsutake sera éventuellement important pour notre diète. Nous ne le connaissons pas suffisamment, mais lorsque nous le ferons, je crois que tout le monde va comprendre l’importance de protéger cette ressource. »

— Une citation de  Gerry Wapachee, DG du Centre de services aux entreprises de Chisasibi

Qu’en pense le gouvernement du Québec?

Au ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP), à plus de 1250 kilomètres de Chisasibi — plus de 1600 kilomètres si on veut éviter les routes de gravier! —, on soutient que le matsutake n’est pas considéré comme une espèce menacée, vulnérable ou susceptible d’être ainsi désignée, comme tous les autres champignons dans la province, souligne-t-on.

On rappelle aussi qu’en vertu de la Loi sur l’aménagement durable du territoire forestier, aucun permis n’est nécessaire pour la cueillette. Par courriel, on dit cependant que considérant la croissance et les nouveaux produits en développement, le MFFP étudie différentes avenues afin de s’assurer que cette activité en vogue [la cueillette] soit mieux encadrée au bénéfice de tous les participants.

Une homme portant une longue barbe cueille un champignon.

Pour Sylvain Paquin, certains champignons devraient être laissés derrière les cueilleurs, de manière à favoriser le renouvellement de la ressource. Ceux-ci, impropres à la consommation, seront remis dans leur trou pour retourner à la terre, leurs spores ayant déjà fait leur travail de reproduction.

Photo : Radio-Canada / Émilie Parent Bouchard

On est en terres de catégories III et selon moi, la cueillette commerciale, dans la convention de la Baie-James, c’est supposé être réservé aux Cris. On s’entend qu’en 1975, ils n’ont pas commencé à dire, champignons, thé du Labrador, bleuets, énumère Sylvain Paquin. Le monde pensait hydroélectricité.

« Dans le secteur où on est présentement, il y a 75-100 ans, il y avait des chasseurs qui chassaient, il y a plein de camps aux alentours. Ces gens-là vivent ici depuis des millénaires, c’est chez eux. On a signé une entente avec eux, c’est le temps de montrer qu’on travaille ensemble. »

— Une citation de  Sylvain Paquin
Une pinède du Nord-du-Québec.

Une pinède du Nord-du-Québec

Photo : Radio-Canada / Émilie Parent Bouchard

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