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chronique

Western Stars : le cinéma-vérité de Bruce Springsteen

Bruce Springsteen sourit en regardant au loin.

« Western Stars » est, à l'instar de Bruce Springsteen, plusieurs choses : un film, un documentaire, une réflexion personnelle sur la vie, l’âge et l’amour ainsi qu’un fichu de beau concert.

Photo : Warner Bros. Pictures

Philippe Rezzonico

Pendant trois secondes durant le film documentaire Western Stars, Bruce Springsteen regarde directement l’objectif en interprétant Drive Fast (The Stuntman) pendant que son visage apparaît en gros plan. Ça y est, le sacro-saint lien entre Springsteen et son public est établi.

N’importe quel habitué des concerts du Boss sait à quel point ce partage émotionnel digne d’une communion est essentiel. Que l’on croise le regard de Springsteen en personne, appuyé sur le devant de la scène, ou par l’entremise d’un écran géant assis dans la rangée la plus éloignée d’un stade dans le New Jersey ou à Barcelone n’y change rien : ce regard happe le spectateur à tout coup et le fait basculer dans l’univers de l’artiste. 

Mais il faut admettre que ce contact est plus facile à créer dans un aréna où l’auteur-compositeur-interprète et les fans chantent et suent ensemble que dans une salle de cinéma.

Dernier morceau d’une trilogie musicale et humaine formée avec le livre Born To Run (2016) et la résidence au long cours (236 concerts) Springsteen On Broadway (2017-2018), Western Stars fusionne en partie la trame narrative de l’un et la prestation intimiste de l’autre sur un support cinématographique. Pour demeurer dans l’esprit d’un western célèbre (The Good, the Bad and the Ugly), on pourrait baptiser ce triumvirat artistique « The Book, the Show and the Movie ».

À bien des égards, Western Stars est, lui aussi, plusieurs choses : un film, un documentaire, une réflexion personnelle sur la vie, l’âge et l’amour ainsi qu’un fichu de beau concert. Et le site retenu pour l’enregistrement y est pour beaucoup.

Springsteen, sa femme Patti Scialfa et plus d’une trentaine de musiciens-musiciennes et de choristes ont enregistré et filmé les 13 chansons de Western Stars dans une grange plus que centenaire à l’acoustique exceptionnelle située sur les terres du Boss. Dès les premières mesures de Hitch Hikin’ et les salves de la section de cordes, nous comprenons à quel point les chansons vont être magnifiées en regard de leur forme en studio.

Le concert en soi occupe environ une heure des 83 minutes du film. Et Springsteen en concert, c’est tout sauf passif : le regard du Boss vers les cordes qui s’offrent un crescendo bien senti durant The Wayfarer, le « Come On, Charles! », lancé à Charlie Giordano avant un solo de piano durant Sleepy Joe’s Café, le rythme dicté par le bras droit bien tendu et les finales avec la guitare acoustique pointée vers le ciel. Tout y est.

Choix éditorial, les introductions aux chansons sont indépendantes de la prestation. Springsteen en fait la narration sur des panoramas superbes de l’Ouest américain : grands espaces, chevaux sauvages, routes de campagnes désertes, plaines à perte de vue, parc national du Joshua Tree, etc. Sur un écran surdimensionné, c’est absolument magnifique.

L’Américain, avec son chapeau de cowboy, semble tout droit sorti des films de John Ford de sa jeunesse dans lesquels jouait John Wayne, qu’il évoque d’ailleurs dans Western Stars. Il confesse qu’il écrit encore des « chansons de char » plus de 40 ans après Born To Run et Thunder Road, que tout le monde « est meurtri d’une façon ou d’une autre », ou qu’il est facile « de s’égarer ». Propos légers ou phrases profondes de sens; nous en apprenons encore un peu plus sur l’homme qu’est Springsteen à 70 ans.

Visuellement impeccables et parfois agrémentées de vieux films de famille, ces introductions en marge ont toutefois le défaut de nous extirper du concert dans lequel nous désirons plonger. Un peu comme un cheval lancé au galop doit ralentir son allure avant de sauter un obstacle, le cinéphile oscille durant un moment entre l’aspect contemplatif des vignettes et l’action générée par le spectacle.

Bruce Springsteen en concert.

Bruce Springsteen en concert.

Photo : Warner Bros. Pictures

Sur ce point, pas sûr que Springsteen, le producteur, a aidé Springsteen, l’artiste. Les introductions, histoires et anecdotes de Springsteen On Broadway – certaines insérées à même les chansons – faisaient corps avec le spectacle. Cette fois, durant 30, 35 minutes, tout ce que nous voyons est splendide, et tout ce que nous entendons est raffiné au possible, mais il manque une étincelle.

Et puis arrive ce regard…

Presque aussitôt, c’est Sundown, titre hommage de Springsteen à Jimmy Webb, où Patti Scialfa et les choristes nappent la chanson à n’en plus finir de « sha-la-la-la! ». Cet apport mélodique est bien plus discret sur disque. On majore l’offre, donc. On y ajoute un surplus d’âme. Le concert prend finalement le dessus sur les mises en perspectives – ou l’on s’y fait, allez donc savoir… – et nous nous immergeons vraiment dans la musique.

Arrive Stones, la chanson des « mensonges », interprétée en duo par Springsteen et sa femme – contrairement à la version studio. Quand on connaît l’histoire de ce couple de plus de 30 ans, ses hauts et ses bas, ça confère à l’interprétation une authenticité décuplée. Les connaisseurs se souviennent de ce concert au Giants Stadium en 2009, lorsque Patti est revenue au sein de la tournée du E Street Band après des semaines d’absence et des rumeurs d’infidélité de son mari. Ce soir-là, Springsteen a enchaîné It’s Hard to Be a Saint in the City, My Love Will Not Let You Down, Because the Night (…belongs to lovers) et Human Touch. Il avait tout du type qui avait des choses à se faire pardonner…

There Goes My Miracle, intense, poignante et pas loin d’être grandiose, ainsi que Hello Sunshine, ravissante, vont ensuite droit au cœur. Rendu là, ça fait un certain temps que j’ai oublié que je suis assis dans une salle de cinéma. Je suis désormais dans la grange, avec le groupe et la poignée de spectateurs triés sur le volet.

Springsteen change encore la donne de son récent album et partage Moonlight Motel avec Patti. Tout ça, après avoir commenté l’apport de sa femme dans sa vie sur des images personnelles de leur passé commun. Touchant. L’Américain a noté en entrevue qu’il aurait dû enregistrer cette chanson – ainsi que Stones – en duo, dès le départ. Nous ne sommes pas perdants. Quand l’immanquable DVD ou le film Netflix va paraître, nous aurons toutes les variantes sous la main.

Fidèle à la tradition « springsteenienne » de nous sortir de nulle part une chanson inattendue, la portion concert du film se termine par une interprétation éclatante de Rhinestone Cowboy (Glen Campbell), titre country de légende qui a mené à la Cowgirl dorée de Renée Martel. Un joli point d’orgue pour Western Stars, qui confirme que le magnétisme de scène de Springsteen et la puissance de son œuvre musicale peuvent se transformer en cinéma-vérité.

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