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Commission sur la DPJ : « Il faut clarifier la notion du droit de l'enfant »

La Commission spéciale sur les droits de l'enfant et la protection de la jeunesse a entendu un futur avocat qui a grandi dans le système de la DPJ. Leçon de droit et d'humanité.

Un jeune garçon assis seul, de dos, sur un banc en bois, dans une rue.

La Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse a été créée par le gouvernement de François Legault après que le décès d'une enfant à Granby eut soulevé des inquiétudes quant au suivi des enfants que fait la DPJ.

Photo : Ivanoh Demers

Anne Marie Lecomte

C’était mardi dernier, au premier jour des audiences de la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse.

Jessica Côté-Guimond avait déroulé une banderole de 1,5 m sur laquelle elle avait représenté sa vie d'enfant placée par la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ). Des dessins et des dates illustrant vingt différents placements, quantité de déplacements et les mots RITALIN, FUGUE et LIBERTÉ écrits en caractères gras.

Personne n’a eu ce portrait-là dans tout mon parcours, a expliqué la jeune femme, aujourd’hui dans la vingtaine, parce qu’on s’intéressait seulement à mes comportements.

Je pense qu’il est essentiel qu’on s’intéresse réellement à nos jeunes, et pas seulement à leurs problèmes, a-t-elle intimé au groupe de commissaires composé de députés et d’experts.

Quatre jeunes femmes assises dans une salle d'audience déroulent une banderole.

Jessica Côté-Guimond, au centre, en bleu, montre aux commissaires une représentation graphique de son parcours chaotique dans le réseau de la DPJ.

Photo : Radio-Canada

Jeudi, lors de la conclusion de la première session d'audiences à Montréal, dans la même salle, Gabriel Darquenne a communiqué le même message.

J’avais beau avoir certains troubles de comportement, j’étais bon à l’école, raconte ce jeune homme de 27 ans, qui est à deux mois de terminer son bac en droit. On aurait dû se concentrer sur les forces plutôt que sur les faiblesses.

Tiré à quatre épingles, souriant, posé, ce futur avocat a déroulé le fil de sa vie d’enfant de la DPJ. Une succession de familles d’accueil et de centres de réadaptation de l’âge de 8 ans jusqu’à sa majorité. Et une constante qu’il décrit ainsi : On ne me consultait pas et on ne m’écoutait pas.

Par exemple, il raconte que la DPJ l’a déplacé d’un centre jeunesse à Joliette à un autre, situé à Longueuil. L’annonce lui en a été faite avec pour seule explication : Tu bouges à Longueuil, il y a une place.

En jeune ado, il a voulu savoir à quoi ressemblerait son unité, et comment ça allait se passer. Non, s’est-il fait répondre, il y a une place à Longueuil, tu transfères.

Ses séjours dans différentes familles d’accueil se sont succédé selon le même arbitraire. Rétrospectivement, Gabriel Darquenne dit qu’il aurait aimé qu’on lui apprenne à gérer un budget et à planifier son avenir, lui qui rêvait déjà d’être avocat.

Mais il soutient que ce n’était pas au programme.

Dans les familles d’accueil, on ne te dit pas ce qu’il faut que tu fasses, on te dit ce qu’il ne faut pas que tu fasses : "Gabriel! Qu’est-ce que t’as fait là? Pourquoi t’as fait ça?’’

Gabriel Darquenne, témoin citoyen à la Commission 
Un jeune homme assis dans une salle d'audience témoigne devant un micro.

Gabriel Darquenne, 27 ans et étudiant en droit, a raconté aux commissaires son parcours de dix ans dans le système de la protection de la jeunesse.

Photo : Radio-Canada

Reprenez-le

Dans l’une de ces familles, il était bien. L’homme qui la dirigeait, un sportif avec une vie professionnelle, était pour lui un mentor. Les huit autres jeunes qui y vivaient étaient comme ses frères. Mais, ses seize ans sonnés, il s'est fait dire par la DPJ qu’il devait partir parce qu’il était trop vieux pour y rester.

C’est pas vraiment une raison, ça, a-t-il dit à l’intervenant qui lui a rétorqué qu’au moins, on ne le changeait pas de famille. On l’envoyait chez la tante de son mentor.

À ce souvenir, il sourit, amusé : C'était bel et bien la même famille... Au moins il y avait ça!

Durant ces années passées dans les dédales de la protection de la jeunesse, Gabriel Darquenne est retourné vivre chez sa mère, puis chez son père. Et, chacun leur tour, ses parents l'ont renvoyé à la DPJ avec ses affaires dans deux sacs poubelles.

Reprenez-le, a dit sa mère, mécontente que l'enfant ait manifesté le désir de vivre chez son père. Il a des troubles de comportement, a dit son père, mécontent que son adolescent ait volé une bouteille d'alcool dans l'espoir de se faire des amis dans son nouveau quartier.

L'intérêt supérieur de l'enfant

Aux commissaires, qui ont notamment comme mandat de réfléchir à la Loi sur la protection de la jeunesse et au rôle des tribunaux, Gabriel Darquenne a formulé des recommandations, inspirées à la fois par ses études en droit et par son expérience d'enfant de la DPJ.

Pour le futur avocat, il importe que le législateur revoie l’article 3 de la Loi sur la protection de la jeunesse (LPDJ). Selon cet article, les décisions prises en vertu de la présente loi doivent être dans l’intérêt de l’enfant et dans le respect de ses droits.

Cette notion étant la prémisse de toutes les décisions prises par les intervenants, le législateur devrait la clarifier, selon Gabriel Darquenne, qui a la ferme intention de pratiquer en droit de la jeunesse.

On fait référence aux besoins physiques, moraux, intellectuels, psychologiques, etc. Mais on ne définit pas ce que c’est, et il revient toujours au tribunal de choisir ce qui est dans l’intérêt de l’enfant ou pas, dit-il.

Il en résulte des interprétations différentes et cela pose parfois des problèmes, poursuit Gabriel Darquenne, parce que les décisions des tribunaux ne seront pas unanimes sur des situations similaires.

Des enfants qu'on oublie

Gabriel Darquenne croit que la DPJ a commis des manquements lorsqu’il était en famille d’accueil.

L’intervenant qui lui téléphonait concluait, plus souvent qu’à son tour, qu’il ne valait pas la peine de lui rendre visite, puisque le jeune Gabriel disait qu’il allait bien.

Mais M. Darquenne rappelle qu’à 14, 15 ans, on n’a pas toujours la maturité nécessaire pour décrire avec justesse comment on se sent. Des fois, je disais que tout allait bien. Dans le fond, ça allait très mal.

Quand un jeune va bien, qu’il ne manifeste pas trop de troubles de comportement et qu’il va bien à l’école, la DPJ va moins l’encadrer, explique-t-il en substance.

L'histoire d'un bon petit jeune homme

Et c'est un tort, selon M. Darquenne. Pour l'expliquer aux commissaires, il a raconté l'histoire d’Andrew, un jeune qu’il a côtoyé en famille d’accueil.

À 11 ou 12 ans, Andrew n’était pas un mauvais petit jeune homme, décrit M. Darquenne. Il voulait juste retourner dans sa famille. Devant le refus que lui opposait la DPJ, Andrew s’est désorganisé. Il a pété une coche.

À la place de lui donner des ressources et de l’aide, on l’a mis en centre d'accueil fermé. Et Andrew, incapable de supporter ce fait, s’est suicidé dans ce centre d’accueil fermé. Pour moi, ça ne devrait jamais arriver. Il y avait une situation d’alarme. On le voyait et aucune ressource n’a été donnée à ce jeune qui en avait manifestement besoin.

Gabriel Darquenne, témoin citoyen

Il est allé vers l’option fatale. Cette situation m’a beaucoup marqué et j’en serai à jamais bouleversé parce que... Je l’aimais beaucoup, le petit Andrew.

Un jeune adolescent assis dans un stationnement avec une voiture derrière lui, tous phares allumés.

Un jeune adolescent assis dans un stationnement avec une voiture derrière lui, tous phares allumés.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Pour M. Darquenne, c'est clair : qu’un jeune aille bien ou mal, il doit être vu chaque semaine par son intervenant de la DPJ.

Un enfant au tribunal

De plus, le futur avocat pense aussi que la DPJ doit mieux préparer les enfants dont la situation est judiciarisée. Car aller en cour, c'est une grosse procédure inquiétante, pour laquelle il faut s'absenter de l'école. Et il y a beaucoup de monde : les travailleurs sociaux, l’avocat de la DPJ, l’avocat de l’enfant, celui des parents, celui de la famille d’accueil s’il y a lieu...

M. Darquenne suggère de mettre des toutous, des livres et des jouets dans la salle d’audience. De permettre à l'enfant de témoigner par visioconférence ou dans une salle à part, en présence du juge qui, lui, devrait enlever sa toge.

Gabriel Darquenne se souvient d’avoir pensé qu’un désastre lui tombait sur la tête lorsque le juge a prononcé les mots placement à majorité. Aujourd’hui, je suis très conscient que c’était la meilleure solution, dit-il.

Soutenir les parents, plutôt que de placer l'enfant

Quand il se penche sur sa propre histoire, M. Darquenne se revoit à huit ans. La situation de ses parents était alarmante : Ça allait mal pour leur emploi, on était devenus très pauvres, on mangeait mal. J’ai dû abandonner les sports que je faisais.

Puis ses parents se sont séparés, dans un contexte de violence conjugale et d’alcoolisme. Le petit Gabriel est devenu très turbulent et s’est vu renvoyé, coup sur coup, de deux écoles primaires.

Gabriel Darquenne pense que son parcours n'aurait pas été aussi échevelé si la DPJ avait soutenu psychologiquement ses parents, plutôt que d’ordonner un placement, et un autre, et un autre.

S’étant séparés, mes parents étaient peut-être perdus. Ils avaient besoin, eux aussi, d’un certain encadrement.

Gabriel Darquenne, témoin citoyen à la Commission

Je suis différent

À 18 ans, Gabriel Darquenne, alors au cégep, s'est retrouvé sans le sou et dans la rue, une situation qu'ont décrite nombre de témoins à la Commission.

La DPJ, à qui il avait demandé un délai pour pouvoir rester en famille d'accueil, lui a accordé deux semaines, le temps qu'il finisse ses examens de fin de session. Je suis déménagé entre Noël et le jour de l'An, se rappelle-t-il.

À 18 ans, j'avais besoin d’aide [...] et on m’a mis de côté. On a tendance à mettre de côté les jeunes qui vont bien pour prioriser ceux qui vont très mal. Ce qui n’est pas tout à fait mauvais...

Mais on n’aurait pas dû me laisser totalement à moi-même. Je n’étais pas capable d’y arriver seul, ajoute-t-il.

De fait, il n'y est pas arrivé seul. Les parents de certains de ses amis l'ont accueilli et il s'est transformé en étudiant itinérant, toujours dans ses valises. En 27 ans de vie, il compte avoir fait 38 déménagements.

Il attribue à la chance le fait de s'en être sorti. Et, aussi, à la capacité qu'il a eue d'aller chercher de l'aide.

Ses amitiés et ses amours ont un peu souffert de ce passé qui pèse sur ses épaules et qui lui dicte certains comportements. J'ai dû travailler sur moi-même, reconnaît-il.

Mais Gabriel Darquenne plaide sa cause avec philosophie. Je suis différent, conclut-il.

La Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse poursuivra ses audiences jusqu'au 5 décembre dans différentes villes du Québec. Elle a jusqu'en novembre 2020 pour rendre son rapport.

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