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Commission spéciale sur la DPJ : « Je me sentais comme un numéro »

Un jeune adolescent accroupi et adossé à une clôture se prend la tête entre les mains.

L'organisme communautaire Dans la rue affirme que la moitié des jeunes en situation d'itinérance qui viennent frapper à sa porte proviennent du réseau de la DPJ.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Anne Marie Lecomte

La moitié des jeunes en situation d'itinérance proviennent du réseau de la protection de la jeunesse. Un réseau qui ne collabore pas comme il le devrait avec les ressources communautaires, selon des témoignages entendus mercredi à la Commission spéciale sur la DPJ.

De manière inattendue, les derniers témoignages à être entendus durant cette deuxième journée d’audience de la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse se sont amorcés sur une chanson au rythme engageant et aux paroles percutantes.

Une chanson qu’Alexandre Bulon-Biciola avait composée en hommage à Pops, c’est-à-dire Emmett Johns, fondateur de l’organisme Dans la rue, décédé en janvier 2018.

Alexandre Bulon-Biciola a beaucoup bénéficié des services de cet organisme après une adolescence passée dans un centre de réadaptation de la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ).

C’est ce qu’il est venu expliquer aux commissaires, en compagnie de Caroline Dufour, directrice stratégie et impact social à l'organisme Dans la rue.

Après l’écoute de sa chanson, le jeune homme s’est présenté en trois phrases : J’ai été placé en centre jeunesse à 13 ans parce que j’avais des conflits avec ma mère. À 18 ans, le Centre jeunesse m’a remis mes affaires dans deux sacs poubelles en me disant que je pouvais me débrouiller. Je me suis ramassé dans la rue.

C’est tout, a-t-il ajouté.

Mais ce n’était pas tout, du tout.

Pour l’encourager à parler, Caroline Dufour lui a posé quelques questions. Et c’est ainsi que ce gaillard à la calvitie naissante et à la moue encore enfantine a commencé à se raconter.

À 27 ans, il travaille désormais et n’est plus dans la rue. De ses années en centre jeunesse, il affirme ceci : C’est une expérience intense pour un jeune qui quitte sa famille, c’est un plongeon dans l’inconnu.

Entre mes 15 ans et mes 18 ans, beaucoup de choses se sont passées, ajoute-t-il sobrement.

La même ligne droite pour tous

Sa vision du centre jeunesse va comme suit : les éducateurs suivent une ligne droite, toujours la même, pour tous. Il y a des jeunes qui sont institutionnalisés parce qu’ils ont vécu de la violence, d’autres parce qu’ils prennent de la drogue. Ce n’est pourtant pas le même vécu, pas les mêmes blessures, explique M. Bulon-Biciola et le fait de les traiter de la même manière engendre des conflits.

Tu me traites comme un délinquant, alors que moi, j’avais des problèmes avec ma mère, avec l’école, dit-il, comme s’il parlait rétrospectivement à ses éducateurs du centre jeunesse. Traite-moi pas comme un jeune qui a commis un vol à main armée ou comme un criminel qui a battu quelqu’un.

Je me sentais comme un numéro, pas comme un être humain.

Alexandre Bulon-Biciola, témoin citoyen aux audiences de la Commission

À 16 ans, pendant une sortie, le jeune homme a tenté de mettre fin à ses jours. Encore aujourd’hui, il en est ébranlé. J’ai fait ça, s’étonne-t-il gravement.

Au centre, c'était un autre jeune qui s'était rendu compte qu’Alexandre ne filait pas. On l’a emmené aux urgences... Quand il est revenu au centre jeunesse, Alexandre Bulon-Biciola raconte qu’on lui a confisqué sa musique, parce que les éducateurs et les agents de sécurité craignaient qu'il ne fasse une autre tentative de suicide en se coupant avec son CD.

Il parle encore de cet épisode avec colère et désapprobation : Tu m’enlèves ce qui peut m’aider à ne pas recommencer [à attenter à ma vie]. Elle est où ta logique?

Une approche plus humaine

Un jeune est assis sur un bloc de béton, sous un viaduc.

Selon l'organisme communautaire Dans la rue, les jeunes en situation d'itinérance sont fréquemment aux prises avec des problèmes de santé mentale, de toxicomanie ou de troubles de l'attachement.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Quand il repense à ses dures années d'adolescence, Alexandre Bulon-Biciola dit avoir été choqué, par la suite, de constater que des organismes comme Dans la rue offraient à des jeunes comme lui un support émotionnel, en vertu d’une approche humaine, au contraire du traitement qu’il perçoit avoir eu en centre jeunesse.

Dans ces organismes communautaires, on espérait pour moi que je m’en sorte, et j’étais encouragé parce que je voyais de l’espoir dans leur façon d’agir, se remémore-t-il.

Au centre jeunesse, dans son souvenir, un seul éducateur l’a vraiment aidé.

Cet intervenant sur le point de prendre sa retraite lui a donné une liste d’organismes et de ressources qui seraient en mesure de l’aider quand, à 18 ans, il se retrouverait hors du cadre de la DPJ.

Il m’a montré où était le Bunker, dit Alexandre, m’a dit où était le Refuge [des jeunes de Montréal]. Était-il si désespéré [pour moi]? Le Refuge, c’est la dernière ligne de défense pour un jeune. L’autre, c’est un banc de parc.

Alexandre n'a pas hésité à affirmer que sans cet éducateur, je ne serais pas là où je suis. Il s'est d'ailleurs excusé de ne plus se rappeler le nom de cette personne qui l’a marqué.

Au commissaire qui le félicitait pour son bon français, ses idées claires et sa connaissance approfondie de la vie, Alexandre Bulon-Biciola a expliqué qu’il avait beaucoup lu ces dernières années. Pas seulement des romans fantastiques, a-t-il précisé, mais des ouvrages de sciences et de psychologie.

Nous et... la rue

Avant qu’il n’estomaque les commissaires avec son témoignage, Alexandre avait patiemment écouté Caroline Dufour dresser le portrait des jeunes qui se tournent vers Dans la rue et ses divers services. Nombre d’entre eux sont carrément en fugue. Ça ne s’appelle pas Dans la rue pour rien, a dit Caroline Dufour, pragmatique. Il y a nous et la rue, tout à côté.

Problèmes de santé mentale, toxicomanie, crises suicidaires, troubles de l’attachement tels qu’on parle d’état limite : l’énumération de problèmes que fait Caroline Dufour au sujet de ces jeunes itinérants est affolante.

Pour Mme Dufour, M. Bulon-Biciola a presque été chanceux de s’être fait montrer le Refuge et le Bunker avant de sortir du centre jeunesse. Beaucoup d’autres frappent à la porte de ces ressources par le fruit du hasard. Ils proviennent de toutes les régions du Québec. Quelquefois, même, ils viennent directement de l’aéroport : ce sont de nouveaux arrivants qui ne parlent ni français ni anglais et que les intervenants communautaires doivent accompagner dans le dédale des procédures administratives de l’immigration. On n'est pas équipés pour ça, dit Caroline Dufour.

La moitié des pupilles de Dans la rue viennent de la DPJ. Arrivés à l’âge dit de la maturité, ces enfants qui ont été pris en charge par l’État sont désorientés et désemparés au possible.

Alexandre Bulon-Biciola raconte par exemple la difficile tâche de se trouver un emploi quand on n’a pas d’études, ni rien.

Faire un curriculum vitae? Je ne savais pas comment me présenter, j’avais toujours vécu avec du monde qui me connaissait. Et je ne me connaissais pas moi-même.

Alexandre Bulon-Biciola, témoin citoyen aux audiences de la Commission

Intervenir avant la crise

Les autres jeunes qui ne viennent pas de la DPJ, mais qui se tournent néanmoins vers l’organisme Dans la rue, sont souvent issus de familles que la protection de la jeunesse n’a pu ou n’a su aider à temps, explique en substance Caroline Dufour.

Ces familles restent longtemps dans la détresse et n’osent demander de l’aide, de peur que la DPJ ne prenne leurs enfants.

La DPJ, à cet égard, a un gros travail de sensibilisation à faire, a dit Mme Dufour aux commissaires.

Et pour ces familles vulnérables, déboussolées, mais qui se trouvent encore avant la crise, il manque cruellement des services. Quand la crise éclate, il est trop tard, le jeune est en fugue et a rompu le lien avec ses parents. Alors, la DPJ entre en scène…

Caroline Dufour croit que le réseau de la protection de la jeunesse a beaucoup à gagner à collaborer plus étroitement avec des organismes communautaires comme le sien. À prendre en considération leurs observations et leur analyse cliniques.

À Montréal, précise-t-elle, des organismes comme Dans la rue sont respectés par le réseau de la santé et des services sociaux, parce qu'un partenariat s'est établi au fil des années. Mais, ailleurs dans la province, les organismes ne sont pas toujours pris au sérieux, déplore-t-elle.

Si seulement on avait su...

Si seulement ils nous avaient appelés avant, si seulement on avait su, se disent régulièrement les intervenants du milieu communautaire en parlant des professionnels du réseau gouvernemental de services sociaux, qui ne les préviennent pas que tel jeune ou tel jeune de 17 ans et demi court tout droit à la catastrophe.

Le problème dans le réseau de l'État ne relève pas des employés, tient à dire Mme Dufour. C'est la culture organisationnelle qui est à travailler.

Pour prévenir les catastrophes, Mme Dufour et ses collègues réclament à la DPJ des rencontres réseau. Mais comme il y a 19 DPJ dans la province et que chacune fonctionne un peu différemment, c’est difficile, résume la responsable de Dans la rue.

Les DPJ sont pourtant toutes assujetties à la même loi, fait-elle remarquer.

La Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse termine jeudi matin cette première session d'audiences. D'autres sessions sont prévues d'ici le 5 décembre, à Montréal et en région; elles permettront notamment de parler de la réalité des milliers de familles d'accueil qui se voient confier des enfants placés chez elles par la DPJ.

Les commissaires ont jusqu'en novembre 2020 pour remettre leur rapport et leurs recommandations.

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