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Cri du cœur des travailleurs en protection de la jeunesse en Abitibi-Témiscamingue

Geneviève Perron, Nancy Burrows et Sandra Falardeau sont assises l'une à côté de l'autre dans une salle de réunion.

De gauche à droite: Geneviève Perron, réviseure à Val-d'Or, Nancy Burrows, chef de service, et Sandra Falardeau, chef de service.

Photo : Radio-Canada / Thomas Deshaies

Thomas Deshaies

Des cadres aux intervenantes, tous s’entendent pour dire que la situation actuelle est éprouvante à la Direction de la protection de la jeunesse de l’Abitibi-Témiscamingue. Le service subit un exode de travailleurs, causant une surcharge de travail pour ceux qui demeurent en poste. Ils réclament d’une seule voix des efforts soutenus de l’État.

Ça fait 25 ans que je travaille en protection de la jeunesse puis je peux t’affirmer qu’on a jamais eu des années comme on a présentement, c’est extrêmement difficile, souligne Nancy Burrows, chef de service en protection de la jeunesse à Val-d’Or.

De son point de vue et de celui du directeur de la protection de la jeunesse de l’Abitibi-Témiscamingue, Philippe Gagné, certains aspects de la réforme Barrette sont responsables de cette situation. La fusion des conventions collectives qui en a découlé, permet aux travailleurs de changer facilement de service et ils sont nombreux à le faire.

Pourquoi? Parce que les travailleurs sont régulièrement confrontés à des situations plus éprouvantes en protection de la jeunesse, sans pour autant avoir une « juste reconnaissance ». Si j’ai la possibilité de finir à 4 h 30 [à un autre service], est-ce que je fais le choix de rester ici, sans jamais savoir à quelle heure je vais finir et ce qui va arriver dans ma journée?, illustre Mme Burrows.

Une surcharge de travail

Environ 25 personnes ont quitté la protection de la jeunesse dans les deux dernières années, estiment les représentants rencontrés. Il n’est donc pas rare que certaines intervenantes se retrouvent à gérer 22 dossiers, alors que la norme, jugée déjà élevée, est de 16 par intervenante.

Je lui arrive avec un autre dossier qu’il faut que je lui ajoute, puis je le vois dans ses yeux qu’elle n’est plus capable. Mais je lui en pousse un autre pareil, parce qu’il faut qu’on intervienne, puis ça presse.

Nancy Burrows, chef de service à la DPJ

On voit un essoufflement puis ça comme chef de service, on est impuissante parce qu’il faut donner le service. C’est un service obligatoire, commente Sandra Falardeau, chef de service à Val-d’Or.

Les intervenantes se retrouvent donc avec une charge de travail supplémentaire, ce qui peut inévitablement avoir un impact sur la qualité du service. Toutes les semaines, les intervenantes doivent tasser (des dossiers) pour prioriser au plus urgent, mais tout ce qu’il y a dans l’agenda, c’est urgent, souligne Mme Falardeau. L’intervenante ne sent pas qu’elle fait son travail comme elle voudrait le faire.

Manon Duval et Joëlle L’amoureux sont assises l'une à côté de l'autre.

De gauche à droite: Manon Duval, intervenante à la Protection de la jeunesse Abitibi-Témiscamingue, et Joëlle L’amoureux, spécialiste en acivitiés cliniques.

Photo : Radio-Canada / Thomas Deshaies

L’opinion publique pèse également sur les intervenantes alors que la DPJ est plus souvent l’objet de critiques. Quand on fait des choses qui aident des familles, on a le devoir de maintenir cela secret [la loi l’oblige]. On ne peut pas s’étaler sur la place publique et on ne peut même pas se défendre, explique Manon Duval, intervenante, qui souligne que cette situation est parfois vécue difficilement par ses collègues.

Des conditions à revoir

De la haute direction au syndicat, tous s'entendent pour dire que les conditions salariales et avantages sociaux sont insuffisants pour permettre la rétention des intervenantes. La reconnaissance de l’expertise est aussi constamment citée comme un enjeu majeur. Pour former une intervenante de 20 ans d’expérience, ça prend 20 ans, puis quand elles partent, c’est une perte inestimable, explique Nancy Burrows.

La roue recommence à tourner. On recommence avec des gens qui n’ont pas d’expérience (après des départs). On est les soins intensifs des services sociaux, il faut qu’on ait des experts.

Nancy Burrows, chef de service

Les personnes rencontrées suggèrent notamment d’ajouter des avantages, comparables à ceux du personnel qui travaille aux soins intensifs, qui vivent eux aussi des situations déstabilisantes émotionnellement.

Par ailleurs, tous s’entendent pour dire que les cas sont de plus en plus « lourds » en protection de la jeunesse. Les semaines sont ponctuées par plusieurs « clients » qui ont eu des idées suicidaires et des familles dont leurs membres ont reçu jusqu’à quatre différents diagnostics. On est limité dans nos moyens, dans les capacités qu’on peut donner nos services aussi bien qu’on voudrait, puis c’est ça qui devient lourd, commente Mme Falardeau.

Une vocation

Malgré ce portrait plutôt sombre, l’ensemble des travailleurs que nous avons rencontrés nous ont confié qu’elles souhaitent poursuivre leur travail à la protection de la jeunesse.

Manon Duval explique que ce qui la retient, c’est l’équipe de travail soudée où on est toujours reçu à bras ouverts. Si je peux faire la différence dans une famille, c’est pour cela que je suis encore là, ajoute l’intervenante Joëlle Lamoureux.

Le directeur de la DPJ, Philippe Gagné, souhaite que la prise de parole des travailleuses de son service, et la sienne ne découragent pas les étudiants à choisir cette vocation. Il souhaite plutôt une prise de conscience pour améliorer la situation. Du moment que tu côtoies la différence que tu peux faire avec une famille ou un enfant, je pense que tu restes avec cela. Ça va toujours te suivre, souligne-t-il.

Un espoir

Le directeur de la protection de la jeunesse, Philippe Gagné, se réjouit cependant de l’ouverture démontrée par le gouvernement au courant des derniers mois pour faire face à la problématique. 1,3 millions de dollars ont été investis en juillet dernier en Abitibi-Témiscamingue.

Le ministre délégué à la santé et aux services sociaux, Lionel Carmant, a effectué une tournée des DPJ durant l’été et la révision des standards de pratique est en cours. Ce sont des sons de cloche qui nous disent que clairement, il y a une volonté d’améliorer la situation, souligne M. Gagné.

Sylvie Leblond et Philippe Gagné posent devant un cadre.

De gauche à droite: Sylvie Leblond, directrice du service jeunesse du DPJ Abitibi-Témiscamingue, et Philippe Gagné, directeur de la Protection de la jeunesse en Abitibi-Témiscamingue.

Photo : Radio-Canada / Thomas Deshaies

Toutefois, les sommes supplémentaires ne se sont pas traduites pour l’instant par l’embauche de nouveaux employés. Ce sont plutôt des employés temporaires qui ont pu obtenir une sécurité d’emploi, nous dit-on.

Le représentant national de l'Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux (APTS), Jacques-Michel Audet, réclame un « investissement massif ». Il y a une réparation des dommages causés par les différentes réformes qui s’imposent, clame-t-il.

Abitibi–Témiscamingue

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