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Commission sur la DPJ : des témoignages dénoncent des ratés du système

Marjorie Villefranche et Natacha Romain au micro de la commission.

La directrice de la Maison d'Haïti, Marjorie Villefranche (à droite), en compagnie d'une témoin citoyenne, Natacha Romain

Photo : Radio-Canada

Anne Marie Lecomte

Les témoignages se sont poursuivis mercredi à la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse, faisant état tour à tour de profilage racial, d’une perception négative de la DPJ par certaines communautés et des difficultés de parents qui veulent adopter.

Marjorie Villefranche dirige la Maison d'Haïti, à Montréal, et au deuxième jour des audiences de la Commission, elle a affirmé que les enfants des communautés noires étaient plus susceptibles d'être l'objet de signalements de la part de la DPJ que les jeunes Québécois.

Ils sont plus nombreux à être retirés d'urgence de leur milieu familial, affirme Mme Villefranche.

La directrice de la Maison d'Haïti affirme que les principaux motifs qui poussent la DPJ à agir auprès des familles haïtiennes sont la situation économique des parents et les troubles de comportement des enfants.

Les intervenants de la DPJ constatent qu'il a trop d'enfants vivant dans une même chambre, qu'il n'y a pas de jouets ni de nourriture dans le frigo, dit Mme Villefranche.

Pour Mme Villefranche, il y a une surreprésentation [de ces enfants] dans le système de la protection de la jeunesse.

Une surreprésentation qu'a aussi constatée le commissaire Michel Rivard, qui est juge au Tribunal administratif du Québec et qui a été procureur à la DPJ pendant 25 ans. M. Rivard affirme avoir vu beaucoup de cas de violence physique de la part de parents haïtiens envers leurs enfants.

Un autre commissaire, Jean-Marc Potvin, a fait mention des recherches de Chantal Lavergne et de Sarah Dufour, de l'Université de Montréal, illustrant que les enfants de communautés noires étaient plus souvent signalés. Ces recherches ont toutefois montré que ces signalements étaient retenus en moins grand nombre par les travailleurs sociaux que ceux d'autres communautés.

Il y a comme un "nettoyage" qui se fait par la suite, a-t-il affirmé, mais qu'ils soient plus souvent signalés est quand même préoccupant.

Une question d'interprétation?

Régine Laurent.

L'ancienne syndicaliste Régine Laurent préside la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse.

Photo : Radio-Canada

Marjorie Villefranche a expliqué à la Commission que les conclusions que tire la DPJ s'expliquent parfois par l'interprétation que font les intervenants d'une situation.

Elle a raconté l'histoire d'une jeune mère accompagnée par l'équipe de la Maison d'Haïti lors de l'accouchement de son enfant à l'hôpital, et qui a failli se faire enlever ce dernier par la DPJ. La jeune mère a commencé par regarder son enfant, le tenant à bout de bras, avant de le blottir contre elle. La DPJ aurait interprété ce geste comme un trouble de l'attachement de la part de la nouvelle maman.

N'eût été l'intervention immédiate de la Maison d'Haïti, le nourrisson aurait été enlevé à sa mère, affirme Mme Villefranche.

Il ne faut pas sauter aux conclusions, soutient-elle. Un travail de sensibilisation aux réalités des diverses communautés devrait être fait auprès de la DPJ, selon elle : Je ne pense pas que les parents haïtiens soient plus méchants que les autres parents.

La Maison d'Haïti sert souvent de médiatrice entre familles et DPJ. Les parties demeurent campées sur leurs positions, et cela peut devenir difficile, a évoqué Mme Villefranche.

Il faut que les intervenants prennent le temps d'expliquer aux parents que telle ou telle situation n'est pas appropriée, sans sauter à la conclusion que ces parents sont incompétents, a-t-elle dit en substance.

Et dans cette réforme qui doit être menée au sein du réseau de la protection de la jeunesse, l'expertise des organismes comme la Maison d'Haïti doit être reconnue et valorisée, a-t-elle encore affirmé.

La Maison d'Haïti a développé deux programmes pour venir en aide aux parents et aux familles. Ce dernier programme, développé de concert avec d'autres organismes, est d'une durée de 14 semaines.

Ce sont des outils précieux, parce que dans les familles haïtiennes, comme dans d'autres familles, un signalement, c'est un drame, a conclu Mme Villefranche.

Le défi d'une future travailleuse sociale autochtone

En tout début de matinée, la Commission spéciale s'était ouverte par le témoignage de Destiny Gregoire, une jeune Autochtone montréalaise qui veut devenir travailleuse sociale. Cette jeune femme de la nation innue a passé une partie de sa jeunesse sous l'aile de la Direction de la protection de la jeunesse.

Elle a raconté avoir été placée en famille d'accueil alors qu'elle était bébé. Au total, elle est passée par seulement deux familles d'accueil, a-t-elle précisé.

Aujourd'hui dans la jeune vingtaine, Mme Gregoire a témoigné de la difficulté à embrasser cette profession en travail social, qui fait l'objet de nombreux préjugés au sein des communautés autochtones. Elle dit qu'on lui demande : Pourquoi veux-tu aller travailler avec ces gens qui prennent nos enfants?.

C'est difficile d'être soutenue dans ce projet, a-t-elle expliqué.

Dans ses cours, Mme Gregoire entend parler de cas. Ces cas lui rappellent sa propre histoire, ses propres traumatismes. Quiconque dans cette situation se sent bien seul, a-t-elle admis.

Nous avons appris l'une de l'autre

Mais quand elle parle de sa mère en famille d'accueil, elle dit ma mère et précise qu'elle est très gentille. Pour cette femme qui l'a accueillie, tout enfant a le droit d'avoir une maison. Tu peux rester chez moi aussi longtemps que tu le souhaites, a-t-elle dit à Destiny Gregoire.

La famille d'accueil où a grandi Mme Gregoire n'était pas autochtone. Au début, je ne m'y reconnaissais pas, a-t-elle confié à Radio-Canada.ca. Mais elle a échangé avec sa mère d'accueil, au fil des années. Je lui parlais de ce qui se passait chez les Autochtones et elle apprenait, a-t-elle expliqué en souriant.

Nous avons appris l'une de l'autre.

Une fusion qui n'aurait pas aidé le système

Mme Gregoire participait à la Commission aux côtés de représentantes de CARE Jeunesse.

Cet organisme montréalais a développé des programmes de soutien, en français et en anglais, destinés aux jeunes qui commencent leur vie adulte après avoir été dans le giron de la protection de la jeunesse.

Selon la présidente du conseil d'administration de CARE Jeunesse, Jennifer Dupuis, l'intégration des services de santé aux services sociaux a nui à la qualité des services offerts aux jeunes qui sont sous l'aile de la DPJ ou qui l'ont été dans un passé récent.

Jennifer Dupuis estime que la fusion effectuée par Gaétan Barrette, alors ministre de la Santé et des Services sociaux dans le gouvernement libéral de Philippe Couillard, a été une erreur.

Nous avons vu la qualité des services décliner au moment de cette fusion.

Jennifer Dupuis, présidente du conseil d'administration de CARE Jeunesse

Organisme à but non lucratif, CARE Jeunesse a été fondé en 2015 par Amanda Keller, une Montréalaise qui voulait venir en aide aux jeunes.

La députée libérale Hélène David, qui est l'une des commissaires, s'est étonnée d'apprendre que CARE Jeunesse ne reçoit aucun financement du gouvernement de la province.

Comment faites-vous?, s'est-elle ébahie.

Des parents refoulés par la DPJ

Jessyka Dumais et son mari souhaitaient adopter un enfant issu de la DPJ. Ce couple de la Montérégie était également prêt à prendre un enfant dans le cadre d'un placement à long terme.

Aux commissaires, Mme Dumais a raconté comment la DPJ a mis fin à leur projet.

Je ne peux pas croire qu'une seule personne décide comme ça de notre destin, a-t-elle affirmé, expliquant qu'au terme de deux heures et quart d'entretien en personne avec une intervenante de la DPJ, leur candidature a été rejetée.

Je ne peux pas croire qu'on décide comme ça du destin de beaucoup d'enfants qui attendent de trouver une famille, a-t-elle ajouté.

Le couple a quatre enfants : les trois premiers sont issus d'une première union du mari de Mme Dumais. Le quatrième, ils l'ont eu ensemble.

Les trois plus vieux vivent en garde partagée; une semaine chez maman, une semaine chez papa... Pour la DPJ, cette garde partagée est un empêchement à l'adoption, selon ce que Mme Dumais s'est fait dire. L'intervenante a expliqué au couple qu'un enfant issu du réseau de la protection de la jeunesse trouverait difficile que trois des enfants de la maisonnée partent et reviennent.

Jessyka Dumais a ensuite raconté aux commissaires que, sans même avoir rencontré les enfants, l'intervenante avait décrété que ces derniers ne toléreraient pas la venue d'un nouveau dans la famille. Selon Mme Dumais, l'intervenante a mis en doute leurs capacités parentales à cause de deux phrases que le couple lui a dites au sujet de ses enfants.

L'entretien à la DPJ s'est terminé abruptement. Le mari de Jessyka Dumais est devenu émotif et l'intervenante a dit au couple de sortir. Celui-ci a demandé par la suite à rencontrer une autre intervenante, en vain.

Élargir les critères de sélection

Si on veut des familles [pour les enfants de la DPJ], va falloir élargir les balises, a affirmé Jessyka Dumais.

Des familles recomposées, il y en a beaucoup; des familles dont la situation professionnelle est instable, il y en a beaucoup aussi, a-t-elle fait valoir aux commissaires. Le mari de Mme Dumais a été un moment sans emploi : Jamais on nous a demandé si on vivait bien quand même, si on payait notre hypothèque, dit-elle, déplorant que leur candidature ait été si peu considérée.

Mme Dumais soutient que la façon de faire de la DPJ est pas mal secrète. Elle dit que des amis, résidant en Montérégie comme eux, ont pu adopter : la DPJ les a d'abord rencontrés chez eux, a vu les enfants, la dynamique familiale, etc. Ça fait une grosse différence, dit-elle.

On empêche un enfant qui, peut-être, se fait battre, de nous avoir comme famille, s'est-elle émue, disant avoir voulu participer à la Commission afin que d'autres parents ne subissent pas le même sort.

La Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse termine jeudi matin cette première session d'audiences.

D'autres sessions sont prévues d'ici le 5 décembre, à Montréal et en région; elles permettront notamment de parler de la réalité des milliers de familles d'accueil qui se voient confier des enfants, placés chez elles par la DPJ.

Les commissaires ont jusqu'en novembre 2020 pour remettre leur rapport et leurs recommandations.

Avec les informations de CBC

Société