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Enquête sur Trump : un diplomate rend un témoignage explosif

William Taylor marche en compagnie d'un policier parmi les journalistes.

Le diplomate William Taylor à son arrivée au Capitole mardi.

Photo : Reuters / Carlos Jasso

Sophie-Hélène Lebeuf

Devant des comités de la Chambre des représentants, le diplomate américain le plus haut placé de l'Ukraine, Bill Taylor, a donné des munitions aux démocrates, mardi, car il a fait état d'efforts importants de responsables de l'administration Trump pour obtenir de l'Ukraine des enquêtes qui bénéficieraient au président américain.

Le chargé d'affaires américain en Ukraine, qui agit en fait comme ambassadeur par intérim, témoignait à huis clos, mais sa déclaration d'ouverture, qui faisait près de 15 pages, a été obtenue par plusieurs médias.

Son témoignage révèle un diplomate visiblement de plus en plus préoccupé et alarmé par le gel de l'aide militaire destinée à l'Ukraine, par les demandes d'enquête, par la requête d'échanges de faveurs et par des canaux de communications parallèles contournant les voies diplomatiques habituelles.

M. Taylor a notamment affirmé s'être fait dire au téléphone par l'ambassadeur auprès de l’Union européenne, Gordon Sondland, que le dégel de l'aide militaire destinée à l'Ukraine, qui avait été bloquée par le président Trump, dépendait de l'engagement public de Kiev à mener des enquêtes réclamées par le président américain.

Lors d'un précédent témoignage, M. Sondland n'avait pourtant pas établi de lien entre les deux.

La chronologie établie par M. Taylor, un diplomate de carrière qui a souligné avoir travaillé sous des républicains et des démocrates, semble s'appuyer sur des notes détaillées.

Au cours de cet appel téléphonique [le 1er septembre], l'ambassadeur Sondland m'a dit que le président Trump lui avait dit qu'il voulait que le président Zelensky déclare publiquement que l'Ukraine enquêterait sur Burisma et sur l'ingérence ukrainienne présumée dans les élections de 2016, a dit M. Taylor, selon sa déclaration d'ouverture.

Burisma est une société gazière ukrainienne dont le conseil d'administration a compté parmi ses membres, de 2014 à 2019, le fils de l'ex-vice-président démocrate Joe Biden, Hunter. L'oligarque propriétaire de l'entreprise a un temps fait l'objet d'une enquête pour corruption, mais Hunter Biden n'a jamais été accusé de quoi que ce soit.

L'ambassadeur Sondland m'a également dit qu'il avait maintenant reconnu qu'il avait commis une erreur en disant précédemment aux responsables ukrainiens à qui il avait parlé qu'une réunion de la Maison-Blanche avec le président Zelensky dépendait d'une annonce publique des enquêtes – en fait, l'ambassadeur Sondland a dit que "tout", notamment l'aide [militaire] pour la sécurité [de l'Ukraine], dépendait de cette annonce.

Bill Taylor, chargé d'affaires américain en Ukraine

Les démocrates ont lancé l'enquête sur le président dans la foulée de la plainte d'un lanceur d'alerte qui a sonné l'alarme sur un entretien téléphonique entre les présidents Trump et Zelensky survenu le 25 juillet dernier.

M. Trump demandait au nouveau président ukrainien d'enquêter sur les origines de l'enquête au sujet de l'ingérence de la Russie dans la présidentielle de 2016 ainsi que sur l'adversaire que Donald Trump pourrait affronter en 2020 : le candidat à l’investiture démocrate Joe Biden, comme l'a confirmé un compte rendu de l'appel que la Maison-Blanche a divulgué.

L'appel a été fait par le président Trump quelques jours après qu'il eut gelé une aide militaire approuvée par le Congrès. Le versement des 391 millions de dollars a été débloqué il y a quelques semaines.

J'avais fini par comprendre, bien avant [la diffusion du compte rendu de l'appel] que le terme “enquêtes” était utilisé par les ambassadeurs [Kurt] Volker et Sondland pour désigner les enjeux reliés aux élections de 2016 et à des enquêtes sur Burisma et les Biden, a indiqué M. Taylor.

Le président Trump, qui défend depuis le début un appel parfait, martèle qu'il visait à s'assurer de la volonté des autorités ukrainiennes de lutter contre la corruption. Il a dénoncé sans preuve la corruption de Joe Biden, affirmant qu'il était intervenu en Ukraine pour protéger les intérêts de son fils.

Trump aurait cru que Zelensky lui était redevable

Le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, et le président américain, Donald Trump, en marge de l'Assemblée générale des Nations unies.

Selon la plainte du lanceur d'alerte, la Maison-Blanche a tout fait pour dissimuler les comptes rendus de l'appel entre les présidents américain et ukrainien.

Photo : Reuters / Jonathan Ernst

Dans sa déclaration, M. Taylor a abondamment cité son collègue Sondland.

L'ambassadeur Sondland a tenté de m'expliquer que M. Trump était un homme d'affaires. Quand un homme d'affaires est sur le point de signer un chèque à quelqu'un qui lui doit quelque chose, a-t-il dit, l'homme d'affaires, avant de signer le chèque, lui demande de payer d'abord son dû.

Bill Taylor, évoquant un appel fait le 8 septembre

J'ai allégué [...] que les Ukrainiens ne “devaient” rien au président Trump, et que retenir l'aide visant à assurer [leur] sécurité était “fou”, a-t-il ajouté, insistant sur la nécessité, pour l'Ukraine, d'obtenir cette assistance pour se défendre face à la Russie.

Il a en outre fait état de deux canaux de communication liés à la diplomatie américaine en Ukraine, canaux aux objectifs souvent contradictoires. Le premier, officiel, qu'il dirigeait, et l'autre, irrégulier et informel.

Ce dernier incluait l'ambassadeur Sondland, Kurt Volker, alors émissaire des États-Unis en Ukraine, le secrétaire à l'Énergie, Rick Perry, ainsi que l'avocat personnel du président Trump, Rudy Giuliani, a-t-il précisé, confirmant ainsi la version d'autres témoins.

William Taylor, qui a été ambassadeur des États-Unis en Ukraine de 2006 à 2009, a repris ses anciennes responsabilités à la demande du secrétaire d’État Mike Pompeo, après le rappel de l'ambassadrice américaine dans ce pays, Marie Yovanovitch, par la Maison-Blanche en mai dernier. Il a confié aux membres des comités avoir hésité à reprendre ses fonctions.

Mme Yovanovitch avait été traitée injustement, coincée dans une toile de machinations politiques autant à Kiev qu'à Washington, a-t-il expliqué.

L'existence de contradictions entre les témoignages de M. Taylor et de ceux de Kurt Volker et Gordon Sandland, qui ont comparu au cours des dernières semaines, pourrait forcer le retour des deux témoins.

La Maison-Blanche dénonce une campagne de salissage

En soirée, la porte-parole de la Maison-Blanche, Stephanie Grisham, a critiqué de façon véhémente dans un communiqué les nouveaux développements de l'enquête.

Le président Trump n'a rien fait de mal – ceci est une campagne de salissage menée en coordination avec des élus d'extrême gauche et des bureaucrates radicaux non élus en guerre contre la Constitution.

Stephanie Grisham, porte-parole de la Maison-Blanche

Des membres républicains des trois comités qui mènent l'enquête en vue d'une éventuelle destitution ont minimisé la portée du témoignage de M. Taylor. Mark Meadows a par exemple affirmé qu'il n'apportait rien de nouveau, ajoutant qu'aucun témoin n'avait suggéré de liens directs entre les demandes du président Trump et le gel de l'aide militaire.

Les démocrates avaient pour leur part une toute autre lecture. C'était le témoignage le plus accablant que j'aie entendu, a ainsi soutenu la représentante Debbie Wasserman Schultz.

En début de journée, le président Trump s'était posé en victime d'un lynchage sur Twitter, s'attirant la condamnation des démocrates. Ce mot, lourd de sens, est associé aux meurtres de Noirs par des Blancs aux XIXe et XXe siècles, essentiellement dans le sud du pays.

Un témoignage très attendu

Le témoignage de M. Taylor était particulièrement attendu par les membres des comités de la Chambre des représentants qui enquêtent sur une éventuelle destitution du président Trump.

Dans des messages textes remis aux comités par Kurt Volker, le premier diplomate américain ayant témoigné, il y a trois semaines, M. Taylor se montrait particulièrement préoccupé par la possibilité que l'aide militaire soit bloquée en raison de considérations politiques.

Disons-nous maintenant que l'aide en matière de sécurité et une rencontre [entre les présidents Trump et Zelensky] à la MB [Maison-Blanche] ont pour condition les enquêtes?, a-t-il par exemple demandé le 1er septembre à l'ambassadeur Sondland.

Comme je l'ai dit au téléphone, je pense qu'il est fou de retenir une aide consacrée à la sécurité pour aider une campagne politique, lui a-t-il écrit huit jours plus tard.

La semaine dernière, le chef de cabinet de la Maison-Blanche par intérim, Mick Mulvaney, a reconnu que l'administration Trump avait bloqué l'aide militaire destinée à l'Ukraine entre autres pour forcer le pays à enquêter sur les démocrates, contredisant ainsi le président américain. Il s'était toutefois rétracté en soirée.

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