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analyse

Des résultats électoraux qui illustrent le ressentiment de l’Ouest

Des manifestants arborent des vêtements favorables au secteur canadien des hydrocarbures.

La grogne contre Ottawa est omniprésente dans les manifestations récentes en soutien au secteur énergétique.

Photo : Radio-Canada

Laurent Pirot

« L’aliénation de l’Ouest, c’est quelque chose de sérieux ». À peine réélue, la députée conservatrice de Calgary Nose Hill, Michelle Rempel, a pris le temps d’envoyer cette mise en garde au reste du pays : un nombre grandissant d’électeurs sont en colère contre ceux qui dénoncent l’industrie des hydrocarbures sans offrir de solutions de rechange aux régions du pays qui en vivent.

Je l’ai entendu souvent en allant frapper aux portes, raconte la politicienne. Ses électeurs se sentent victimes d’un discours hypocrite de la part de ceux qui veulent une baisse des émissions polluantes des hydrocarbures à un moment où l’industrie traverse une crise qui se prolonge.

On dit qu’on est mauvais, que ce qu’on fait, c’est sale, mais on dirait aussi que nous travaillons plus dur que les autres, que nous payons pour la péréquation sans jamais rien recevoir en retour, explique Jerry Robinson, rencontré à Devon, dans la banlieue industrielle d’Edmonton. Trois des quatre partis (fédéraux) ont des politiques contre cette province, ajoute Karl Holba, un autre électeur frustré au lendemain des élections fédérales.

Je pense que les Albertains en ont marre.

Jerry Robinson, albertain

Cette colère explique en partie le résultat des élections fédérales dans l’Ouest, où l’économie peine à se relever depuis que les prix du pétrole se sont effondrés, en 2014.

Le Parti conservateur a remporté tous les sièges de Saskatchewan et 33 circonscriptions des 34 de l’Alberta. Il faut inclure toute la Colombie-Britannique de l’intérieur et une partie du Manitoba, où la moitié des sièges sont allés aux conservateurs, ajoute le politologue de l’Université de l’Alberta Frédéric Boily. Ce rejet fort du Parti libéral vient cristalliser un mouvement qu’on voyait se développer depuis les deux dernières années, observe le chercheur.

Ça vient menacer l’unité nationale.

Frédéric Boily, politologue de l’Université de l’Alberta

En Alberta, ce mouvement s’exprime sur de nombreux forums en ligne et lors des manifestations organisées en soutien à l’industrie du pétrole et de la construction du pipeline Trans Mountain. Il a aussi débouché sur la création en Alberta d’un parti indépendantiste qui a présenté des candidats dans chacune des circonscriptions provinciales au printemps.

Plan serré de Jason Kenney en costume-cravate écoutant quelqu'un parler hors champ. En arrière-plan, un caméraman tourne des images.

Le premier ministre albertain Jason Kenney s'est fait le levier de la grogne contre Ottawa.

Photo : Radio-Canada / Axel Tardieu

Le chef conservateur de la province, Jason Kenney, a repris à son compte une grande partie des récriminations adressées au gouvernement Trudeau. En tête de ce qu’il lui reproche : l’imposition annoncée d’une taxe carbone dans la province, les projets de loi C-48 et C-69 qui vont compliquer le développement de l’exploitation des hydrocarbures et, bien sûr, les retards du chantier d’agrandissement du pipeline Trans Mountain.

Les conservateurs albertains menacent même d’organiser un référendum en 2021 pour obtenir une réforme de la péréquation qui soit plus avantageuse pour l’Alberta.

Pipelines et péréquation

Il faut une réponse profonde à l’unité nationale et à la prospérité économique, a écrit Jason Kenney sur Twitter après avoir félicité Justin Trudeau pour sa victoire. Et d’ajouter deux demandes : Nous devons obtenir la construction de pipelines et notre juste place au sein de la Fédération.

Il va falloir que le dossier de l’unité nationale devienne une priorité beaucoup plus grande, pense Marco Navarro-Génie, chercheur au Frontier Centre for Public Policy. Frédéric Boily estime que Justin Trudeau devra faire attention à venir plus souvent dans l’Ouest à l’avenir.

Un ministre venu du Sénat?

Il faudra peut-être aussi trouver une façon de représenter l’Alberta au Cabinet, soulignent les analystes. En l’absence de député libéral, ils évoquent la nomination d’une personnalité comme la sénatrice albertaine Paula Simon.

S’il n’est pas pris au sérieux, le mouvement de grogne pourrait prendre plus d'ampleur, prévient Marco Navarro-Génie. Il n’exclut pas que la question d’un référendum sur l’indépendance de l’Alberta ou de la Saskatchewan finisse par se poser sérieusement.

Frédéric Boily rappelle d’ailleurs que le Parti réformiste s’était formé sur le terreau d’une insatisfaction similaire envers Ottawa, en particulier pendant le mandat de Pierre Elliott Trudeau dans les années 1970.

Quant à Jason Kenney, il pourrait être tenté de continuer à surfer sur cette vague de mécontentement, qu’il a contribué à nourrir. Frédéric Boily estime qu’il pourrait en profiter pour obtenir du fédéral plus de pouvoirs pour sa province, en matière d’impôt ou d’immigration, par exemple.

Mais il devra faire attention à ne pas aller trop loin, estime Marco Navarro-Génie. Le premier ministre albertain va devoir essayer de refroidir ce mouvement, croit-il.

Michelle Rempel, elle, promet de continuer à voyager à travers le pays pour expliquer la situation de l’Ouest, dans l’espoir de faire changer les attitudes. Quand le reste du pays nous regarde de haut, c’est très contre-productif, conclut-elle.

Alberta

Politique fédérale