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Comportements déplacés : une 13e victime présumée du conseiller Rick Chiarelli se manifeste

Britanny Lees pose pour la caméra dans un parc.

Brittany Lees a travaillé pour Rick Chiarelli pendant 18 mois.

Photo : CBC/Jean Delisle

CBC

Une 13e femme affirme que le conseiller municipal Rick Chiarelli a eu des comportements inappropriés à son endroit, selon des informations obtenues par CBC. Ce nouveau témoignage survient alors que les autres élus pourraient contraindre le représentant du quartier Collège à se présenter à une séance du conseil municipal d’ici novembre, faute de quoi son siège deviendrait vacant.

L’histoire que relate Brittany Lees a un air de déjà vu. Deux mois après avoir été embauchée par M. Chiarelli, celui-ci l’aurait amenée avec lui à Montréal pour une rencontre en journée. Après le rendez-vous, plutôt que de revenir directement à Ottawa, Mme Lees raconte que son employeur l’a amenée à une boîte de nuit, lui a montré une petite robe rouge et lui a dit de la mettre.

Il disait : “Tu vas aller dans ce bar et tu dois commencer à recruter des bénévoles”, relate Mme Lees. Je me disais : “Quoi ?” C’était ma première réaction, mais bien sûr, j’étais nouvelle, je ne m’étais même pas fait offrir de contrat encore […] J’avais 23 ans, j’étais naïve.

La jeune femme affirme avoir ensuite enfilé la robe à l’arrière de la fourgonnette dans laquelle elle se trouvait avant d’entrer dans le bar.

Pendant tout le temps que j’étais à l’intérieur, je me souviens que tout ce que je voulais, c’était de rentrer chez moi, se remémore-t-elle. J’étais extrêmement anxieuse.

Ces faits se seraient déroulés en février 2016. Mme Lees affirme avoir travaillé 16 mois de plus pour le conseiller, mais qu’elle a finalement remis sa démission en raison de problèmes de santé mentale et de prise de poids.

Britanny Lees et Rick Chiarelli posent pour la caméra dans une salle de réception.

Brittany Lees (à gauche) avec Rick Chiarelli (à droite) lors d'un événement en 2016

Photo : Gracieuseté

Elle a quitté Ottawa depuis, mais elle aurait eu des nouvelles de M. Chiarelli en juillet. Mme Lees dit que le conseiller lui a téléphoné pour lui demander si elle voulait recommencer à travailler pour son bureau.

Mme Lees affirme qu’elle a mentionné durant leur échange qu’elle avait perdu le poids qu’elle avait pris précédemment.

Il m’a dit : “C’est bien, mais as-tu perdu tes seins?

Brittany Lees, ancienne employée de Rick Chiarelli

Une ombre sur la ville

Ces plus récentes allégations à l’endroit du conseiller du quartier Collège ressemblent à d’autres témoignages de femmes qui ont fait surface au cours des six dernières semaines.

Une enquête de CBC a révélé que M. Chiarelli aurait demandé à une femme voulant travailler pour lui si elle était prête à travailler sans soutien-gorge lors d’événements professionnels.

D’autres femmes sont par la suite sorties de l’ombre avec leurs propres histoires concernant le conseiller. Selon leurs dires, il demandait notamment à ses employées de se rendre dans des bars de danseuses nues, de porter des vêtements révélateurs, en plus de leur poser des questions à caractère sexuel lors d’entrevues.

Au total, 13 femmes ont confié à CBC qu’elles ont vécu un comportement inapproprié ou qu’elles ont été témoins de commentaires inappropriés de la part de M. Chiarelli.

Ce dernier nie toutes les allégations faites contre lui. Plus tôt ce mois-ci, M. Chiarelli a entre autres suggéré dans une déclaration écrite que les témoignages font partie d’un stratagème politique orchestré contre lui.

Toute l’affaire a par ailleurs soulevé de sérieuses questions au sujet du bon fonctionnement à l’hôtel de ville d’Ottawa. Le maire Jim Watson a reconnu lors d’une entrevue que les allégations ont jeté une ombre sur toute la ville, et l’hôtel de ville en particulier.

Jim Watson s'adresse aux médias dans la salle du conseil municipal.

Le maire d'Ottawa, Jim Watson (archives)

Photo : Radio-Canada

Il y a aussi une série d’autres interrogations liées à ce dossier : pourquoi est-ce que personne en position d’autorité ne semblait savoir ce qui se passait au bureau du conseiller? Pourquoi a-t-il fallu autant d’années avant que d'ex-employées racontent leur histoire? Que va-t-il se passer avec Rick Chiarelli?

Ce dernier enjeu sera partiellement réglé mercredi, lorsque le conseil se prononcera finalement sur la demande de congé de maladie de M. Chiarelli.

Un examen de conscience

À la lumière des allégations qui se sont multipliées contre le conseiller, des citoyens ont demandé la démission de M. Chiarelli. Des manifestantes ont écrit Resign Rick (Démissionne, Rick) sur des soutiens-gorges qu’elles ont accrochés dans un arbre devant l’hôtel de ville. Le mot-clic #ResignRick a également fait son apparition sur Twitter.

Un soutien-gorge rose dans un arbre devant l'hôtel de ville d’Ottawa.

Des soutiens-gorges ont été accrochés dans un arbre devant l'hôtel de ville d’Ottawa à la suite de la diffusion d’un reportage de CBC alléguant que le conseiller municipal Rick Chiarelli aurait posé des questions inappropriées de nature sexuelle à une femme lors d’une entrevue d’embauche.

Photo : Radio-Canada / Christian Milette

Le principal intéressé ne montre cependant aucun signe d’abdication, et personne ne peut l’expulser du conseil. Mais un élu est tout de même tenu de se présenter au travail à l’occasion.

En vertu de la Loi de 2001 sur les municipalités, si M. Chiarelli rate les réunions du conseil pendant plus de trois mois, son siège est déclaré vacant, à moins que l’élu n’obtienne une permission spéciale de ses collègues de s'absenter, notamment pour des raisons de santé.

M. Chiarelli a demandé au conseil une telle permission à deux reprises, prétextant des raisons médicales. À deux reprises, ses collègues ont repoussé la prise d’une décision.

En août, il a été révélé que M. Chiarelli était en voyage à Prague deux jours après qu’il eut affirmé avoir été transporté d’urgence à l’hôpital pour une raison non spécifiée.

Il a un réel examen de conscience à la table du conseil. D’une part, on essaie d’accommoder ceux qui sont réellement malades. Mais d’un autre côté, je pense qu’il a un certain doute à savoir si ce serait une bonne décision.

Jim Watson, maire d’Ottawa

L’histoire du conseiller ne se tient pas toujours, d’après M. Watson. Lors de la parution des informations sur son voyage, M. Chiarelli a relaté à CBC que trois médecins lui ont dit qu’il serait plus bénéfique de quitter la ville d’Ottawa et de rendre visite à de la famille en République tchèque que de rester seul au lit à la maison.

Si ses collègues prennent la décision sans précédent de rejeter sa demande de congé, M. Chiarelli devra se présenter à une réunion du conseil avant la fin du mois de novembre, faute de quoi son siège deviendra vacant.

CBC a pu confirmer que le bureau du commissaire à l’intégrité de la Ville d’Ottawa, Robert Marleau, a reçu au moins quatre plaintes officielles contre M. Chiarelli. Son rapport sur ces plaintes ne sera toutefois pas publié avant plusieurs mois.

Si M. Marleau détermine que le conseiller a enfreint le code de conduite, la plus sérieuse pénalité qu’il peut recommander est une suspension du salaire de M. Chiarelli pendant 90 jours. Malgré la tempête qu’il traverse, le conseiller touche toujours son salaire annuel de 105 000 $.

Pourquoi personne ne savait ce qui se passait?

Les allégations — tant par leur nombre que par leur nature — ont ébranlé les gens qui travaillent à l’hôtel de ville et les observateurs externes. Comment de tels comportements allégués ont-ils pu avoir lieu sans que personne ne le sache?

Une explication possible pourrait être l’isolement des adjointes et des adjoints des conseillers. Si certains travaillent à l’hôtel de ville, bon nombre travaillent dans des bureaux de quartier ou ailleurs dans la communauté.

Le conseiller Chiarelli répond aux questions du journaliste.

Le conseiller du quartier Collège à Ottawa, Rick Chiarelli (archives)

Photo : Radio-Canada / Marc-André Cossette

Ils ne peuvent pas non plus interagir les uns avec les autres, que ce soit par l’entremise d’un syndicat ou d’une association qui se réunit régulièrement. Pourtant, il était bien connu que le bureau de M. Chiarelli avait un nombre anormalement élevé d’employés — la plupart, des femmes dans la vingtaine.

Je ne crois pas totalement que personne ne le savait, avance Victoria Laaber, qui a travaillé pour le conseiller pendant quatre ans. Pendant cette période, elle affirme que M. Chiarelli l’a conduite dans un bar de danseuses nues de Gatineau pour espionner un autre conseiller, en plus de lui demander de porter de petites tenues sans soutien-gorge lors d’événements professionnels.

C’était connu que de nombreuses jolies jeunes filles travaillaient pour son bureau. Personne n’a voulu enquêter là-dessus. C’est ça qui me choque.

Victoria Laaber, ancienne employée de Rick Chiarelli

Je ne suis pas ici pour jeter le blâme sur quelqu’un […], mais c’était une rumeur bien connue, ajoute-t-elle.

Lors des premières révélations de CBC, le maire Watson avait indiqué que la Ville ne peut faire enquête sur des rumeurs et des insinuations M. Watson croit maintenant que quelqu’un devrait avoir la capacité de lever un drapeau rouge dans des cas comme celui-ci.

Il y a eu abus de pouvoir, selon une spécialiste

Le temps qu’il aura fallu pour que les plaignantes se manifestent soulève aussi des questions. Mais les recherches tendent à démontrer que dans une dynamique de pouvoir, surtout lorsqu’un homme plus âgé est en position d’autorité par rapport à une jeune femme, celle-ci garde souvent le silence.

Les personnes ne vont pas sortir de l’ombre parce qu’elles savent que ça pourrait avoir de graves répercussions sur leur carrière à long terme, leur vie et leur avenir , souligne Ivana Hideg, professeure associée et présidente de la chaire de recherche du Canada en leadership institutionnel à l’Université Wilfrid Laurier.

Les adjointes des conseillers sont théoriquement des employées municipales, sans toutefois faire partie d’une association ou d’un syndicat. Elles sont donc embauchées et renvoyées à la discrétion du conseiller. Leur salaire provient aussi du budget individuel de chaque élu, et aucune entité ne surveille ces pratiques de l’extérieur.

Il y a eu un abus de pouvoir, parce qu’il n’y avait aucune supervision ni responsabilité, croit Mme Hideg à la lumière des informations publiées par CBC.

En théorie, une assistante pourrait déposer une plainte officielle auprès des services des ressources humaines si elle se sent harcelée, mais les anciennes employées de M. Chiarelli interrogées par CBC craignaient de perdre leur emploi.

Victoria Laaber pose pour égoportrait.

Victoria Laaber a travaillé pour Rick Chiarelli pendant quatre ans.

Photo : Gracieuseté

Sans famille et avec peu d’amis à Ottawa, Mme Laaber, alors âgée de 21 ans, redoutait d’être renvoyée, une menace qu'aurait souvent brandi le conseiller, selon elle et d’autres plaignantes.

Si j’avais perdu mon travail, j’aurais été foutue, indique Mme Laaber. Je n’aurais pas pu payer mon loyer et je n’aurais pas pu gérer ma vie au quotidien.

Plus de formation et de conseillers en ressources humaines

En attendant les conclusions de l’enquête du commissaire à l’intégrité, le maire Watson a demandé au greffier municipal de réexaminer les pratiques d’embauche et l’environnement de travail des bureaux des conseillers.

De nombreuses mesures, comme la formation obligatoire des élus et des séances d’informations pour les nouveaux employés, sont sur la table.

Sans vouloir leur manquer de respect […], plusieurs de mes collègues n’ont jamais occupé une position où il fallait gérer et superviser du personnel, note M. Watson. Toute formation supplémentaire qu’on peut recevoir sera bénéfique.

Une meilleure orientation des employés est également considérée, compte tenu la nature atypique du travail. Travailler pour un politicien diffère des autres emplois : on peut devoir assister à des événements en soirée quelques fois par semaine, rendre visite à des électeurs dans leur quartier ou encore reconduire son patron un peu partout en ville.

L’une des choses que le greffier examine, c’est comment s’assurer que les gens comprennent d’emblée ce que l’emploi implique, ce qui est approprié et ce qui ne l’est pas, a souligné M. Watson.

Lorsque quelque chose ne tourne pas rond, les employées doivent aussi savoir qu’elles peuvent se tourner vers quelqu’un sans craindre pour leur emploi. Il faut un conseiller en ressources humaines qui soit complètement indépendant des élus, suggère Mme Laaber.

Je suis tellement en colère

Avec le recul, Mme Lees affirme qu’elle n’a pas raconté son histoire pour de nombreuses raisons. Je ne savais pas vers qui me tourner , dit-elle.

Les comportements déplacés semblaient normalisés au bureau de Rick Chiarelli. Il lui aurait dit que ses adjointes s’occupaient à tour de rôle de stratégies de recrutement étranges, et Mme Lees tenait pour acquis que c’était le cas, mais elle n’en a jamais parlé.

Je pensais que j’étais un cas isolé.

Brittany Lees, ancienne employée de Rick Chiarelli

Je sentais que je ne faisais simplement pas bien mon travail, dit-elle. Tout comme Mme Laaber, Mme Lees est fâchée d’apprendre que les comportements de M. Chiarelli auraient été plus répandus qu’elle ne le pensait.

Elle est également en colère devant la suggestion de son ancien patron voulant que les allégations contre lui fassent partie d’un stratagème politique à son endroit.

C’est ridicule, lance celle qui a décidé de parler après la déclaration publique de M. Chiarelli. La plupart d’entre nous ne se sont jamais rencontrées.

Avec les informations de Joanne Chianello

Ottawa-Gatineau

Politique municipale