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Commission sur la DPJ : des adultes racontent leur passé d'enfants placés

La Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse est présidée par Régine Laurent.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Anne Marie Lecomte

Six mois après la mort tragique d'une fillette à Granby, les audiences de la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse à Montréal s'ouvrent sur les témoignages poignants de jeunes adultes jadis placés par la DPJ.

Désolant a été le premier mot prononcé par la présidente de la Commission, Régine Laurent, auparavant présidente de la Fédération interprofessionnelle de la santé (FIQ).

C'est désolant d'être obligés d'être ici aujourd'hui, a déclaré Mme Laurent en ouvrant les audiences. Être ici aujourd'hui, c'est un constat d'échec.

Régine Laurent a évoqué le sort de la fillette de 7 ans, décédée à la fin d'avril à Granby. Elle lui a donné un nom, Tililly (prénom d'origine haïtienne), et a invité les participants à observer une minute de silence en sa mémoire.

Tililly, t'aurais eu 8 ans il y a une semaine, a déclaré Mme Laurent, non sans émotion. Reconnaissant que la DPJ a eu d'autres écueils, la présidente de la Commission a ajouté : Ce n'est pas la première enfant qu'on échappe.

Devenir adulte après la DPJ

En matinée, les commissaires ont entendu les récits de vie et les recommandations de neuf jeunes adultes ayant grandi dans le réseau de la DPJ. Ces jeunes ont tous participé à l’Étude longitudinale sur le devenir des jeunes placé(e)s au Québec et en France (EDJeP).

La plupart des témoignages ont mis en lumière la difficulté d'aborder la vie adulte à 18 ans, lorsque cessent brutalement le soutien et l'encadrement de la DPJ.

Kevin Champoux-Duquette, par exemple, a suggéré que l'organisme Grands Frères Grandes Soeurs prenne désormais sous son aile des jeunes de 17 à 21 ans. Car il y a un enjeu pour la rupture des liens à 18 ans.

Ce jeune homme, placé par la DPJ à l'âge de 7 ans, a affirmé avoir dû changer sept fois de centre de réadaptation. En l'espace de quelques années, à l'adolescence, il a fait 33 fugues.

Une jeune fille de 12 ans qui fugue, on le médiatise, ça se sait. Un jeune de 16 ans qui fait une fugue, on n'en entend pas parler tant que ça.

Kevin Champoux-Duquette

Et à 18 ans, M. Champoux-Duquette se souvient du réel traumatisme que lui a causé le fait d'être privé des intervenants qui s'occupaient de lui. Je me suis ramassé à la rue, dit-il.

Il vit désormais en appartement supervisé. Encore aujourd'hui, je cherche à me faire aimer, a-t-il confié. Mais la complication, c'est toujours le passé.

Toute une jeunesse en centre

La question de l'estime de soi, la confiance en nous, est quelque chose qui affecte tous les jeunes de la DPJ. On n'en a plus, a expliqué pour sa part Jessica Côté-Guimond, du Comité Jeunes EDJeP.

La jeune femme recommande la création d'un office des jeunes de la DPJ, à l'image de l'Office des personnes handicapées du Québec. Le tout afin qu'intervenants, chercheurs, jeunes et familles puissent faire avancer les travaux et diffuser les connaissances sur la réalité très particulière des jeunes qui grandissent sous l'aile de la DPJ.

Samuel Ladouceur a vécu toute son adolescence en centre de réadaptation. Dans plusieurs centres... Il a déploré qu'en institution, on n'a pas de figure d'attachement, on est pognés avec nous-mêmes.

Le jeune homme a décrit une jeunesse durant laquelle on n'a respecté ni ses croyances religieuses ni son orientation sexuelle, lui qui se dit ouvertement homosexuel.

Il dit avoir été victime de viols et de menaces.

Des éducateurs lui auraient tenu des propos irrespectueux, voire crus, qu'il a cités tels quels dans la salle d'audience. Les éducateurs pensaient que tous les jeunes hommes allaient m'intéresser. Mais on a quand même des goûts, tsé, a-t-il expliqué calmement.

À 20 ans, il affirme avoir repris sa vie en main.

Et il se désole du fait que, dans le réseau de la protection de la jeunesse, nombre de jeunes n'accordent pas d'importance à l'école : Les enfants placés n'excèdent pas le secondaire 1, 2 ou 3; c'est un gros manque. Samuel, qui a abandonné l'école pour être au centre le moins souvent possible, reconnaît aujourd'hui que l'école est vraiment importante.

L'isolement comme une torture

Émilie Roy et Jessica Côté-Guimond ont toutes deux réclamé une modification en profondeur des conditions de vie en centre de réadaptation.

Les centres exercent des mesures de contrôle parfois abusives, a insisté Mme Côté-Guimond : Faute de personnel, on enferme les jeunes dans leur chambre.

Émilie Roy, brandissant un trousseau de clés, a expliqué qu'un jeune n'entendait que ce seul bruit dans une salle aux murs capitonnés, dotée d'une porte sans poignée et destinée à l'isoler, parfois pendant des jours. La femme de 33 ans affirme ne jamais se départir de ses propres clés, qui constituent la preuve du contrôle qu'elle peut désormais exercer sur sa propre vie.

Mme Roy a conclu en disant que l'ONU décrit l'isolement comme une torture lorsqu'il est imposé comme mesure punitive.

Vous êtes venus nous rappeler pourquoi on est là, a conclu André Lebon, l'un des commissaires. [...] Notre présidente a dit que les enfants du Québec n'allaient pas être ''tablettés''. Comptez sur notre courage et audace.

La DPJ est... instable

L'après-midi a été consacré à la Fédération québécoise des organismes communautaires Famille (FQOCF). Les organismes qui s'occupent des parents sont le parent pauvre du Québec, selon Marie-Eve Brunet Kitchen, de la FQOCF.

Aux prises avec un financement précaire, les organismes ont cependant plus de facilité à retenir leur personnel que le réseau de la protection de la jeunesse lui-même.

Aux côtés des représentantes de la FQOCF, Sara Labrie a parlé de son expérience, tant comme enfant de la DPJ, jadis, que comme mère qui est soutenue par la DPJ, aujourd'hui.

Mme Labrie a dit aux commissaires que le système de l'État destiné à protéger les enfants manquait de stabilité.

Mme Labrie reçoit des services de la DPJ pour deux de ses trois petites filles. Et elle se fait aider, en parallèle, par l'organisme communautaire La Relance.

La jeune mère dit qu'avec la DPJ, elle a dû changer quatre fois d'intervenants durant la dernière année. À La Relance, elle est entourée par la même équipe depuis cinq ans.

On dit aux parents d'être stables. Mais le système [de la Direction de la protection de la jeunesse] n'est pas stable.

Sara Labrie, mère de famille et bénéficiaire de services de la DPJ et d'organismes communautaires

C'est le monde à l'envers

La députée libérale Hélène David a soutenu que c'était le monde à l'envers et que c'était déprimant d'entendre Mme Labrie expliquer que le milieu communautaire semblait mieux parvenir à rejoindre les familles vulnérables que le réseau. Au moins, vous existez, c'est ce qui est important, a poursuivi la députée.

Ça [les organismes communautaires] coûte des pinottes à l'État, a dit Mme David.

Fondamentalement, c'est un peu troublant, a-t-elle encore dit.

En impromptu de presse, mardi, le ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux, Lionel Carmant, a lancé un appel à tous ceux qui veulent faire des représentations à la Commission.

Continuez d’envoyer vos demandes, parce qu’il faut que tout le monde soit entendu, a-t-il déclaré. Le ministre appelle aussi les commissaires à lui faire part de changements législatifs qui s'imposent, et ce, avant la fin des travaux de la Commission.

Nancy Audet se raconte

Nancy Audet, journaliste à TVA, a plus tôt cette année ouvert la porte sur son passé d'enfant maltraitée.

Aux commissaires, elle a raconté avoir été précipitée dans les escaliers alors qu'elle était toute petite, puis brièvement placée en famille d'accueil. De retour chez ses parents, elle s'est fait malmener de nouveau.

Je pense que ça aurait fait une grosse différence si mon dossier avait été traité autrement [par la DPJ].

Nancy Audet, témoin citoyenne

Jamais mon cas n'est passé devant un juge, a affirmé Mme Audet en substance. Récemment, dit-elle, des gens qui avaient été témoins de ce qui lui arrivait dans sa famille se sont excusés de n'avoir rien fait à l'époque.

Le silence a été lourd et a eu des conséquences graves dans ma vie, a déclaré Nancy Audet. J'aurais eu cruellement besoin du soutien de la DPJ.

Plus tard durant sa jeunesse, Nancy Audet a pu retourner dans la famille d'accueil qui l'avait brièvement reçue, toute petite. Par la suite, une autre dame l'a hébergée et l'a aidée à faire des études universitaires.

Besoin d'amour et de patience

La journaliste, qui est mère d'une petite fille aujourd'hui, souhaite que la population ait le courage de prendre le téléphone et de signaler les situations d'enfants vulnérables.

Nancy Audet, qui se dit privilégiée d'avoir reçu de l'aide de psychologues, s'inquiète pour ceux qui n'en reçoivent pas.

Elle est convaincue que ce soutien professionnel lui permet, aujourd'hui, de transmettre à sa fille ce qu'elle n'a pas eu de ses parents.

Mme Audet estime que la DPJ a besoin de rétablir la confiance de la population envers elle.

Quant aux enfants vulnérables, ils ont besoin d'amour et de patience, non seulement de la part d'intervenants du réseau, mais de tous ceux qui les entourent, selon elle.

La blessure d'abandon est très profonde et, quand on devient famille d'accueil, ça demande beaucoup d'amour et de patience pour briser la carapace de l'abandon [de l'enfant qui nous est confié].

Nancy Audet, témoin citoyenne

Réfléchir sur le réseau et sur la loi

Les vice-présidents de la Commission sont André Lebon, qui est responsable de réorganiser les services pour les jeunes en difficulté au Nunavik, et Michel Rivard, juge au Tribunal administratif.

Le mandat de la Commission consiste à réfléchir sur le fonctionnement du réseau de la protection de la jeunesse, mais aussi à se pencher sur la loi qui encadre ces services, sur le rôle des tribunaux, des services sociaux et des autres partenaires des Directions de la protection de la jeunesse (DPJ).

La députée libérale Hélène David fait partie des quatre élus à y siéger, aux côtés de Lise Lavallée de la Coalition avenir Québec (CAQ), de Lorraine Richard du Parti québécois (PQ) et d’Andrés Fontecilla de Québec solidaire.

Cinq experts y ont été nommés, dont trois ont occupé d’importantes fonctions au sein du réseau de la protection de la jeunesse jusqu’à récemment.

Hausse des signalements

Le 25 septembre dernier, les directeurs de la protection de la jeunesse remettaient leur bilan annuel pour 2018-2019.

En 2018-2019, la DPJ a reçu 105 644 signalements de situations d’enfants, franchissant ainsi la barre des 100 000 signalements pour la première fois de son histoire.

De ces signalements, 41 530 ont été retenus par les travailleurs sociaux de la protection de la jeunesse, chargés de faire l’évaluation des enfants et de leur milieu de vie.

Les commissaires se déplaceront durant les audiences, qui s’échelonneront jusqu’au 5 décembre. Ils doivent remettre leur rapport au plus tard en novembre 2020.

Le monde enviait le réseau de la protection de la jeunesse du Québec à sa création, a dit Régine Laurent en substance.

Mais à l'heure actuelle, a-t-elle poursuivi, il importe que la Commission se penche sur les écarts qui existent entre les objectifs de ce réseau et les résultats qu'il parvient à atteindre.

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