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Des gens meurent à Ottawa : la vie et la mort au niveau zéro

Les ambulanciers paramédicaux, les médecins et les patients s'expriment au sujet de ce retard « terrifiant » d'Ottawa en matière d'urgence.

L'ombre d'un homme.

« Je ne pense pas que les gens se rendent compte à quel point la situation est grave », a déclaré cet ambulancier paramédical d'Ottawa sous le couvert de l'anonymat au sujet de la crise de niveau zéro à Ottawa.

Photo : Radio-Canada / Jean Delisle

Radio-Canada

L'appel au 911 a été transféré d'un service à un autre durant toute la nuit : un patient atteint de chimio avait de la fièvre, une situation dangereuse pour une personne dont le système immunitaire était affaibli.

Toutes les ambulances de la ville étaient occupées par des cas plus urgents, ou bien attendaient pour déposer les patients à l'hôpital.

Il a fallu trois heures avant que l'un d'eux ne soit enfin libéré. Quand les ambulanciers sont arrivés, ils ont trouvé le patient à peine lucide et une famille paniquée.

Ils ont pu amener l'homme à l'hôpital, mais n'ont jamais su s'il avait survécu après une si longue attente pour obtenir l'aide dont il avait désespérément besoin.

De telles histoires sont de plus en plus fréquentes à Ottawa, où il n'y a souvent pas d'ambulance disponible pour intervenir en cas d'urgence médicale. C'est ce qu'on appelle le niveau zéro, et les ambulanciers paramédicaux, les patients et les travailleurs de la santé sonnent l'alarme.

La nouvelle norme

CBC/Radio-Canada a parlé à des ambulanciers paramédicaux sous le couvert de l'anonymat parce qu'ils craignent de perdre leur emploi s'ils parlent publiquement.

L'ambulancier paramédical qui a répondu à l'appel du patient cancéreux a déclaré que ce qui s'était passé était « inadmissible » et que c'était cet appel qui l'avait incité à dire à quel point la situation était devenue dramatique.

Je ne pense pas que les gens réalisent à quel point c'est grave, a-t-il dit. C'est terrifiant. En tant que père de famille vivant dans notre région, c'est aussi terrifiant.

Le niveau zéro n'est pas nouveau, mais il est plus fréquent.

Daryl Wilton regarde la caméra.

Darryl Wilton, président de l’Association professionnelle des paramédicaux d’Ottawa.

Photo : Radio-Canada / Jean Delisle

Il n'y a pas un ambulancier paramédical de la Ville d'Ottawa qui ait à regarder très loin en arrière pour se rappeler à quel point les retards ont eu des répercussions sur lui-même, sur ses patients ou sur la collectivité, a déclaré Darryl Wilton, président de l'Association professionnelle des paramédics d'Ottawa.

Nous entendons des codes de niveau zéro tous les jours. C'est la nouvelle norme.

Darryl Wilton, président de l'Association professionnelle des paramédics d'Ottawa

Il y a eu 329 cas de niveau zéro à Ottawa au cours des huit premiers mois de 2019. Si l'on additionne toutes ces heures, Ottawa a été au niveau zéro pendant près de six jours, selon les données publiées par la Ville plus tôt ce mois-ci.

Si quelqu'un fait une réaction anaphylactique, s'il fait une crise d'asthme, s'il fait un arrêt cardiaque, si nous sommes au niveau zéro, nous ne sommes pas disponibles pour réagir immédiatement, a déploré M. Wilton.

Les ambulanciers paramédicaux décrivent des personnes âgées avec des os fracturés qui attendent plus d'une heure sur le sol pour recevoir de l'aide.

D'autres se rappellent avoir déposé un patient et s'être précipités immédiatement à un appel urgent à l'autre bout de la ville, pour être appelés parce que le patient est mort avant d'avoir pu y arriver.

Nous savons que la situation de niveau zéro à Ottawa a eu un impact direct sur les soins et le confort des patients, mais il est fort probable qu'elles ont déjà été mortelles aussi, a déploré un autre ambulancier sous le couvert de l'anonymat.

Alors que certains ambulanciers paramédicaux se demandent si le service dispose de suffisamment de personnel et de ressources pendant les quarts de travail, les fonctionnaires de la Ville blâment carrément les hôpitaux d'Ottawa.

Lorsqu'un ambulancier paramédical dépose un patient à l'hôpital, il ne peut pas partir avant que le patient n'ait été transféré dans un lit de la salle d'urgence. Mais il peut s'écouler des heures avant qu'un lit ne soit disponible, laissant les ambulanciers paramédicaux à ne rien faire pendant que les appels au 911 sont en attente.

« Elle était tout dans ma vie »

C'est ce qui s'est passé il y a deux ans lorsque Bruno Gaeckel a appelé le 911 pour sa femme de 76 ans, Carmen, qui souffrait de douleurs thoraciques et de vertiges.

Les ambulanciers paramédicaux l'ont emmenée à l'hôpital Queensway Carleton, où elle a été triée comme un cas hautement prioritaire.

Là, elle a attendu cinq heures et demie, entourée de trois ambulanciers. Finalement, elle a été transférée dans un lit, mais elle a fait un arrêt cardiaque et est morte avant même d'être vue par un médecin.

Bruno Gaeckel répond aux questions de la journaliste.

Bruno Gaeckel a perdu sa femme, Carmen, il y a deux ans. Elle est décédée après une longue attente dans le couloir d'une salle d'urgence d'un hôpital d'Ottawa.

Photo : Radio-Canada / Jean Delisle

Elle était tout dans ma vie. Nous étions très proches et elle me manque, a raconté M. Gaeckel, qui revit toujours beaucoup d'émotions quand il évoque ses dernières heures.

L'hôpital a enquêté sur le décès de Carmen Gaeckel et a identifié un problème majeur : les ambulanciers paramédicaux doivent rester avec les patients jusqu'à leur transfert officiel dans un lit et les médecins et infirmières ne sont pas autorisés à fournir des soins ou des tests médicaux avant que cela n'arrive.

Entre-temps, les ambulanciers paramédicaux ne sont plus autorisés à fournir des services paramédicaux à l'intérieur des murs de l'hôpital.

Jasmine Redenbach, la fille des Gaeckel, a avoué s'être effondrée en larmes la dernière fois qu'elle a dû se rendre aux urgences d'un hôpital et avoir vu des files de patients sur des civières avec des ambulanciers à leurs côtés.

Cela m'a fait remonter tant d'émotions, parce que je me suis dit : "C'est toujours pareil", a déclaré Mme Redenbach.

Un homme et une femme regardent des photos.

Bruno Gaeckel et sa fille, Jasmine Redenbach, disent que leur chagrin est encore bien présent.

Photo : Radio-Canada / Laura Osman

Betty Huber, 87 ans, peut attester que les choses ne se sont pas améliorées dans les hôpitaux.

Sa fille, Brenda, a appelé le 911 plus tôt ce mois-ci lorsque Mme Huber, une résidente du Centre de santé Perley-Rideau pour anciens combattants, a commencé à montrer des signes de délire.

À l'hôpital, Mme Huber a attendu sur une civière pendant cinq heures et demie avec des ambulanciers paramédicaux à ses côtés tout le temps. Ils n'ont pas pu la soigner à l'hôpital, mais ils n'ont pas pu la laisser non plus. La salle d'urgence était pleine d'autres ambulanciers paramédicaux qui étaient dans la même situation.

Mme Huber a affirmé que le personnel de l'hôpital faisait de son mieux, mais qu'il n'y avait pas de lit pour elle.

J'avais peur, a-t-elle ajouté.

L'effet domino

Anthony Di Monte, directeur général des services d'urgence et de protection à la Ville d'Ottawa, demande aux hôpitaux de la Ville d'agir immédiatement.

Assez, c'est assez, a déclaré M. Di Monte lors d'une réunion du comité municipal la semaine dernière. Je ne peux pas résoudre leurs problèmes, mais ils ont un impact sur la sécurité publique et la santé publique de la communauté.

Mais les urgentologues disent que les urgences surpeuplées sont un symptôme et qu'ils préféreraient s'attarder au problème à la source.

Andrew Willmore discute avec une collègue.

L'urgentologue Andrew Willmore affirme que les salles d'urgence d'Ottawa sont souvent surpeuplées.

Photo : Radio-Canada / Ashley Burke

Il a dit que les raisons des retards aux urgences se trouvent souvent ailleurs dans l'hôpital. Par exemple, certains patients qui sont prêts à être admis dans un établissement de soins de longue durée restent dans un lit d'hôpital simplement parce qu'ils n'ont nulle part ailleurs où aller. Cela signifie qu'un autre patient qui est prêt à être admis dans une salle d'urgence doit rester dans un lit d'urgence, ce qui rend ce lit indisponible pour un patient qui attend sur une civière dans le corridor, entouré d'ambulanciers qui ne peuvent plus rien faire pour les aider.

Ils ne peuvent pas non plus partir pour répondre à d'autres urgences.

La source du surpeuplement peut changer d'un jour à l'autre, mais l'effet est toujours le même, a expliqué Andrew  Willmore, urgentologue et directeur médical, Gestion des situations d'urgence à l''Hôpital d'Ottawa.

Lorsque nous venons travailler comme urgentologues dans un service d'urgence surchargé, la tension est palpable, a-t-il déclaré.

Le désir d'éliminer les retards est présent pour chacun d'entre nous, mais vous savez, le défi est que les apports individuels ne suffisent pas. Ça doit être une modification du système en entier, a précisé M. Willmore.

Deux ambulanciers paramédicaux devant une civière.

Les ambulanciers paramédicaux se retrouvent souvent à attendre avec les patients à l'urgence plutôt que de répondre à de nouveaux appels.

Photo : Radio-Canada

C'est juste destructeur

Le problème n'est pas unique à Ottawa : les hôpitaux de tout le pays font face à des problèmes semblables de surpeuplement dans leurs services d'urgence, a déclaré Howard Ovens, urgentologue et directeur de la stratégie médicale au Sinai Health System à Toronto.

C'est juste destructeur. Cela va à l'encontre de toutes les raisons pour lesquelles vous êtes venu travailler ce jour-là, a expliqué M. Ovens.

Les ambulanciers ressentent la tension aussi.

Les ambulanciers paramédicaux vont au travail et ils se sentent désemparés. Et nous le ressentons pour nos patients, a ajouté Darryl Wilton, président de l'Association professionnelle des paramédics d'Ottawa.

Le ministère de la Santé de l'Ontario et l'Hôpital d'Ottawa ont tous deux publié des communiqués en réponse aux récents articles de la CBC sur le dilemme du niveau zéro. Tous deux ont promis de collaborer avec leurs partenaires municipaux et communautaires pour trouver des moyens d'atténuer l'absence d'ambulances disponibles.

Mais pour l'ambulancier paramédical qui est témoin de la crise tous les jours, peu importe qui est en faute ou quelle est la solution en fin de compte, il faut simplement que cela arrive bientôt, avant que quelqu'un d'autre ne meure inutilement.

Nous devons tous faire quelque chose pour régler ce problème maintenant, parce que des gens meurent, a conclu l'ambulancier paramédical sous le couvert de l'anonymat.

Avec les informations de Laura Osman

Ottawa-Gatineau

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