•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

Tshima it : des prêtres africains au cœur des communautés innues

Le père Ali dans l'église Saint-Georges de Mingan

Photo : Radio-Canada / Djavan Habel-Thurton

Djavan Habel-Thurton

Dans les communautés innues de la Côte-Nord, des prêtres africains habitent les presbytères et célèbrent les messes. Intégrés au cœur de la vie culturelle et spirituelle innue, ils naviguent entre l'amour de leur religion et son héritage colonial, tant dans leur pays d'origine que dans leurs communautés d'adoption.

Sur la table de la petite cuisine du presbytère de Nutashkuan se trouve un livre de théologie en italien que lit, ces jours-ci, le père Gérard Tsatselam.

Dans les rues de Nutashkuan cependant, il s'adresse le plus souvent en langue innue à ses interlocuteurs. À l'église, c'est en disant tshima it, amen en innu-aimun, qu'il conclut ses prières.

Gérard Tsatselam dans le salon du presbytère de Nutashkuan.

Gérard Tsatselam dans le salon du presbytère de Nutashkuan

Photo : Radio-Canada / Djavan Habel-Thurton

Gérard Tsatselam maîtrise maintenant assez la langue innue pour s'entretenir avec des aînés parlant peu le français ou l'anglais.

L’innu-aimun, une langue complexe

À son arrivée à Uashat mak Mani-utenam, en 2012, c’est Doris Vollant, une éminente professeure d’innu-aimun, qui lui a enseigné les rudiments de la langue.

C'est elle qui m'a initié à la langue innue, à lire les textes, la base, l'alphabet, les premiers mots de base, le premier vocabulaire, se rappelle Gérard Tsatselam.

À son arrivée au Québec, le missionnaire, qui appartient à la congrégation des Oblats, a passé un an complet sans responsabilité particulière pour s'immerger dans la culture et la langue innues.

Ça fait partie de nos principes, les missionnaires doivent apprendre la langue du milieu, explique-t-il.

Gérard Tsatselam parlant en innu à deux fidèles après la messe.

Gérard Tsatselam parle en innu à deux fidèles après la messe.

Photo : Radio-Canada / Djavan Habel-Thurton

Originaire du Cameroun, le religieux parle également le mofu, la langue de sa tribu, le peul, une langue répandue en Afrique de l'Ouest, ainsi que le français, l'anglais et l'italien, appris à l'école puis à l'université. Il a aussi des notions de grec ancien et de latin, héritage de ses longues études universitaires en philosophie et en théologie.

La langue innue représentait toutefois, pour lui, un défi unique.

Il n’y a pas de comparaison avec d’autres langues que je connais. Étant donné que je n’avais aucune base, c’était plus difficile pour moi, explique-t-il.

Gérard Tsatselam estime maîtriser la langue à environ 70 %. Sa maîtrise de la langue impressionne certains locuteurs innus qui partagent parfois sur les réseaux sociaux des vidéos de leurs conversations avec lui.

Le prêtre est maintenant responsable des églises de Nutashkuan, d'Unamen Shipu et de Pakua Shipu. En rotation, il passe environ un mois dans chaque communauté.

C’est dans ces communautés plus à l’est, où le français est moins commun chez les aînés, qu’il a été obligé de parfaire sa maîtrise de la langue innue.

Ce n’était plus au point de vue du plaisir d’apprendre la langue. Il fallait vraiment l’apprendre si je voulais entrer en contact avec les personnes, relate-t-il.

Dans le presbytère, Gérard porte des mocassins innus.

Dans le presbytère, Gérard porte des mocassins innus.

Photo : Radio-Canada / Djavan Habel-Thurton

Compagnon d’école, compagnon de mission

De deux ans le cadet de Gérard Tsatselam, le père Ali Nnaemeka est aussi prêtre dans les communautés innues de la Côte-Nord.

Originaire du Nigeria, il a rencontré Gérard durant leurs études au Cameroun, puis en Italie.

Le père Ali devant le crucifix.

À l'église d'Ekuanitshit, le crucifix est en fait une branche d'arbre en «Y» et un capteur de rêves est installé au mur.

Photo : Radio-Canada / Djavan Habel-Thurton

Le confrère d'Ali Nnaemeka l'a inspiré et l'a ainsi amené à s'installer chez les Innus. Il est pour sa part arrivé au Québec en 2014.

Ali Nnaemeka est prêtre en alternance dans les communautés d'Ekuanitshit, où nous l'avons rencontré, et de Matimekush-Lac John, près de Schefferville.

Des scènes du chemin de croix à l'église Saint-Georges de Mingan.

Les membres de la communauté d'Ekuanitshit ont contribué à la décoration de l'église Saint-Georges de Mingan.

Photo : Radio-Canada / Djavan Habel-Thurton

Les prêtres utilisent l'avion, le train, le bateau ou la motoneige pour leurs déplacements entre ces communautés isolées.

Un catholicisme imprégné de traditions innues

Le culte catholique dans les communautés intègre non seulement la langue, mais aussi beaucoup d'éléments de la spiritualité et de la culture innue.

Ce phénomène est particulièrement visible dans l’architecture, l’ameublement et la décoration de l’église Saint-Georges de Mingan, à Ekuanitshit.

Un tabernacle en forme de tente.

Le tabernacle de l'église Saint-Georges de Mingan rappelle une tente innue.

Photo : Radio-Canada / Djavan Habel-Thurton

Ali Nnaemeka explique que certains aînés, élevés dans un catholicisme plus eurocentriste, ont des réticences à utiliser des objets traditionnels autochtones dans le culte chrétien.

Moi, je m'attends [à ce] que le tambour ou les instruments traditionnels soient utilisés, dit-il.

La rosace de l'église Saint-Georges de Mingan représente un joueur de teueikan, le tambour traditionnel.

La rosace de l'église Saint-Georges de Mingan représente un joueur de teueikan, le tambour traditionnel.

Photo : Radio-Canada / Djavan Habel-Thurton

Quand vous allez à n'importe quel rassemblement et que vous entendez le tambour, tout le monde se réveille, danse. Ça met les gens dans l'état, ça [nous] connecte. Pourquoi ce qui connecte les gens, on ne pourrait pas l'intégrer dans un endroit comme la religion, où on est censé se connecter? se demande-t-il.

Une église doit s’incarner, doit être capable de refléter la réalité des gens du milieu.

Gérard Tsatselam, prêtre

Originaires de pays où le catholicisme s'est installé avec la colonisation, tout comme chez les Innus, les pères Nnaemeka et Tsatselam disent comprendre la manière dont la religion peut servir à limiter la liberté et comment le colonialisme dresse une hiérarchie entre les cultures.

Une homme parle, avec en arrière-plan le chemin de croix.

Ali Nnaemeka

Photo : Radio-Canada / Djavan Habel-Thurton

Quand on arrive dans une culture qui n'est pas la nôtre et on vient d'une culture qu’on croit meilleure, on a de la difficulté à s'intégrer dans l'autre, ou on a envie d'amener l'autre où on est. Mais nous qui venons d'une culture qui a connu cette erreur, nous avons plus de difficulté à nous mettre à l'écart de la culture, explique Ali Nnaemeka.

Lors de leur arrivée sur la Côte-Nord, les prêtres ont d’abord appris à lire l’innu-aimun phonétiquement, sans nécessairement comprendre ce qui était écrit.

Un livre de prières en innu.

En langue innue « tshitma it » signifie « amen ».

Photo : Radio-Canada / Djavan Habel-Thurton

C’est ainsi qu’ils ont célébré leurs premières messes, avant de développer une compréhension plus complète du sens des textes.

Bien que les églises ne soient pas remplies lors des messes, la pratique religieuse demeure bien vivante chez les Innus, notamment lors des événements importants comme les funérailles.

Chez Gérard Tsatselam, au presbytère de Nutashkuan, le lampion funéraire de l’aîné Antoine Malec, décédé récemment, trône d’ailleurs au côté de la statuette d’Eugène de Mazenod, fondateur des Oblats.

Le lampion funéraire d'Antoine Malec aux côtés de la statuelle d'Eugène de Mazenod.

Le lampion funéraire d'Antoine Malec aux côtés de la statuelle d'Eugène de Mazenod

Photo : Radio-Canada / Djavan Habel-Thurton

Dans leur vie personnelle, les prêtres tentent aussi de s’intégrer au mode de vie innu, notamment en passant du temps sur le territoire.

Après sept ans sur la Côte-Nord, Gérard se dit toujours renversé par l’accueil et la générosité des Innus.

Il reçoit une abondance de nourriture de la part des membres des communautés où il travaille, principalement du poisson et de la viande de bois. Sa préférée : la viande de porc-épic.

Un lourd héritage

Même s’ils viennent de l’étranger, les prêtres africains doivent faire face à l'héritage des pensionnats autochtones et des abus sexuels commis par des Oblats dans les communautés innues.

Le code d'éthique du diocèse de Baie-Comeau pour les adultes en situation d'autorité avec des mineurs.

Ce code d'éthique est bien en vue dans le presbytère de Nutashkuan.

Photo : Radio-Canada / Djavan Habel-Thurton

S’il croit qu’il est primordial de ne pas oublier les sévices passés commis par des religieux, le père Nnaemeka pense aussi que nombre d’abus ont été causés par l’attitude de toute la société québécoise, qui a selon lui un important devoir d’introspection.

Il ne faut pas nier que c'était une erreur historique, il ne faut pas l'enlever. Mais il ne faut pas qu'on arrête là. Il faut peut-être se dire "jamais on ne refera des erreurs pareilles". Mais la conversation ne vient pas seulement des missionnaires, mais de tout le monde dans la société, dit-il.

Pour Gérard Tsatselam, le rôle de l'Église aujourd'hui a bien évolué dans les communautés innues, alors que la population ne se trouve plus en situation de dépendance, comme c'est le cas au Cameroun.

[Ici,] le prêtre n'est pas le sauveur. En Afrique, chez nous, l'Église est un grand acteur au niveau social, explique-t-il, précisant que l’éducation et les soins de santé sont fournis en grande partie par l’Église catholique.

Le Camerounais espère surtout pouvoir offrir une oreille attentive aux fidèles dans le besoin.

Le père Gérard entrant dans l'église de Nutashkuan au début de la messe.

Le père Gérard Tsatselam entrant dans l'église de Nutashkuan au début de la messe.

Photo : Radio-Canada / Djavan Habel-Thurton

Être au service des autres, [...] ne pas être dans un rapport de domination, d'exploitation ou de violence : un rapport de respect, d'acceptation et de fraternité, résume le religieux.

Il dit souhaiter que la religion soit avant tout un outil de libération.

Côte-Nord

Croyances et religions