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Bolivie : Evo Morales en route vers un 4e mandat dans la controverse

Les critiques de celui qui a réussi à sortir de la pauvreté des milliers de Boliviens ne manquent pas.

M. Morales, un collier fleuri autour du cou, lève le poing devant la foule.

Evo Morales s'adresse à ses partisans lors d'un rassemblement à El Alto, en Bolivie, le 16 octobre 2019.

Photo : Getty Images / PEDRO UGARTE

Ximena Sampson

Fort de l'appui d'un jugement du plus haut tribunal du pays, le président sortant de la Bolivie, Evo Morales, semble en voie de gagner son pari et d'être réélu.

Élu pour la première fois en 2005, ce fils de paysans aymaras, qui a été éleveur de lamas dans son enfance, a marqué l’histoire en devenant le premier chef d'État amérindien de la Bolivie.

Après 13 ans au pouvoir, il est également le premier dirigeant à être resté aussi longtemps en poste. Une stabilité dont les Boliviens sont reconnaissants, eux qui ont connu cinq présidents différents de 2001 à 2005.

Sa tentative de réformer la Constitution pour lui permettre de briguer un quatrième mandat, en 2016, n’a cependant pas fonctionné : consultés dans un référendum, ses concitoyens ont rejeté à 51,3 % la proposition. M. Morales en a alors appelé devant les tribunaux, qui lui ont donné raison, au motif que l’empêcher de se présenter aurait violé ses droits fondamentaux.

Même si cette décision a soulevé l’ire de ses opposants, qui ont organisé d’importantes manifestations pour dénoncer l’illégitimité de sa candidature, M. Morales semble bien en selle pour remporter les élections de dimanche.

Le président sortant est crédité de 40 % des intentions de vote, soit 18 points de plus que son plus proche adversaire, Carlos Mesa, qui en obtient 22 %. Si cela s’avère, il pourrait ainsi être élu dès le premier tour.

Une femme tient dans ses mains une pancarte sur laquelle est écrit « Evo peuple président ».

Des partisans du président Morales participent à un rassemblement à Santa Cruz de la Sierra, le 15 octobre 2019.

Photo : Getty Images / AIZAR RALDES

Pour être élu dès le premier tour, un candidat doit obtenir au moins 50 % des suffrages, ou plus de 40 % avec une avance d’au moins 10 points sur son rival le plus proche.

Le succès d’Evo Morales s’explique en grande partie par son bilan économique, croit Roxana Paniagua, professeure de sociologie au Collège de Maisonneuve. Au cours des trois mandats qu’a réalisés Evo Morales, la situation économique des Boliviens s’est améliorée considérablement, affirme-t-elle, ce qui a permis la création d’une certaine classe moyenne.

Les politiques de redistribution adoptées par le gouvernement Morales ont donné la possibilité à des millions de Boliviens d’améliorer leur sort. La proportion de la population vivant dans la pauvreté a ainsi diminué de 26 % de 2005 à 2018, passant de 60,6 % à 34,6 %, notamment grâce aux allocations versées aux parents de jeunes enfants, aux personnes âgées et aux femmes enceintes. Le gouvernement a également mis en place un régime de pension universelle inusité en Amérique latine.

À titre de comparaison, pour l’Amérique latine dans son ensemble, la baisse a été de 10 points, puisque le nombre de pauvres est passé de 39,8 % en 2005 à 29,6 % en 2018, selon les données de la Commission économique pour l'Amérique latine et les Caraïbes (CEPALC).

L’indice Gini des inégalités a lui aussi diminué, passant de 0,61 en 2002 à 0,45 en 2017, contre 0,53 à 0,47 pour l’ensemble de l’Amérique latine.

Grâce au boom des matières premières et à l’accroissement des exportations de gaz naturel, l’économie bolivienne a crû constamment au cours des dernières années. En conséquence, le revenu des Boliviens a plus que triplé depuis l'arrivée au pouvoir d'Evo Morales.

Cette nouvelle richesse a été investie en bonne partie dans les infrastructures, souligne Mme Paniagua. Avant 2005, il n'y avait pas autant des routes pavées en Bolivie, constate-t-elle. Aujourd'hui, il y a des routes, des ponts et des infrastructures qui sont en train de se réaliser. On a construit des hôpitaux et des écoles, et le taux d’électrification du pays est passé de 68,3 % à 91,8 % de 2005 à 2017.

Enfin, Evo Morales a donné aux Autochtones, qui constituent plus de la moitié de la population du pays, une plus grande place au sein des institutions. La nouvelle Constitution [de 2009] reconnaît l’existence d’un pays plurinational et pluriculturel, note Mme Paniagua.

Les Autochtones sont plus présents dans la fonction publique, mais surtout, cela a un pouvoir symbolique fort, parce qu’il y a une sorte de prise de pouvoir et de conscience chez les Autochtones, comme quoi ils peuvent jouer le rôle de véritables acteurs politiques en Bolivie, remarque-t-elle.

Des bémols

Les critiques, cependant, ne manquent pas. Malgré les beaux discours du président sur la Terre mère, ce qui a permis l’enrichissement de la Bolivie ces dernières années est l’exploitation à tout crin des matières premières, explique Nora Nagels, professeure au Département de science politique de l’Université du Québec à Montréal (UQAM) et codirectrice du Réseau d’études latino-américaines de Montréal (RÉLAM).

Evo Morales est porteur d’un projet extractiviste qui exploite les ressources naturelles, les minerais, le pétrole, le gaz, le lithium, en plus de favoriser la monoculture agricole telle que le soja, souligne Mme Nagels. Tout ça va à l’encontre des droits des peuples autochtones [sur la Terre et les ressources naturelles] et de ce qu’ils avaient revendiqué et obtenu dans la nouvelle Constitution. C’est clair qu’on ne les respecte pas.

Les marcheurs tiennent une bannière disant « Nous sommes tous TIPNIS ».

Des résidents de La Paz accueillent des marcheurs arrivés dans la capitale pour manifester leur opposition au projet d'autoroute dans le parc du TIPNIS.

Photo : Getty Images / JORGE BERNAL

C’est ce qui a motivé la rupture avec une partie de sa base. Deux importantes organisations autochtones de la Bolivie, la CONAMAQ et la CIDOB, s’en sont dissociées après la décision du gouvernement Morales, en 2011, de construire une autoroute à travers le parc national Isiboro Secure (TIPNIS), terre ancestrale de plusieurs ethnies.

On lui reproche également une personnalisation du pouvoir, affirme Nora Nagels. Il y a une concentration très forte autour de l'exécutif aux dépens du législatif et du pouvoir judiciaire ou d'autres institutions non partisanes.

Un des slogans, c’est : "Evo cumple" [Evo réalise ses engagements]. Ce n'est pas l'État ou le gouvernement qui le font, c'est Evo. C'est donc grâce à lui qu’on a des stades de foot, des routes, de l'électricité ou de l'eau.

Nora Nagels, professeure au Département de science politique de l’UQAM

Cette personnalisation entraîne un manque de renouvellement à l’intérieur du parti. C’est pour ça qu'on voit Evo Morales et Alvaro Garcia Linera [le vice-président] se représenter encore une fois, soutient Mme Paniagua. Ils n’ont pas formé de relève, croit-elle.

Ce qui est irremplaçable, c'est le mythe, croit Nora Nagels. C'est le côté charismatique, populiste, d'avoir un messie qui nous sauve. Evo a fortement construit ce mythe du pauvre "cocalero" [cultivateur de coca] qui est descendu des hautes terres, qui est paysan, qui a fait sa trajectoire syndicale pour arriver au pouvoir. Dans son entourage proche, il n'y a personne qui remplacerait ce mythe-là.

Les critiques soulignent également que le parti d’Evo Morales, le Mouvement vers le socialisme (MAS), contrôle toutes les branches du gouvernement et une partie des médias. Selon eux, M. Morales devient de plus en plus autoritaire et pourrait finir par ressembler à Nicolas Maduro, le président du Venezuela, élu démocratiquement, mais qui semble maintenant s’accrocher au pouvoir.

Des gens agitent des drapeaux de la Bolivie et des pancartes sur lesquelles est écrit « Démocratie, oui, dictature, non ».

Des opposants à Evo Morales manifestent au centre-ville de La Paz, le 10 octobre 2019, pour exiger qu'il respecte le résultat du référendum et qu'il ne se présente pas pour un nouveau mandat.

Photo : Getty Images / AIZAR RALDES

Toutefois, la comparaison ne tient pas la route, estime Nora Nagels. D’une part, Evo Morales a apporté une prospérité inédite au peuple bolivien, tout le contraire du président Maduro, dont le pays est en banqueroute. Tous les indicateurs de développement humain se sont améliorés, alors qu'au Venezuela, c'est la catastrophe, souligne Mme Nagels.

D’autre part, au Venezuela, les mouvements sociaux et les organisations populaires de base ont été cooptés par le parti au pouvoir, ce qui n’est pas du tout le cas en Bolivie, où la société civile est bien plus autonome.

Le jour où les mouvements sociaux décideront de ne plus soutenir le gouvernement, celui-ci pourrait tomber, croit Mme Nagels, qui cite l’exemple de l’Équateur, où le président Lenin Moreno a dû reculer après des manifestations monstres contre l’augmentation du prix de l’essence.

«Evo Morales doit maintenir le pacte social; s'il ne le maintient pas, il tombera.

Nora Nagels, professeure au Département de science politique de l’UQAM

Son noyau dur de fidèles, qui représente environ le tiers de l’électorat, est encore derrière lui, dans la mesure où il continue d'offrir des résultats. Dans le contexte de ralentissement économique qui se profile, la donne pourrait toutefois changer au cours des prochaines années.

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