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analyse

Débandade américaine au Moyen-Orient

Gros plan de son visage

Le président des États-Unis, Donald Trump, à la Maison-Blanche le 16 octobre 2019

Photo : Getty Images / Tasos Katopodis

François Brousseau

L’incroyable épisode du retrait soudain de Syrie par les troupes américaines, et du cruel abandon de leurs alliés kurdes, accentue et accélère la perte de prestige, de crédibilité et d’influence des États-Unis au Moyen-Orient. Et même au-delà de cette région du monde.

La tendance au retrait américain préexistait certes à la présidence de Donald Trump. Barack Obama, par exemple, a cherché lui aussi la porte de sortie aux bourbiers afghan (après 2001) et irakien (après 2003). L’ex-président avait refusé, malgré des engagements antérieurs, de répliquer à l’usage, en 2013, des armes chimiques par le pouvoir de Damas (la fameuse « ligne rouge ») dans la guerre de Syrie. Avant Trump, il avait esquissé un désengagement américain du Moyen-Orient.

Coups de tête et improvisations

L’actuel locataire de la Maison-Blanche, par ses coups de tête et ses improvisations, par ses virages à 180 degrés, au mépris de l’analyse, de la réflexion géopolitique et de la loyauté la plus élémentaire, au mépris de sa propre infrastructure et de son personnel, est en train, à vitesse grand V, de transformer l’ex-superpuissance en nain géopolitique, l’ex-ami sûr en partenaire incertain, voire en nouvel ennemi.

Les images d’un Vladimir Poutine, maître du jeu en Syrie, reçu en grande pompe, les 14 et 15 octobre, à Riyad puis à Abou Dhabi, par des rois et des princes censés être les alliés arabes les plus vitaux de Washington dans la région : voilà des illustrations parmi d’autres des changements tectoniques qui sont en cours sur la planète géopolitique au détriment des États-Unis.

Dans le tout dernier épisode, le 17 octobre à Ankara, on a vu un vice-président et un secrétaire d’État américains (Mike Pence et Mike Pompeo) défiler comme des courtisans devant un sultan nommé Erdogan.

Après l’audience, les deux Mike ont semblé être réjouis, même s’ils venaient de céder au président turc tout ce qu’il désirait, sans contrepartie : la confirmation du retrait américain du nord-est de la Syrie, le plein contrôle de la zone évacuée par les forces turques et puis l’ordre, sous cinq jours, à tous les combattants kurdes de déguerpir.

« Nous avons obtenu tout ce que nous voulions », a déclaré le ministre turc des Affaires étrangères, Mevlut Cavusoglu, après le départ des deux émissaires de Donald Trump. Tout en précisant qu’il s’agissait bien, au Kurdistan syrien, d’une « suspension temporaire des opérations », et non pas d’un « cessez-le-feu » comme l’a trop rapidement déclaré Mike Pence.

Des flammes s'élèvent du sol.

Un soldat américain marche en direction d'un puits de pétrole qui brûle en Irak en mars 2003.

Photo : Reuters / Yannis Behrakis

Une étoile qui pâlit gravement

L’ancienne superpuissance tirait les ficelles, jouait les arbitres, intervenait parfois (pour le meilleur ou pour le pire). Dans son histoire, les États-Unis ont commis des erreurs ou même des crimes à l’étranger. Mais c’était une force qui comptait, qu’elle soit crainte, respectée ou même haïe.

Les traumatismes (et les erreurs) en Irak et en Afghanistan ont marqué ces deux pays, mais ils ont également laissé des traces profondes dans la conscience américaine. Associés aujourd’hui à une présidence populiste et sans principes, ces traumatismes aboutissent à une sorte de sauve-qui-peut général.

Les vidéos partagées sur les médias sociaux, et certaines confidences de soldats ulcérés, font bien comprendre l'indignité et le caractère humiliant de cette retraite américaine précipitée.

On a vu, à bord de leurs véhicules blindés, des soldats américains croiser l'armée syrienne – qui arrivait, triomphante, dans l’autre direction pour reprendre pied dans le Nord-Est kurde – sur une autoroute déserte. On a vu un journaliste russe, tout souriant, prendre des égoportraits sur une base américaine abandonnée. Images fortes et symboliques. On pense au Vietnam en 1975.

Aujourd’hui, de Riyad à Moscou, en passant par Téhéran ou Berlin, la présidence et la diplomatie des États-Unis inspirent le mépris, la commisération et, dans certains cas, une joie mauvaise.

Il est derrière un lutrin.

Le président syrien, Bachar Al-Assad, prononce un discours à Damas en février 2019.

Photo : Reuters

Une victoire pour Poutine, Assad et le groupe armé État islamique

La débandade américaine est une victoire pour le président syrien Bachar Al-Assad, qui peut maintenant reprendre plus ou moins le contrôle d’une zone représentant à peu près le tiers du pays.

C’est la confirmation que la Russie de Poutine est l’arbitre en Syrie (avec deux « assistants » : l’Iran et la Turquie) et qu’elle monte en puissance ailleurs au Moyen-Orient. Quant aux militants du groupe armé État islamique, dont les Kurdes ne pourront plus s’occuper, ils redressent la tête.

Cette retraite est aussi une bonne nouvelle pour Téhéran, à qui Washington fait comprendre que les menaces trumpiennes ne sont pas suivies d’effets. On l’avait d’ailleurs déjà constaté en juinlorsqu’un drone américain avait été abattu par l’Iran près du golfe Persique, sans réplique américaine (autre que verbale).

L’Iran poursuit son objectif stratégique d’un grand « arc d’influence chiite » qui va de Téhéran à Beyrouth, en passant par Bagdad et Damas. Malgré son isolement relatif et ses difficultés économiques, ce pays se trouve aujourd’hui conforté par le déclin américain et il se sent un peu moins seul.

Des amis atterrés et inquiets...

Malgré tout ce qu’ont pu être les errances de « l’impérialisme » au fil des décennies, beaucoup de partenaires, d’amis et d’alliés des États-Unis sont atterrés et profondément inquiets.

Ils savent qu’historiquement, la présence et l’influence des États-Unis ne sont pas toujours mauvaises. Ils voient aujourd’hui la politique étrangère de Washington sombrer dans l’incohérence, l’improvisation, un égoïsme à courte vue et des conflits d’intérêts grossiers (l’Ukraine).

Ils croient voir à l’horizon – et avec de bonnes raisons – les spectres de la trahison et de l’abandon. Ils tremblent devant le spectacle du naufrage géopolitique d’un allié, sur lequel ils avaient pu compter pendant des décennies.

... mais pas seulement au Moyen-Orient

À Hong Kong, Séoul ou Taipei, on se demande ce qu’il restera de la dissuasion américaine en Asie face à la Chine, d’ici 5 ou 10 ans. Là-bas, on frémit seulement à y penser. En Afghanistan, on tremble devant le retour annoncé des talibans.

Dans certaines capitales d’Europe, on sent bien que la « solidarité atlantique » est en train de couler lentement et quelques-uns font les yeux doux à Moscou et à Pékin. Quant au fiasco de MM. Trump et Pompeo au Venezuela, il est exemplaire.

« Le XXIe siècle sera américain », écrivait vers 1980 un auteur dont on taira le nom. On devrait plutôt dire que le monde post-américain se dessine déjà sous nos yeux. Et que ce n’est pas forcément joli.

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