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Chemin Roxham : « Il n’y a plus rien à voir ici »

À Saint-Bernard-de-Lacolle, l'immigration irrégulière ne soulève guère de passion.

Une voiture circule sur le chemin Roxham.

Bien des politiciens ont choisi de passer par le chemin Roxham au cours de la campagne électorale.

Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Émilie Dubreuil

« Je ne veux pas que vous écriviez mon nom et je ne veux surtout pas que vous me preniez en photo. On a enfin la paix, là, sur le chemin Roxham! Je n’ai pas envie d’attirer les "voireux" chez nous. »

La dame en salopette de travail et en veste de laine brossée observe l’immense chêne, dont les branches ploient sous la brise automnale.

S’il continue à venter, il sera nu demain, remarque-t-elle avec cette sérénité tranquille de ces gens qui ont choisi de vivre leur vie à la campagne, au gré des saisons qui habillent et déshabillent les arbres qui leur sont familiers.

Rentrer du petit bois dans le garage pour l’hiver qui s’en vient, recueillir des semences pour les mettre à l’abri dans du sable à la cave, trouver de bons livres pour égayer les soirées de novembre, voilà ce qui préoccupe cette résidente du chemin Roxham.

Ce nom est devenu un symbole et les gens qui ne vivent pas ici en parlent à travers leur chapeau. Pour nous qui vivons ici, l’important, c’est que le calme soit revenu.

Une résidente du chemin Roxham

Au bout du chemin, une voiture est garée. Les policiers m’ont dit qu’ils laissent toujours un véhicule là, parce qu’ils craignent les attentats à la voiture-bélier, m’explique la voisine. Un agent de la Gendarmerie royale du Canada (GRC) est assis sur une petite chaise de plastique adossée au baraquement. Il observe le chemin Roxham, de l’autre côté de la frontière. Personne à l’horizon. Il salue chaleureusement la voisine.

La voisine dit : Évidemment, ça n’a rien à voir avec juillet 2017.

Cet été-là, des milliers de migrants, principalement des Haïtiens, qui vivaient en sol américain depuis des mois ou des années, avaient décidé de fuir les États-Unis, où Donald Trump menaçait de leur retirer leur permis de séjour. Ils arrivaient seuls, en famille ou en groupe, à toute heure du jour ou de la nuit. Plusieurs centaines de personnes quotidiennement.

Le trajet avait été popularisé sur Internet. Prendre l’autobus New York-Montréal. Arrêter à Plattsburgh. De là, prendre un taxi jusqu’au petit rang de campagne et traverser.

La chose était inédite. Jamais n'avait-on vu ça au Canada. Le paisible chemin Roxham s’était alors transformé en cirque médiatique. Des camions de télévision, des photographes, des journalistes, des agents de sécurité en renfort, des agents de la GRC en grand nombre, des autobus pour transporter les migrants et leurs valises.

Notre dossier Élections Canada 2019

C’était l’enfer, se rappelle la voisine. Mais là, ça va. La Ville s’est entendue avec la GRC. Les véhicules ne peuvent pas circuler à plus de 30 kilomètres à l’heure, ils ont changé l’angle des gros spots de lumière agressante, explique-t-elle.

Selon la GRC, de janvier à août de cette année, plus de 10 300 personnes ont fait des demandes d’asile au Canada ou ont été interceptées à la frontière. De ce nombre, plus de 10 000 sont arrivées par le Québec. Beaucoup d’entre elles sont passées par le chemin Roxham.

L’affaire est bien rodée, résume la voisine. Dès que quelqu’un arrive, ils l’amènent en autobus vers le poste de Lacolle, la paix est revenue. Sauf quand des politiciens viennent faire un spectacle avec ça.

La voisine me montre des photos qu’elle a prises sur son téléphone des véhicules de la campagne électorale du chef du Parti conservateur, Andrew Scheer, venu faire une conférence de presse sur le chemin.

Le chemin Roxham sur la route des politiciens

Le 9 octobre dernier, Andrew Scheer y réitérait sa promesse de mettre fin à « la vague d’entrées illégales », en « éliminant la faille » dans l’entente sur les tiers pays sûrs signée avec les États-Unis.

Andrew Scheer marche sur le chemin Roxham.

Le chef conservateur Andrew Scheer a fait son annonce depuis le chemin Roxham, au Québec.

Photo : La Presse canadienne / JONATHAN HAYWARD

Il n’est pas le seul à avoir transformé le chemin Roxham en enjeu politique. Maxime Bernier, chef du Parti populaire du Canada, a promis de clôturer le chemin pour mettre fin à l'immigration illégale et a annoncé vouloir réduire les seuils d’immigration, s'il est porté au pouvoir.

Le chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet, a lui aussi évoqué le désir de son parti de mettre de la pression sur un futur gouvernement fédéral pour qu’il révoque l’Entente sur les tiers pays sûrs, ce qui éliminerait les avantages, pour les migrants, de passer par le célèbre chemin.

Au restaurant Chez Marcel Truck Stop, ces promesses suscitent une indifférence totale. L’endroit semble figé dans le temps. Des serveuses sympathiques, un menu qui rend nostalgique, jambon à l’ananas et éclairs au chocolat, les camionneurs peuvent y prendre une douche et les « locaux » y prennent une tasse de café en feuilletant le Journal de Montréal.

Je demande à la ronde si les positions des partis sur l’immigration irrégulière influenceront leur vote. Haussement d’épaules ou de sourcils. Ben non, disent-ils en cœur.

Le conseiller municipal de Saint-Bernard-de-Lacolle, André Lafrance, est le plus loquace. Ici, on ne veut pas être Ellis Island, dit-il, évoquant l’île située à l'embouchure du fleuve Hudson, à New York, qui dans la première partie du 20e siècle, était le point d'entrée principal des immigrants qui arrivaient aux États-Unis.

Moi, ce qui m’inquiète, c’est la santé publique. On n’est pas équipés ici pour s’occuper de ces gens-là. Imaginez si l’un d’eux arrivait avec une maladie comme Ebola ou la tuberculose!

André Lafrance, conseiller municipal de Saint-Bernard-de-Lacolle

Une manifestation à la veille des élections

Samedi, un groupuscule de droite baptisé le « Groupe pour la sécurité patriote » a lancé un appel à une manifestation devant le poste frontalier de Lacolle contre l’immigration irrégulière.

Nous attendons des gens de l’Ontario et du Manitoba, explique Johanne Voyer.

Pourquoi manifester? Pour protéger nos droits et nos valeurs, répond cette infirmière qui a été désignée par le groupe pour répondre aux questions des journalistes.

Quels droits? La réponse n’est pas très claire. Il y a des Autochtones qui n’ont pas de travail, pourquoi on ne s’occupe pas d’eux avant de s’occuper de réfugiés?, donne-t-elle à titre d’exemple.

Une contre-manifestation est prévue. Des groupes de gauche antifascistes ont prévu de se rendre à Lacolle par autobus samedi matin.

Ces gens-là peuvent manifester tant qu’ils le veulent, tant que ce n’est pas sur le chemin Roxham. Ici, il n’y a rien à voir, me dit la voisine en regardant le vent dégarnir son chêne.

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