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Ukraine : comment le « Zelenskygate » pourrait-il assainir l'image du pays

Le reportage de Tamara Altéresco

Photo : Reuters / Ints Kalnins

Tamara Alteresco

L’Ukraine et son jeune président Volodymyr Zelensky sont au cœur d’un scandale qui pourrait mener à la destitution du président américain. Chez les militants anticorruption à Kiev, il ne fait aucun doute que Donald Trump a tenté de faire chanter M. Zelensky lors de leur désormais célèbre entretien téléphonique du mois de juillet. Reste que la jeune démocratie semble avoir tiré des leçons du passé et entend bien se servir du scandale pour prouver que les choses ont changé.

Il existe tout près de Kiev ce que l’on appelle le musée de la corruption. C’est un immense domaine au bord de l’eau avec un terrain de golf, une collection de voitures et toutes sortes de fontaines de marbre et de porcelaine. On dirait un petit palais royal.

On y trouve aussi une salle de quilles, un cinéma, un spa thaïlandais, des ascenseurs en or et des passages souterrains.

Notre guide Julia nous fait découvrir chaque pièce dans le détail.

C’est une table de verre Lalique!, lance-t-elle, alors que les visiteurs qui la suivent – dont beaucoup sont des Ukrainiens – découvrent bouche bée tous les excès que leur argent a financés.

Un salon avec cheminée et lustres

Une salle du musée de la corruption à Kiev

Photo : Radio-Canada

Notre guide nous confie qu’il lui est arrivé de voir des gens pleurer de rage et de frustration, car ce musée est en fait l’ancienne résidence secrète de l'ex-président de l’Ukraine Viktor Ianoukovitch, chassé du pouvoir en 2014 après la révolution du Maïdan.

Il a fui en Russie et la résidence a été prise en charge par un groupe de militants qui expose depuis son style de vie opulent. Mais l’histoire ne s’arrête pas là, bien au contraire.

Il existe un lien bien réel entre ce musée de la corruption et les efforts que mènent aujourd’hui Donald Trump et son avocat Rudolph (Rudy) Giuliani en Ukraine pour salir leur adversaire démocrate Joe Biden.

Quand l’histoire se répète

Une peinture montrant un homme debout devant une voiture de course.

Une peinture représentant l'ancien président Viktor Ianoukovitch.

Photo : Radio-Canada

Si M. Ianoukovitch a accédé au pouvoir, c’est grâce entre autres aux services du consultant américain Paul Manafort, qui a empoché des millions de dollars qui lui ont été versés en Ukraine à l’époque. Des sommes monstres que M. Manafort n’a jamais déclarées au fisc américain.

Ce scandale, qui a été démasqué par l’enquête du journaliste Serhiy Leshchenko, entraînera par la suite la chute de Paul Manafort, qui dirigeait la campagne présidentielle de Donald Trump en 2016.

Nous avons rencontré Serhiy Leshchenko dans un café de Kiev. Avec son téléphone, ses dossiers à la main et les entrevues qui s’enchaînent, c’est à peine s’il a le temps de boire son thé. Il est non seulement journaliste d’enquête, mais il est aussi un ancien parlementaire et ex-conseiller personnel du président Zelensky.

Il est aujourd’hui la cible des attaques virulentes de Rudy Giuliani, qui l’accuse d’avoir participé à un complot démocrate pour nuire à Donald Trump.

Jamais je n’ai imaginé qu’on en arriverait là, dit M. Leshchenko, qui est convaincu que son enquête sur Paul Manafort a nourri le désir de vengeance de Rudy Giuliani.

C’est le point de départ de sa théorie selon laquelle l’Ukraine a aidé Joe Biden, affirme-t-il.

On connaît la suite : M. Giuliani mène une diplomatie parallèle à Kiev dans l’espoir de convaincre les procureurs d’ouvrir une enquête sur les activités du fils de Joe Biden au sein de la société gazière Burisma.

L’entretien Trump-Zelensky et ses conséquences en Ukraine

Un homme photographie un grand lustre.

Un visiteur du musée de la corruption à Kiev

Photo : Radio-Canada

« Incroyable et désolant », dit Daria Kaleniuk, cofondatrice du Centre d’action anticorruption et une des militantes les plus respectées en Ukraine.

Quand le président américain appelle celui de l’Ukraine pour lui demander d’intervenir auprès de ses procureurs, et ce pour salir un rival, cela mine toutes les leçons de bonne gouvernance que les Américains vendent à l’Ukraine depuis des dizaines d’années.

Daria Kaleniuk

Les États-Unis étaient un partenaire clé pour faire avancer la réforme démocratique et judiciaire dans cette jeune démocratie qui tente encore aujourd’hui de faire le ménage au sein de ses institutions.

Daria Kaleniuk s’inquiète beaucoup des conséquences de toute cette affaire et craint qu’elle ne nuise à la relation entre les deux pays.

Elle craint surtout la fin du soutien bipartisan des États-Unis à l’Ukraine, alors que nous en avons cruellement besoin pour tenir tête à la Russie.

Et si l’Ukraine en tirait profit?

Tout comme Serhiy Leshchenko, Daria Kaleniuk croit aussi que l’enquête aux États-Unis en vue d’une procédure de destitution de Donald Trump pourrait redorer l'image de l’Ukraine.

On peut certainement profiter de cette histoire pour s’ouvrir au reste du monde, dit Daria. L’Ukraine est devenue un laboratoire d’outils et de solutions pour la bonne gouvernance. Nous sommes la ligne de front entre l’autocratie et la démocratie.

Serhiy Leshchenko, lui, se dit prêt s’il le faut à témoigner devant le Congrès pour donner sa version des faits, mais il ne peut qu’espérer que l’Ukraine sorte plus forte de toute cette histoire.

C’est une occasion de se réaffirmer sur la scène internationale, de démontrer que l’Ukraine a changé, que son président Zelensky est ouvert et pacifique, un des rares exemples chez les anciennes républiques soviétiques.

Et le musée de la corruption et de la honte est là pour rappeler aux Ukrainiens ce qui est en jeu.

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