•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

La police recherche 33 victimes potentielles d'un réseau de proxénètes

Trois policiers en conférence de presse.

Le commandant Dominique Côté, du SPVM (au centre), en conférence de presse.

Photo : Radio-Canada / Matéo Garcia-Tremblay

Anne Marie Lecomte

La police du Québec et de l'Ontario appelle 33 victimes d'un réseau présumé de proxénétisme à se manifester afin d'obtenir de l'aide et de faire avancer l'enquête.

Au total, ce sont 45 femmes qui auraient été forcées de se prostituer pour le compte du présumé réseau.

Mercredi, à Toronto, l'Équipe intégrée de lutte contre le proxénétisme du Québec, de concert avec des corps policiers de l'Ontario, a fait état de ce coup de filet qui a mené à l'arrestation de 31 personnes.

Les policiers ont identifié 12 victimes. À l'intention des 33 autres qui auraient été mêlées au réseau durant la dernière année, le commandant Dominique Côté, du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), a lancé cet appel : Il est important de mentionner que, peu importe l’endroit où elles se trouveront, à partir du moment où elles peuvent être prises en charge par une organisation policière, nous serons là pour les épauler.

Dans cette vaste enquête qui n'est pas terminée, 300 accusations ont été portées. Elles couvrent la traite des personnes, le harcèlement criminel, la fraude, le vol d'identité, le gangstérisme, la possession illégale d'une arme à feu et le trafic de cocaïne.

Les policiers recherchent 11 autres personnes relativement à cette affaire. Les services policiers ont mené 34 perquisitions au Québec et en Ontario, en plus de saisir huit véhicules.

Organigramme montrant des individus arrêtés.Agrandir l’image (Nouvelle fenêtre)

Les dirigeants du groupe criminel démantelé, selon la police

Photo : Police régionale de York

Recrutées au Québec

L'enquête, dont les policiers ont révélé les grandes lignes mercredi, est appelée Projet Convalesce. Les victimes sont des femmes dans la vingtaine et la trentaine. Elles auraient été la proie de présumés proxénètes dirigés par un Québécois, Jonathan Nyangwila.

Le présumé réseau aurait recruté ses victimes au Québec pour les envoyer ensuite en Ontario et dans d'autres provinces de l'ouest du pays. Le commandant Côté décrit ce qui se serait passé : On va déraciner des jeunes femmes, les sortir de leur milieu, les déraciner de leur point d’ancrage pour ensuite les répartir selon le besoin qu’on identifiera.

Ce sont des filles de chez nous qui vont être ballottées un peu partout, d'une ville à l'autre, d'une province à l'autre et aussi aux États-Unis, affirme Maria Mourani, criminaliste et spécialiste des gangs de rue. [...] Les proxénètes font beaucoup d'argent. C'est un business.

En conférence de presse à Toronto, mercredi, Thai Truong, détective de la Police régionale de York, a évalué à 100 000 $ les revenus quotidiens d'un seul proxénète, comme ceux qui ont été épinglés dans le cadre du Projet Convalesce.

La plupart des victimes sont des francophones, précise le commandant Côté, du SPVM. Une fois parachutées dans d'autres provinces où l'essentiel se passe en anglais, elles se retrouvent seules et complètement démunies dans un endroit qu’elles ne connaissent pas et, en plus, elles ne peuvent pas s’adresser facilement aux gens pour obtenir de l’aide.

Les suspects se sont retrouvés dans la ligne de mire des policiers lorsque deux victimes ont appelé la police. En conférence de presse, Thai Truong, détective de la Police régionale de York, a raconté que les jeunes femmes avaient tenté de sortir des griffes des présumés proxénètes, en vain. Elles étaient au bout du rouleau, a affirmé Thai Truong.

Thai Truong en point de presse.

Thai Truong, de la Police régionale de York

Photo : Radio-Canada / Matéo Garcia-Tremblay

Mais, bien qu'elles aient elles-mêmes appelé la police, les jeunes femmes n'ont pas été très coopératives lorsque les policiers se sont mis à les questionner.

C'est que l'emprise des souteneurs, des pimps, est telle que les victimes ont du mal à voir clair. Elles sont contrôlées au plan émotionnel, sont sous l'emprise de la drogue et de l'alcool et, psychologiquement, elles sont malmenées sur une base quotidienne, décrit Thai Truong.

Cette histoire rappelle de mauvais souvenirs à la Lavalloise Marjolaine Aubé, qui y voit des ressemblances avec ce qui est arrivé à sa fille, aujourd'hui jeune adulte.

Lorsqu'elle était adolescente, la fille de Mme Aubé avait été embrigadée dans un réseau de proxénétisme.

Ils [les proxénètes] leur font une espèce de lavage de cerveau, dit-elle. Comme quoi nous, les parents, on devient l’ennemi de notre enfant. Qu’eux sont les sauveurs et que, grâce à eux, ils peuvent avoir un iPhone et telle marque de souliers, de bottes...

Elle se remémore les questions qui lui traversaient l'esprit quand sa fille manquait à l'appel : Que va-t-il arriver? Vais-je la revoir comme elle était? Elle va être transformée, ils vont la battre, ils...

C’est la plus grande des angoisses qui peut arriver à un parent; ça ne se dit pas.

Marjolaine Aubé, mère d'une ex-victime d'un réseau de proxénétisme

Marjolaine Aubé n'hésite pas à dire qu'il faut déprogrammer ces jeunes femmes pour leur venir en aide.

Des ressources pour aider les victimes

C'est un phénomène extrêmement complexe, reconnaît Nathalie Khlat, présidente du Phare des affranchiEs. Les membres de cet organisme québécois créé en 2015 luttent contre la traite des personnes et veulent l'amélioration des services et des programmes destinés aux victimes. Ils prônent aussi des changements législatifs.

Car, pour revenir à une vie normale, il faut que tout un processus soit enclenché pour les victimes d'exploitation, dit Mme Khlat. Mais à l'heure actuelle, il y a beaucoup de demandes [d'aide] et peu de ressources financières, humaines, déplore-t-elle.

Néanmoins, il existe des services, affirme René-André Brisebois, de l'Institut universitaire Jeunes en difficulté.

Dans certains cas, ces jeunes auront besoin d’aide et d’accompagnement pour des besoins de base, affirme en substance ce chercheur rattaché au Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux (CIUSSS) du Centre-Sud-de-l'Île-de-Montréal. Dans d'autres cas, elles devront être accompagnées pour retourner à l’école, se trouver un emploi; bref, pour se réinsérer socialement.

Ce sont des filles – il peut y avoir des garçons aussi – qui ont vécu des traumatismes et des situations de violence.

René-André Brisebois, Institut universitaire Jeunes en difficulté

Des choses horribles arrivent aux victimes, soutient Thai Truong, de la Police régionale de York. Qu'importe ce que leur ont fait miroiter les souteneurs, cette vie n'est en rien séduisante.

M. Truong dit en substance que les victimes de traite de personnes peuvent aussi avoir été témoins d'actes criminels, ou même avoir été impliquées dans ceux-ci. Ces événements les rendront encore plus hésitantes à s'en remettre aux autorités. De plus, d'avoir été exposées à tant de violence finit par en désensibiliser quelques-unes. Autant de défis pour ceux qui tenteront de leur venir en aide par la suite.

Le chercheur René-André Brisebois affirme que des programmes ont vu le jour pour aider les victimes, tels que le projet SPHÈRES, à Montréal, qui s’adresse aux jeunes de 12 à 24 ans en situation d’exploitation sexuelle.

Marjolaine Aubé soutient elle aussi que des améliorations sont survenues depuis l'épreuve qu'elle a vécue avec sa fille. Elle cite en exemple les corps policiers de Laval et de Longueuil, qui ont investi pour mener des enquêtes plus approfondies dans ce secteur.

Mais il y a encore beaucoup à faire, insiste-t-elle, notamment pour encadrer à long terme les victimes. Et, aussi, pour sensibiliser la population au phénomène.On pense que ça n’arrive pas souvent, dit-elle. Mais quand on en parle, on se rend compte que ça arrive à l’enfant du voisin, ou à celui d’un collègue.

C’est un phénomène beaucoup plus répandu qu’on le pense, dit Mme Aubé, qui souhaite une vaste campagne de sensibilisation menée tant au niveau fédéral que provincial.

Maria Mourani, quant à elle, se dit fort intéressée par le coup de filet réalisé par les policiers québécois et torontois. Notamment pour la suite des choses, devant les tribunaux.

Maintenant, lorsqu'il y a des accusations de traite, il y a automatiquement un renversement du fardeau de la preuve, affirme-t-elle en faisant référence à des changements législatifs survenus fin juin. Cela va être plus facile pour accuser et condamner ces gars-là.

Et la confiscation des fruits de la criminalité va faire en sorte qu'ils ne pourront plus bénéficier de leurs biens s'ils sont reconnus coupables, poursuit-elle.

Avec les informations de Valérie-Micaela Bain, Mathieu Belhumeur et La Presse canadienne

Justice et faits divers