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Exploration pétrolière : une surveillance à temps partiel pour les espèces en danger

La queue d'une baleine à bosse.

Plus de 5200 mammifères marins, dont des baleines à bosse, ont été repérés par des observateurs lorsque les canons à air étaient actifs au large de Terre-Neuve-et-Labrador. (Archives)

Photo : Radio-Canada / Alexandre Shields

Patrick Butler

Même s’il existe des règles pour protéger la faune marine, des documents obtenus par Radio-Canada démontrent que les prospecteurs pétroliers ne mettent pas tout en oeuvre pour surveiller les espèces en danger. En fait, la prospection pétrolière au large de Terre-Neuve-et-Labrador se fait régulièrement sans aucune surveillance environnementale.

Les zones d'’exploration pétrolière doivent être examinées visuellement par des observateurs, en vertu de règles fédérales. Mais selon les données de l’Office Canada-Terre-Neuve-et-Labrador des hydrocarbures extracôtiers (OCTNLHE) pour 2017 et 2018, les travaux d’exploration n’ont pas été arrêtés une seule fois quand les mauvaises conditions météo et l’obscurité empêchaient les observateurs de faire de la surveillance visuelle.

Ces activités sont clairement susceptibles d’avoir des effets nocifs sur la faune marine.

Sean Brillant, biologiste avec la Fédération canadienne de la faune

S’ils font de la prospection pendant qu’il fait noir ou pendant que les observateurs sont incapables de bien surveiller le secteur, il est presque certain qu’ils provoquent la destruction [de la faune], indique. M. Brillant.

Comment la prospection pétrolière est-elle effectuée?

Les prospecteurs pétroliers utilisent des canons à air pour sonder le fond marin. Les canons produisent des ondes sonores qui pénètrent le fond marin. Les signaux réfléchis sont analysés pour détecter la présence de pétrole ou de gaz sous l’océan.

Les règlements du ministère des Pêches et des Océans (MPO) visent à protéger les animaux marins. En théorie, la zone de prospection doit être libre de tout mammifère marin et de toute tortue avant le début des essais. Et les activités d’exploration, aussi appelées essais sismiques, doivent être suspendues si un observateur aperçoit une espèce menacée ou en voie de disparition. Le problème, c’est qu’il n’existe aucune obligation d’arrêter les travaux si la surveillance est impossible.

5200 animaux repérés, aucun arrêt des travaux

Des documents fournis à Radio-Canada par l’OCTNLHE indiquent pourtant qu’en 2017 et en 2018, les essais sismiques déjà en cours n’ont jamais été suspendus.

Les rapports montrent que plus de 5200 mammifères marins ont été repérés par des observateurs lorsque les canons à air étaient actifs au large de Terre-Neuve-et-Labrador pendant cette même période. Il a été déterminé qu’aucun des mammifères observés n’était une espèce menacée ou en voie de disparition. Les essais sismiques se sont donc poursuivis.

À 14 reprises, des espèces marines ont été aperçues avant le début des travaux, ce qui a forcé le report des activités de prospection.

Différences entre les provinces

Les règles à Terre-Neuve-et-Labrador sont appliquées avec moins de rigueur qu’en Nouvelle-Écosse.

Dans la province voisine, lors de conditions de visibilité limitée, toute exploration pétrolière doit utiliser la surveillance acoustique pour déceler la présence de mammifères marins. La Nouvelle-Écosse a déterminé que toute la zone d’exploration pétrolière représente un habitat essentiel pour ses espèces marines.

L’OCTNLHE n’a identifié aucun habitat essentiel à l’intérieur des zones d'essais sismiques au large de Terre-Neuve-et-Labrador.

Enseigne de l'Office Canada-Terre-Neuve-et-Labrador des hydrocarbures extracôtiers.

L’Office Canada-Terre-Neuve-et-Labrador des hydrocarbures extracôtiers est un organisme conjoint qui gère les activités pétrolières et gazières de la zone extracôtière de la province.

Photo : Radio-Canada / CBC

« On s’incline devant l’industrie »

Souvent, les mesures d'atténuation vont être plus laxistes parce que ce n'est pas un habitat essentiel, observe Stéphanie Pieddesaux, chercheuse industrielle chez Merinov, un centre de recherche sur la pêche et l’aquaculture. Mais ça n'empêche pas qu'on pourrait avoir un animal qui va venir dans ce secteur.

La professeure à l’Université Dalhousie, Lindy Weilgart, dénonce le fait que l’utilisation de la surveillance acoustique ne soit pas obligatoire à Terre-Neuve-et-Labrador.

On s’incline devant l’industrie. [...] Au minimum, il faut avoir des observateurs de mammifères marins et de la surveillance acoustique passive en tout temps.

Lindy Weilgart, professeure adjointe, Université Dalhousie

Mme Weilgart, qui étudie les répercussions de la pollution sonore des océans depuis plus de deux décennies, affirme que de plus en plus, nous voyons des impacts [des levés sismiques] sur tout l’écosystème.

Il y a environ 130 espèces pour lesquelles nous avons documenté les impacts des canons à air, affirme-t-elle. Mme Weilgart se désole du fait que les règles du MPO exigent seulement que les levés sismiques soient suspendus lorsque certaines espèces menacées sont détectées.

Stéphanie Pieddesaux rappelle que la détonation des plus puissants canons à air, appelés des bulleurs, peut endommager les tissus de certains mammifères. Le bruit créé par les bulleurs peut aussi désorienter les baleines et mener à des accidents de décompression.

Mme Pieddesaux remarque que l’utilisation des canons peut aussi déranger l’alimentation et les mouvements migratoires des mammifères marins, même si les explosions sonores ne vont pas nécessairement faire en sorte que l'animal sera blessé.

Limitations aux méthodes d’observation

Mme Pieddesaux rappelle que l’observation visuelle est limitée par le fait que dans la majorité des cas [le mammifère marin] va être plus souvent sous la surface de l’eau.

La surveillance acoustique passive ne peut permettre la détection des tortues. Elle rend seulement possible la détection des mammifères marins quand ils émettent des sons.

Pour que la surveillance visuelle et acoustique soit efficace, les observateurs doivent également être qualifiés et expérimentés, souligne Mme Pieddesaux. Une enquête de Radio-Canada a révélé le mois dernier que des personnes ayant très peu d’expérience sont régulièrement engagées comme observateurs marins.

Mme Pieddesaux note que, lorsque les travaux sont trop souvent suspendus à cause de la présence des mammifères marins, les levés sismiques peuvent être prolongés, ce qui peut mener à une désertification de la zone par les animaux.

D’autres options que des canons à air?

Lindy Weilgart croit que si l’industrie pétrolière veut s’assurer de réduire son effet sur l’environnement, elle doit non seulement améliorer la surveillance des levés sismiques, mais aussi commencer à utiliser des méthodes de prospection qui sont moins nocives pour l’environnement marin et qui créent moins de pollution sonore.

Les solutions de rechange existent, explique-t-elle. Mais les offices d’hydrocarbures extracôtiers et les agences de réglementation et le ministère des Pêches et des Océans n'insistent pas [sur leur adoption]; donc, elles ne seront pas développées.

Terre-Neuve-et-Labrador

Industrie pétrolière