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Les déserts alimentaires toujours aussi présents au Québec

Avec les récoltes, les fruits et les légumes frais abondent sur les étals. Mais les Québécois y ont accès de façon inégale.

Vue aérienne de la ville de Montréal

Vue aérienne de la ville de Montréal

Photo : iStock / Istock

Mathieu Gobeil

Quelque 420 000 Québécois vivent aujourd’hui dans un désert alimentaire. C’est autant qu’au début des années 2010, malgré les initiatives mises sur pied pour augmenter l’offre d’aliments sains et frais sur le territoire. Nous nous sommes entretenus avec des experts pour y voir plus clair.

Même si on voit se multiplier les services de paniers d’aliments en ligne ou encore des projets de marchés publics, les Québécois restent inégaux au chapitre de l’accès à des denrées fraîches et saines, au premier chef les fruits et légumes.

Cela dépend de plusieurs facteurs. De façon générale, l’accès est bien meilleur dans les grands centres qu’en zone rurale, particulièrement en région éloignée.

Par exemple, moins de 2,5 % de la population de Montréal et de Québec vit dans un désert alimentaire. Mais en Abitibi-Témiscamingue et sur la Côte-Nord, le pourcentage est de 11 % et 14 %, respectivement. En Gaspésie, c’est près de 23 % de la population.

Les zones foncées sont celles où se situent les déserts alimentaires en milieu urbain (rouge) et en milieu rural (jaune). Les zones rose pâle et jaune pâle sont celles où on note un faible accès aux aliments sains. (Si la carte ne s'affiche pas, allez ici.)

Un désert alimentaire est un secteur qui procure un faible accès à des commerces pouvant favoriser une saine alimentation et qui est défavorisé sur le plan socioéconomique, selon l’Institut national de santé publique du Québec (Nouvelle fenêtre) (INSPQ).

Concrètement, cela veut dire un endroit, en milieu urbain, où il n’y a pas de commerces alimentaires dans un rayon de 1 km et qui est défavorisé. En secteur rural, où la voiture est davantage utilisée, le seuil est établi à 16 km. La défavorisation est mesurée en tenant compte du taux d’emploi, du niveau de scolarité et du revenu moyen.

Les experts en santé publique s’entendent : l’environnement alimentaire a un impact sur la santé. Un manque d’accès aux aliments sains, notamment les fruits et légumes, est un déterminant de problèmes comme l’obésité. Pour une population à faible revenu, l’enjeu est encore plus criant lorsque l’offre alimentaire se résume à des dépanneurs et quand les rares points de vente de fruits et de légumes affichent des prix élevés.

À Montréal, outre les supermarchés, il y a quand même beaucoup de petits commerces, des épiceries, des fruiteries, des endroits qui assurent un certain accès à une saine alimentation, remarque Marie-Claude Paquette, de l’INSPQ.

Mais dans une région éloignée où la densité de population est faible, le portrait est bien différent.

C'est très difficile de convaincre une grande bannière de s'installer dans des petits villages. Parce que c'est juste trop cher pour eux au niveau de la distribution. Ce n’est pas assez rentable, explique-t-elle. Alors, ceux qui ouvrent, des fois ils ferment aussi rapidement qu'ils ont ouvert.

Souvent, pour les commerces de proximité, la demande n’est pas assez élevée pour justifier d’offrir une variété de fruits et de légumes en quantité intéressante.

Peu d’amélioration depuis les années 2010

Même à Montréal, il y a des secteurs où, à part le dépanneur du coin où les aliments camelote sont en vedette, il n’y a pas de commerce d’alimentation à des kilomètres à la ronde.

D’ailleurs, en 2010, la santé publique de Montréal, qui utilise un critère plus strict de 500 mètres, calculait que 38 % de la population montréalaise n'avait pas accès (Nouvelle fenêtre) à des fruits et légumes frais à distance de marche. Cette étude n’a pas été mise à jour depuis, mais, selon Caroline Marier de la Direction régionale de santé publique de Montréal (DRSPM), l’accès n’a pas progressé de façon notable depuis.

Beaucoup d’initiatives existent désormais au niveau local pour favoriser l’accès, comme les kiosques, les dépanneurs santé, les marchés mobiles et les coopératives d’alimentation, mais peu d’études sont parvenues à en démontrer l’effet positif et durable quand elles sont implantées dans un désert alimentaire, souligne pour sa part Marie-Claude Paquette.

Des fruits et des légumes côtoient les aliments camelote dans un dépanneur de Montréal.

Un « dépanneur fraîcheur » dans le Centre-Sud, à Montréal.

Photo : Radio-Canada / Anne-Louise Despatie

D’abord, le commerce en question doit rester ouvert assez longtemps pour pouvoir démontrer un effet à long terme.

Aussi, les déserts alimentaires peuvent changer de place géographiquement simplement parce que le profil de la population change au fil des ans : des quartiers s’embourgeoisent, d’autres s’appauvrissent.

Par ailleurs, bien que l’ajout d’un supermarché soit souvent bénéfique, ce n’est pas garant en soi d’un meilleur accès. Les gens sont beaucoup dans leurs habitudes. Des études démontrent qu'on peut ouvrir un supermarché dans un secteur où il n’y en avait pas avant, mais les gens vont continuer d’aller à un autre endroit [plus loin] parce qu’ils le connaissent, ils ont une relation avec les gens qui vont là, etc. Alors, changer ces habitudes-là, ce n'est pas facile, explique Marie-Claude Paquette.

Le transport aussi est un facteur crucial, en milieu rural certes, mais aussi en milieu urbain. Ne pas avoir accès à un véhicule ou ne pas bénéficier d’un service de transport en commun efficace à proximité constitue un frein important pour les aînés, les familles et les personnes à mobilité réduite.

Alors, on ne peut pas penser que juste l'établissement d'un commerce va tout régler. Il y a comme un ensemble de conditions favorables à l'entour de ça qui doit être [réuni]. Le problème est plus large que juste l'accès.

Marie-Claude Paquette, Institut national de santé publique du Québec

En région éloignée, le modèle coopératif est privilégié pour permettre un accès physique, mais aussi pour diminuer les coûts.

Une personne prépare son potager.

Sur la Côte-Nord, des coopératives se sont associées pour produire et vendre des fruits et des légumes.

Photo : Radio-Canada

Les coopératives peuvent assurer une certaine stabilité d'accès pour les communautés sans avoir à dégager un profit important, fait remarquer Mme Paquette. Et quand on peut combiner cela à, par exemple, un bureau de poste et peut-être un endroit pour une infirmière, un médecin qui vient une fois par semaine, alors cette complémentarité-là d'avoir des locaux qui servent à plusieurs usages semble quelque chose de prometteur.

Des projets aux retombées positives

Dans la métropole, une variété d’initiatives ont vu le jour pour offrir plus d’aliments sains sur le territoire. Certaines sont soutenues par les gouvernements, par des entreprises, des organismes, ou encore par des regroupements de citoyens.

On peut penser à l’épicerie de quartier à but non lucratif Le Détour (Nouvelle fenêtre), à Pointe-Saint-Charles, et au marché mobile d’Ahuntsic-Cartierville. D’autres projets misent sur la production, à travers l’agriculture urbaine et les jardins communautaires, la redistribution de denrées invendues, ou encore des épiceries gratuites ou solidaires pour assurer une sécurité alimentaire.

Des boîtes remplies de tomates, d'échalotes, d'artichauts, de pommes de terre et de laitues

Le Centre de ressources et d'action communautaire de La Petite-Patrie récupère les fruits et les légumes invendus au marché Jean-Talon.

Photo : Radio-Canada / Diana Gonzalez

Ces actions-là contribuent à la promotion d'une saine alimentation. Ça c'est clair, assure Caroline Marier, de la DRSPM.

Mais ça prendrait des actions plus structurantes, entre autres au niveau du revenu. Parce que c'est souvent un enjeu économique, on le sait, surtout dans les secteurs qu’on cible. Les gens vont choisir la quantité plutôt que la qualité.

Caroline Marier, Direction régionale de santé publique de Montréal

Et ce qui se vend en quantité et pas cher, ce sont souvent des aliments transformés à faible valeur nutritionnelle.

Les familles [à faible revenu] vont choisir le Kraft Dinner parce qu’elles savent que c’est plus rassasiant que les fruits et légumes, renchérit Jessyca Champagne, de l’Escouade anti-gaspillage alimentaire de l’Outaouais. Mais ce dont les enfants ont besoin pour grandir en santé, ce sont les fruits et légumes...

Selon elle, il faut que les pouvoirs publics agissent sur des facteurs comme le prix des loyers pour s’attaquer au problème : Notre premier argument, c'est si vous voulez réduire l'insécurité alimentaire, on a besoin de plus de logements sociaux. Le loyer, l'électricité, l'Internet, le téléphone, c'est tous des prix fixes, on n'a aucun contrôle dessus. Alors que l’épicerie, c’est un des seuls budgets qui est flexible. Les familles moins nanties vont souvent couper là-dedans quand elles ont à faire un choix, ajoute Mme Champagne.

Son organisme vient en aide à des centaines de personnes tout en réduisant le gaspillage alimentaire. Il récupère des surplus auprès des agriculteurs et des denrées invendues et les redistribue dans des frigos communautaires répartis sur le territoire et chez des organismes. Les défis et les besoins sont grands, assure-t-elle, mentionnant au passage que son équipe cherche à prendre de l’expansion en recrutant plus de bénévoles. On est débordés, et la demande continue d’augmenter.

Toujours en Outaouais, le Marché mobile de Gatineau connaît un vif succès depuis son lancement, il y a plus de deux ans. La coopérative dispose d’un camion réfrigéré qui s’arrête toutes les deux semaines à 15 points de service dans les déserts alimentaires de la région de Gatineau. Elle a des ententes avec les fermes du secteur et vend notamment des légumes moches, permettant de rendre ces denrées accessibles à un prix plus bas.

"Mon Dieu, une chance que vous êtes là", ça on l’entend toujours, relate le directeur général, Michaël Daudelin.

Un camion arborant un logo et une mention disant "Un marché près de chez vous!"

Le camion réfrigéré du Marché mobile de Gatineau fait une quinzaine d'arrêts dans les déserts alimentaires.

Photo : Facebook/Marché mobile de Gatineau

La clientèle est diversifiée : des familles, des mères monoparentales, des personnes âgées. Le camion s’arrête près de résidences pour aînés. Souvent, une personne va faire l’épicerie pour ses amis, ses proches. Il y a beaucoup d'entraide.

Même l'accessibilité physique, de se rendre, c'est problématique. Des fois, notre camion est situé à 100 mètres d’une résidence de personnes âgées, et des gens vont nous dire, bien mon sac est trop lourd, je ne suis pas sûr d'être capable de me rendre, raconte Michaël Daudelin.

Ou quand il fait vraiment chaud, pour des personnes âgées, être au gros soleil, c'est comme quasiment impossible. Alors là, évidemment, des membres de la famille vont faire l'épicerie à leur place. Mais les gens qui n'ont pas de famille, ils mangent comme ils peuvent.

Les contraintes de l’hiver ne permettent pas pour l’instant au Marché mobile de fonctionner durant cette saison. Il y a des formules à travailler, parce qu'effectivement, on est là un peu moins que la moitié de l'année, mais les gens ont encore besoin de manger le restant de l’année.

Est-ce qu'on devrait devenir comme un vrai vendeur itinérant et faire chaque rue, arrêter et cogner aux portes, parler aux gens, être encore plus proches des gens? Je pense qu'il y a de quoi à travailler à ce niveau-là.

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